Polyvalent chenin blanc

Andrea Mollineux, une œnologue californienne aussi talentueuse qu’amoureuse du grand chenin blanc
Photo: Jean Aubry Andrea Mollineux, une œnologue californienne aussi talentueuse qu’amoureuse du grand chenin blanc

L’événement Montlouis on the Rock réunira, le 4 juillet prochain à Montlouis-sur-Loire, les professionnels de la filière vin ainsi que des vignerons venus de la Californie, de l’Oregon, de l’Espagne et de l’Afrique du Sud pour un séminaire consacré au grand cépage chenin blanc. Deux thèmes y seront explorés, à savoir la reconnaissance du terroir et la compréhension du choix du vigneron face aux évolutions climatiques que nous traversons.

Le Devoir y est invité pour une mise en bouche estivale qui promet d’être aussi rock dans sa version pédologique que rock and roll dans la rythmique assumée par le singulier cépage au contact des grès, granites, schistes, sables et autres silex qui lui servent de caisse de résonance. Nous y reviendrons.

L’Afrique du Sud s’invitait pour sa part au Québec cette semaine en la présence d’Andrea Mullineux, une œnologue californienne aussi talentueuse qu’amoureuse du chenin blanc, un cultivar qui trouvait déjà ses marques, au milieu du XVIIe siècle, dans les terroirs polyvalents de ce pays du bout du monde.

Sa rencontre en Champagne avec le Sud-Africain Chris Mullineux oriente la suite des choses, le couple fondant Mullineux Family Wines en 2007 dans le Swartland, plus précisément dans la vallée de Riebeek-Kasteel, où abondent les schistes. Un partenaire indien se joint à l’aventure en 2013, avec l’ajout de quelques vignobles à l’extérieur de la région de Swartland, du côté de Franschhoek (Leeu Estates).

Avec pour résultat que la Mullineux & Leeu Family Wines compte aujourd’hui parmi les domaines les plus innovants et les plus inspirés de l’heure, incontestablement une nouvelle génération de vins sud-africains qui s’impose désormais hors frontières.

Un cépage emblématique

 

Avec ses 92 005 hectares en production (contre un peu plus de 115 000 ha dans le Bordelais et quelque 57 000 dans le Val de Loire), le vignoble d’Afrique du Sud est planté en blanc dans une proportion de 55,4 %, avec, pour le « steen » — nom historique du chenin blanc local —, un peu moins que 19 % de la surface cultivée. « Non seulement le pays possède-t-il une importante surface plantée de steen, mais il compte aussi les plus vieilles vignes du cépage au monde. L’Old Vine Project, lancé il y a plus d’une décennie, tente de cartographier les meilleurs terroirs à chenin, mais aussi d’assurer une moyenne d’âge élevée tout en pérennisant, par replantation, le matériel végétal existant », explique la dame qui, avec son mari, en est à sa quinzième vendange cette année.

À l’image du chardonnay, le chenin blanc est un véritable caméléon qui varie en intensité, en texture et en dynamique de bouche selon les sous-sols anciens d’où il « pompe » son jus de roche ainsi que la forte luminosité qui pigmente sa pellicule particulièrement épaisse développée lors des longues maturités de l’arrière-saison. La dynamique ambassadrice a commenté quelques chenins blancs soumis à la dégustation de la presse. Quelques impressions…

Beaumont Wines 2021 (20,25 $ – 13225840 – à venir). Sébastien Beaumont nous offre une approche vivace et fort salivante d’un chenin, au goût net de pamplemousse blanc. (5) ★★ 1/2

Mullineux Kloof Street 2021 (22,30 $ – 12889409). Les sols granitiques décomposés fort drainants confèrent ici amplitude et richesse à un vin sec de texture, au goût de fruits blancs confits (coing), de fumée et de miel. (5) ★★★

Reyneke Organic 2021 (19,85 $ – 14221242). Du côté de Stellenbosch, sur des sols granitiques, un chenin finement tendu, lumineux, où la vie pulse en éclairant le fruité de l’intérieur. (5) ★★★

Secateurs 2021, Badenhorst (19,25 $ – 12135092). Adi Badenhorst vinifie ses chenins dans de larges cuves, procédant à l’ajout de « pieds de cuve » de volumes conséquents pour enrichir le moût tout en multipliant les épaisseurs fruitées. Résultat étonnant, singulier, innovant, qui mérite le détour. (5) ★★★ ©

Testalonga Baby Bandito Stay Brave 2021 (n.d.). L’un des grands vins de macération (dix jours sur peaux) qu’il m’ait été donné de déguster depuis des lustres. Intégrité et clarté de bouche exceptionnelles, au goût de gingembre, de mangue et de citron Meyer. Vivement qu’il soit sur les tablettes ! (5+) ★★★ 1/2 ©

The FMC 2021, Ken Forrester (61,50 $ – 10703033). Est-il besoin de présenter le grand Ken ? Les granites décomposés sur socle argileux combinés à une pointe de botrytis assurent ici une bouche fournie, texturée, amplificatrice du fruit et du terroir. Longue finale au goût de marmelade amère et de silex… Ouf ! (5+) ★★★★ ©

À grappiller pendant qu’il en reste!

Sirius Blanc 2020, Bordeaux, France (15,90 $ – 14880117). La très respectable maison Sichel vous présente cet assemblage pour parts égales de sémillon et de sauvignon, fort réjouissant avec sa sapidité fruitée et son éclat vivace où citron vert et pamplemousse rose éveillent avec entrain le palais, surtout sur les dumplings au crabe, le petit chèvre frais, les sushis ou, pourquoi pas, la salade d’endives. (5) ★★ 1/2

Pink Wine of the Earth 2021, Bonny Doon Vineyard, Californie, États-Unis (19,95 $ – 10262979). Ce « vin rose de la Terre » s’envoie en l’air avec autant de sérieux que de désinvolture, ponctuant le caractère épicé des cépages rhodaniens à un ensemble à la fois équilibré et simple d’expression. Un rosé sec, très polyvalent à table. (5) ★★ 1/2

Chardonnay 2020, Domaine de Gry-Sablon, Bourgogne, France (23,05 $ – 14955449). Christine et Dominique Morel se revendiquent ici de l’appellation bourgogne, sans doute plus porteuse que celle de beaujolais d’où est issue cette cuvée. Vrai qu’à ce prix, non seulement on se régale, mais on savoure un chardonnay plus méridional, conservant tout de même une fraîcheur et une jolie acuité fruitée qui le rendent fort digeste. Un bon verre de vin à servir sur un jambon persillé ou une terrine de truite ou de saumon. (5) ★★ 1/2

Luca Laborde Syrah Double Select 2019, Laura Catena, Argentine (24,05 $ – 10893877). La bouteille est aussi lourde que le vin est noir et serré autour de tanins mûrs, épicés, boisés et empyreumatiques, où la texture bien liée offre un profil de grande fraîcheur tactile. C’est corsé, il est vrai, mais sans nuire aux protéines animales — lire ici : entrecôte de boeuf grillée —, qui s’en trouveraient ennoblies. À ce prix, beaucoup de vin sans être rustique toutefois. Un plaisir coupable à servir autour d’un feu en forêt pour mieux laisser filtrer les confidences. (5+) ★★★ ©

Gilda 2020, Bairrada, Portugal (26,40 $ – 13629001). Tiago Teles s’assure ici d’un fonds de commerce dans son assemblage avec le cépage castelão aux nuances épicées, tout en le structurant avec l’alfrocheiro, ajoutant ici couleur et léger mordant de bouche pour ensuite l’enrober avec la texture du merlot. Un rouge où corps, vigueur, caractère et mâche fruitée portent longuement. Brochettes de boeuf marinées. (5) ★★★ ©

Pinot Noir 2020, Grosjean Frère, Vallée d’Aoste, Italie (33,25 $ – 14210586). L’expression de ce pinot noir est si singulière qu’elle ne trouve aucun autre écho sur la planète vin. Bien sûr, il s’agit du noirien, ce sacripant de noirien, ici nettement moins noir qu’on pourrait le penser, plutôt diaphane de couleur, mais parfumé comme un jardin de roses et de cerisiers en fleurs avec, comme toile de fond, des notes empyreumatiques évoquant la suie, la fumée. Sans doute une rémanence du terroir perché en altitude. C’est délicat et onirique. (5) ★★★ 1/2

Condrieu 2020, Famille Pierre Gaillard, Rhône, France (63,75 $ – 14861493). Les « hypocondrieu » pourront dormir sur leurs deux oreilles avec ce blanc sec parfumé qui ne vous veut que du bien, sans le moindre petit stress à l’horizon. Condrieu, le nom seul suffit à entrouvrir la fenêtre du rêve éveillé, là où vous trottinez pieds nus dans l’aube, à l’intérieur d’un jardin de roses et de muguets, d’abricotiers en délire et de fleurs d’oranger tout aussi entêtantes qu’elles semblent éternelles au nez comme en bouche. Ce blanc sec se savoure comme on le ferait d’un xérès à l’heure du thé, en raison de sa finesse, de son « gras » subtil et de sa longueur évocatrice en bouche. Ris de veau ? (5+) ★★★★ ©


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles


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