Visa le blanc, tua l’ennui

La maison  Planeta dispose entre autres  de 45 hectares de vignobles sur calcaires blancs en appellation Moscato et  Passito di Noto (Capo Milazzo).
Maison Planeta La maison Planeta dispose entre autres de 45 hectares de vignobles sur calcaires blancs en appellation Moscato et Passito di Noto (Capo Milazzo).

Une visite à Saratoga, dans l’État de New York, m’emmenait à assister récemment à une représentation du New York City Ballet, cela sous la pression à peine palpable de ma compagne, elle-même passionnée depuis toujours pour cet art aérien qui élève le genre humain au niveau de libellules et de demoiselles appliquées — sous l’impératif de mécaniques improbables, mais synchronisées à l’extrême — à rendre l’invisible plus lisible au profane que je suis.

Autour de moi, à l’intérieur d’un grand amphithéâtre ouvert sur la nature environnante, un parterre mixte composé de fidèles avec, pour une majorité non négligeable d’entre eux, un verre de vin blanc à la main. Essentiellement du chardonnay et du mousseux étasuniens. Est-ce la canicule ou la grâce des arabesques sur pointe qui prédisposaient ici le spectateur à ne pas chausser les gros sabots du vin rouge tannique et baraqué ? Question de contexte et de circonstance me direz-vous, même s’il demeure en tout point festif (champagne) et trompeur d’ennui. Mais il y a plus que ça.

La consommation de vin blanc est à la hausse dans le monde. Encore rouge, oui, mais ça blanchit. Elle se vérifie autour des assiettes, qui trouvent avec la subtilité des blancs une rare polyvalence. Poissons, volailles, crustacés, légumes, fromages et autres protéines végétales y exercent une chorégraphie gustative complice qui, soutenue par des acidités et salinités à vous activer la pompe à salive, donnent l’impression de faire danser le palais sans la moindre entorse ni ligature du bourgeon gustatif à l’horizon. Quelle que soit la saison.

Le blanc est toutefois paradoxal dans son approche. L’amateur de rouge objectera qu’avec le blanc, il n’en a pas pour son argent (car privé de polyphénols et de tanins), que le vin dépourvu de couleur « ne goûte pas assez », ou qu’ils se ressemblent tous. J’aime penser que le blanc, à l’image d’un pas de danse, ne supporte ni la moindre imprécision ni le petit défaut d’exécution.

Loin des hypocrisies humaines dont le monde actuel n’est nullement épargné, sa transparence et son intégrité sont ses cartes de visite, et la classe dont il plaît souvent à afficher ajoute au détail, au raffinement et à la distinction d’ensemble. Le blanc permet enfin de percevoir avec plus d’acuité l’impact d’un terroir, comme s’il donnait l’impression de rendre intelligibles les solutions minérales métabolisées en sous-sol et percolées par la sève, cela, sans filtre et sans fard.

La maison Planeta

 

Vous pourriez imaginer la Sicile comme une île plombée sous des soleils excessifs que vous n’auriez pas tout à fait tort, à la différence près que la qualité des vents et des altitudes de plantation en font un vignoble de type tempéré. C’est ce qui se dégageait cette semaine de la dégustation de 11 blancs secs issus de 3 territoires (Menfi, Noto et Etna) et de 9 variétés produits par la maison familiale Planeta, enracinée sur place depuis 17 générations et unifiée sous la gouverne éclairée de Diego Planeta. La dégustation, menée telle une chorégraphie enlevante par la polyvalente oenologue Patricia Tóth, nous apprenait non seulement que la Sicile demeure la région la plus plantée d’Italie en vignes avec ses 100 000 hectares, mais aussi que les cépages (indigènes à 80 %) comptent, pour les blancs seulement, à hauteur de 64 % de la production. Patricia Tóth nous faisait aussi part de précipitations en hausse, abondantes, soudaines et contrastées, conséquence d’un bouleversement climatique.

Une vinification précise et bien sentie

 

Les vins, essentiellement vinifiés en cuves inox, vibrent sous la tension des terroirs et d’une vinification précise et bien sentie.

Ceviche de seiche, pâtes de blé dur à la ricotta, salade de mozzarelle, soupe froide de melon et fenouil mariné et autre purée de pommes de terre accompagnée de son oeuf poché à l’huile d’olive sont autant de pistes pour révéler le caractère singulier des cépages insulaires.

Qu’il s’agisse des cuvées Segreta 2021 (16,70 $ – 741264 – (5) ★★1/2), qui « sauvignonne » avec ses notes de groseille ; Alastro 2021 (20,85 $ – 14475242 – (5) ★★★), pourvue de l’épaisseur de texture d’un pinot gris, les amers en prime ; Cometa 2019 (41 $ – 705046 – (5) © ★★★ 1/2), pur fiano aux nuances miellées et beurrées, ou encore Chardonnay 2020 (42,75 $ – 855114 – (5) © ★★★ 1/2), à la fois ample et brodée avec style, fraîcheur et texture autour d’un bâton de vanille… une invitation difficile à décliner, lorsqu’accompagnée d’un poulet aux olives et au citron !

À grappiller pendant qu’il en reste!

Syrah 2020, Domaine de la Patience, Coteaux Pont du Gard, France (16,50 $ – 14060952). Les rouges de cette appellation possèdent cet éclat fruité qui, s’il ne fait pas dans la nuance, résonne au palais comme deux pierres qui s’entrechoquent pour en faire jaillir le noyau de cerise. Simple, il est vrai, mais aussi rassembleur avec son goût franc, bien cadré dans ses tanins mûrs abondants et de première fraîcheur. Un rouge bio amateur de saucisses de Toulouse grillées. (5) © ★★1/2

Fonte Delle Donne 2021, Fattoria Fibbiano, Toscane, Italie (19,50 $ – 13505032). Vermentino et colombana font bon ménage pour ce blanc sec bio de Toscane en invitant les pasta alle vongole bianchi à décliner leur propre sapidité gourmande à table. C’est sec, léger, plein de fraîcheur, mais surtout joliment accrocheur en raison de son fruité de caractère. Le rouge 2018 (17,50 $ – 13675576 – (5) ★★★) de la maison vaut aussi le détour ! (5) ★★★

Rosé de Minière 2021, Bourgueil, Loire, France (20 $ – 14678138). Fermez les yeux et laissez le cabernet franc vous gagner par ses arômes et sa mâche fine avec ce rosé de pressurage de belle vivacité, particulièrement convaincant par son fruité. Un rosé bio léger, bien sec, à peine structurant, à la finale nette et de belle envolée. (5) ★★★

Château Margillière 2020, AOP Bastide, Coteaux Varois en Provence, France (21,70 $ – 14955060). Ce blanc sec à base de rolle joue à la fois sur le fruit blanc et les herbes de Provence, ajoutant texture et fraîcheur au menu sans toutefois détailler le tout en profondeur, en longueur. Un joli blanc à servir avec quelques moules au vin blanc ou un poisson au fenouil. (5) ★★1/2

Cuvée « S », Domaines Schlumberger, Alsace, France (21,90 $ – 10789869). Ce « gentil » se veut une expression des cépages du domaine dans un style étoffé, riche et profond, typique des cuvées de cette remarquable maison alsacienne. Un blanc de caractère, nuancé, ample et texturé, long en bouche. À ce prix, l’affaire est belle, surtout sur les dumpling vapeur ou sautés. (5) ★★★

Alba de Vetus 2021, Rias Baixas, Espagne (24,45 $ – 14512752). Peut-on se passer d’albariño en saison estivale ? À l’image d’un muscadet ou d’un chablis, pas si sûr que votre ceviche, vos crevettes ou votre poisson pané le bouderaient. Encore une fois, un blanc sec léger tonique et vivace assis sur le fil du rasoir qui découpe ses quartiers de pamplemousse blanc pour mieux en faire gicler l’expression d’agrume. De quoi réveiller les plus somnolents d’entre vous ! (5) ★★1/2

Unlitro 2021, Ampeleia, Toscane, Italie (25,95 $ – 14110500). Vinifié pour en tirer un incomparable éclat fruité, cette version livrée en litre de pur bonheur régale et vous agrippe avec un plaisir non dissimulé derrière ses tanins souples et bien vivants. Le servir frais avec votre bonne humeur habituelle accompagné de trucs simples, telle une pointe de pizza napolitaine. (5) ★★1/2

Riesling 2020, Mac Forbes, Australie (26,45 $ – 13940309). On ne se surprendra pas que ce riesling du Nouveau Monde bouscule le palais avec un fruité plus que substantiel que le contraste sucre/acidité intensifie plus encore, déclinant des nuances de citron confit et d’hydrocarbures légers sur une trame aussi vivante que sapide. Un blanc « sec tendre » doté d’une jolie amertume et de belle longueur en finale à privilégier sur les currys ou autres cuisines asiatiques contrastées. Servir très frais. (5) ★★★

Crozes-Hermitage 2020, Maison Les Alexandrins, Rhône, France (30,25 $ – 12661826). Le trio Sorrel, Jaboulet, Caso nous livre une cuvée fort consistante où la syrah ne manque ni de fraîcheur ni de charnu, tout en témoignant de l’apport de parcelles qualitatives de cette belle appellation. On se régale ici sur un magret de canard aux cerises. (5) © ★★★

Sancerre « Phillipa » 2018, Domaine Paul Cherrier, Loire, France (39,75 $ – 13448091). Ce sauvignon respire large et en profondeur tout en filtrant à la baisse un profil variétal qui se veut ici bien mûr, axé sur le floral et le fruit blanc. Il en résulte un vin au moelleux de texture saisissant, très frais, mais aussi substantiel et puissant. Un sancerre destiné aux poissons en sauce, homards et autres feuilletés de ris de veau. (5) © ★★★1/2



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