Avoir encore soif sans demeurer sur sa faim

Les vins de demain seraient-ils déjà à portée de bouche? Il semble bien que oui avec ce monastrell aussi frais que désinvolte.
Photo: Jean Aubry Les vins de demain seraient-ils déjà à portée de bouche? Il semble bien que oui avec ce monastrell aussi frais que désinvolte.

Qui l’aurait cru ? Pas moi. À vrai dire, nous en sommes bien là. À l’extrême opposé de ce qui, depuis des décennies, ancre mes certitudes. L’Espagne, par exemple. Vous avez dit pays de soleil ? Vrai qu’il est là pour tout le monde, mais quand vous êtes vigneron entre Barcelone et Jerez de la Frontera, plus précisément du côté d’Utiel-Requena, de Jumilla ou de Manchuela, l’astre diurne qui tape — changement climatique ou pas — sur le coco des hommes comme sur celui des baies de raisin doit nécessairement livrer une vendange aussi mûre que capiteuse, aussi généreuse en sucres que pauvre en acidité… Eh bien pas du tout !

C’est du moins le constat dégagé par les nombreuses cuvées, dégustées la semaine dernière, de la Bodegas y Viñedos Parajes del Valle, propriétaire de 160 hectares de vignobles en plus d’une activité de maraîchage (terraje) parmi une centaine de vignerons pratiquant une agriculture biologique.

La dégustation mettait de plus en lumière le potentiel des cépages macabeo (que j’ai toujours personnellement trouvé plutôt neutre de caractère) et monastrell (le mourvèdre local), dont j’ai toujours considéré l’armature tannique structurant les vins défiant tout espoir de souplesse et de digestibilité en ces contrées caniculaires situées dans la pointe sud-est de la péninsule ibérique.

Stupéfiante fraîcheur et haute palatabilité : les vins de demain seraient-ils déjà à portée de bouche ?

L’initiateur, l’éclaireur, l’illuminateur — pour ne pas dire l’émancipateur de conscience — est italien, plus précisément de la région d’Ombrie et a pour nom Danilo Marcucci. Je ne le connais ni d’Ève ni d’Adam, mais sa compréhension du matériel végétal et l’environnement où il s’inscrit dans sa biodiversité d’ensemble semble remonter à la genèse du monde, à une époque antédiluvienne où le glyphosate n’avait pas encore tué dans l’oeuf la vie tranquille des coccinelles et provoqué toute cancérogénicité chez l’homme. C’est, du moins, l’impression dégagée par les vins à la dégustation.

L’homme, à la fois discret, inspiré et intuitif, acceptait de mettre son grain de sel en consultant l’équipe de Parajes del Valle lors d’une très rare excursion hors des frontières de son pays natal, là où Marcucci avait préalablement développé une expérience fort enviable auprès de figures telles que Valentini, Maga, Cappellano, Mattioli, Massa Vecchia, Maule et autres Rabasco.

Des maisons qui ont fait leur marque dans ces vins « hypernaturels » qui collent à la peau des terroirs comme à celle d’une nouvelle génération d’amateurs qui n’ont que faire de l’ésotérisme de pacotille distillé par les nombreuses écoles ou chapelles en vogue. Parlons plutôt ici d’adeptes de simplicité volontaire végétalisée.

La petite douzaine de vins dégustés donnait l’impression au buveur d’avoir « encore soif » sans toutefois demeurer sur sa faim.

Évidemment légères, intègres et précises de surcroît, d’une extraordinaire vitalité, dépourvues de maquillage boisé ou de concentration lourdingue, ces petites merveilles d’équilibre qui n’exigent pas un doctorat en sciences comportementales pour être approchées posent tout de même une question des plus cruciales : par tous les dieux de l’Olympe en commençant par Dionysos, qui a besoin d’une bière avec des vins de ce type ?

Vendanges de nuit, courtes macérations de quelques heures à peine, sols calcaires qui offrent tenue et verticalité aux vins, vieilles vignes, rares interventions avec minimum de soufre, le tout sans levurage ni acidification, ajoutent sans doute au succès de telles cuvées.

Vous pouvez choisir en importation privée (info@vinicole.ca) parmi les artisans vignerons partenaires de Parajes del Valle (Señorío del Júcar, La Colina ou Garcia Pérez) ou mettre la main au goulot de ces quatre cuvées bio Parajes del Valle que la SAQ proposera tout au cours de l’été. Option bière… ou pas !

Monastrell 2021 (15,90 $ – 14544025). Miraculeux ? Le mourvèdre atteint ici une sapidité qui accroche son fruité en apesanteur sans en diluer l’esprit. Léger de couleur, vivant en saveurs, coulant et édifiant, car il ne lasse ni ne plombe le palais. Miraculeux, oui ! (5) ★★ 1/2

Maceración Macabeo 2021 (19 $ – 15031176). Un vin orange de caractère, aux nuances de tisane et d’herbes coupées, subtilement détaillé en prime. (5) ★★★

Macabeo 2021 (15,95 $ – 15032259). Vieilles vignes sur calcaires, et voilà que le profil aromatique explose et intrigue sous un fruité sec, net, salin et cohérent. (5) ★★ 1/2

Rosado 2021 (15,95 $ – 14984282). Ce rosé de presse offre un croquant, mais aussi de l’esprit au cépage bobal, pourtant réputé quelconque si on abuse des rendements. Bel accord sur les anchois, marinés ou non. (5) ★★ 1/2

À grappiller pendant qu’il en reste!

Filas, Quinta do Montalto, Olival, Portugal (15,85 $ – 14431282). Découvrir de tels petits bijoux d’authenticité à petit prix mérite considération. L’agence La QV s’y emploie avec flair et habileté avec cet assemblage de touriga nacional, de trincadeira et d’aragonez issus d’une agriculture biologique qui assure ici un fruité franc, à peine épicé, de constitution moyenne et de première fraîcheur. Servir frais pour cette petite fête autour du feu où les grillades et les nombreux amis récompensent l’été, tout simplement. (5) ★★ 1/2


Chardonnay Réserve 2021, Don David, Argentine (16,75 $ – 13918312). Les salades estivales où se côtoient mangue et avocat, crevettes de Matane et citron vert tout comme les brochettes de poulet sauce thaï ne devraient faire qu’une bouchée de ce blanc généreux en textures et en fruits jaunes, doublés d’une touche d’agrume qui ajoute à la fraîcheur. Simple d’expression, mais gourmand à souhait. (5) ★★ 1/2


The Drifter 2021, Afrique du Sud (17,50 $ – 13057997). Chenin, pinotage et cinsault font bonne figure en Afrique du Sud. Comme s’ils étaient tous épris de cette ambiance végétale particulière aux parfums de broussaille et de fleurs typiques de l’endroit. Ce cinsault n’y échappe pas avec son fruit frais et friand, épicé et croquant. À servir rafraîchi tout l’été avec ce qui vous tombe sous la main. (5) ★★ 1/2


Volaina 2019, Celler Credo, Espagne (22,50 $ – 14422968). Le cépage parellada issu d’une agriculture biologique ne vous livre ici que l’essentiel, comme s’il pratiquait déjà depuis belle lurette une simplicité volontaire aussi crédible que de circonstance. Une alcoométrie faible (9,5 % alc./vol.), une empreinte florale et fruitée nette, burinée dans un relief de fraîcheur unique qui titille et fait « salivaler » sans fin. Un blanc qui distille une part de magie et allège les petits soucis de la vie. (5) ★★★


La Demoiselle de Sigalas 2016, Bordeaux blanc sec, France (23,35 $ – 14161243). Les sémillons et sauvignons du domaine livrent une version en sec des plus florales, jouant de fraîcheur et de délicatesse, le tout culminant avec discrétion avec une tendresse inhabituelle, comme si l’assemblage ne voulait nullement vous effaroucher. Poissons fins, huîtres peu iodées ou salade de crevettes de Matane l’attendriront plus encore. (5) ★★★


Riesling « Les Princes Abbés » 2019, Domaines Schlumberger, Alsace, France (25,70 $ – 14969040). Les vins de cette maison emblématique sont trop rares, et les vignobles que je vous invite à visiter si vous êtes sur place s’inscrivent dans un contexte des plus bucoliques. La signature de ce riesling est droite et franche, avec cette ampleur subtilement gagnée en milieu de bouche portée sur des notes de citron, de fleur et d’hydrocarbures à peine révélés, le tout livré avec style, équilibre et un charme certain. Exquis. (5) ★★★


Riesling « Decora » 2019, Culmina, vallée de l’Okanagan, Canada (27,45 $ – 13294651). Voilà un riesling tactile au plus haut point. Mais que précède un registre aromatique large et profond, puissant de sève et fort épicé. La suite dresse le palais en hauteur, comme si la table était mise pour réjouir à la fois sucres et acidités, sans compter quelques beaux amers qui prolongent longuement la finale. Un des grands rieslings canadiens sur le marché actuel, à prix correct. (5) © ★★★1/2


Sangió 2019, Monte Bernardi, Chianti classico, Toscane, Italie (32,75 $ – 14990025). Ce petit bijou proposé par la chic maison promotionnelle Dame-Jeanne vise droit au but avec ce pur sangiovese nature issu des collines de Panzano. On se régale en profondeur et en texture, en fruité et en saine vivacité, en raison d’une maîtrise assurée d’une trame tannique fine qui prolonge longuement la finale. Mille millilitres de jus à la fois sérieux dans son interprétation et digne du lieu, dont il revendique la traçabilité. (5) © ★★★1/2 



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