Carnet de voyage

Que feriez-vous à ma place si Bernard «Nady» Foucault (Clos Rougeard) vous gratifiait de deux bouteilles de sa cuvée «Les Poyeux» 2010? Évitez surtout de me parler de pot-de-vin!
Photo: Jean Aubry Que feriez-vous à ma place si Bernard «Nady» Foucault (Clos Rougeard) vous gratifiait de deux bouteilles de sa cuvée «Les Poyeux» 2010? Évitez surtout de me parler de pot-de-vin!

Il y a bien deux bonnes années que vous voyagez par procuration le nez dans votre verre de vin, à défaut de fouler le vignoble.

Deux millésimes où nos amis vignerons de par le monde auront été laissés à eux-mêmes et à leurs vignes, sous le joug d’une pandémie qui aura mis à mal relations et contacts humains.

À bien y penser, ces derniers auront sans doute été heureux de ne pas être dérangés à toute heure du jour et de la nuit et d’avoir été laissés tout bonnement à leurs rêveries.

Mettez-vous à leur place. Vous optez pour votre sieste quotidienne et dring ! dring !, le « club des amateurs de vins bios sans soufre coiffés de bouchons DIAM 30 » débarque sans prévenir pour ne partir ensuite qu’après quelques heures en n’achetant qu’une seule bouteille de vin…

Voilà sans doute, de mon point de vue, une raison plus que suffisante pour ne pas embrasser le métier de vigneron, non pas pour cette simple bouteille vendue, mais pour la sainte sieste sabotée !

Vous comptez prochainement vous déplacer chez l’habitant ? Quelques règles de bienséance devraient déjà figurer dans votre carnet de voyage. Détaillons.

Un peu de respect, tout de même

 

Ponctualité. Le milieu de la restauration est aux prises depuis des années avec cette petite lâcheté crasse du consommateur appelée no show par les Anglo-Saxons, soit ces réservations faites au restaurant où, ultimement, le lascar en question ne se pointe pas, ayant malicieusement prévu deux ou trois autres rendez-vous ailleurs qu’il honorera ou non selon son humeur ou l’indice humidex . Un réflexe tout simplement immonde.

Cette lâcheté ne devrait pas non plus vous inviter au mensonge en prétextant que le GPS qui vous tient lieu de boussole morale vous entraînait vers Aubigny-sur-Cher au lieu d’Aubigny-sur-Nèreen en raison d’une erreur typographique ou, nettement plus scélérat, que votre réveille-matin encore sous le coup du décalage s’est trompé de fuseau horaire.

Un vigneron, bien que situé hors circuit touristique, ne porte tout de même pas au poignet une montre en forme de sablier du temps.

 

Autre point : Sachez partir sans abuser de l’hospitalité de votre hôte. Son horaire est souvent plus chargé que votre propre emploi du temps de vacances.

Présentation. Sonner à la porte d’une entreprise vinicole tongs aux pieds et marcel détrempé parce que vous êtes en retard ou que vous avez perdu vos valises vous expose déjà à être confondu avec Franck Dubosc dans son sketch « Le kéké des plages », ce qui, entre vous, moi et Nadine de Rothschild, n’est pas très glorieux.

Sans aller jusqu’au mimétisme de la salopette bleue de travail du vigneron, prévoir tout de même une petite laine pour anesthésier tout inconfort lié au séjour en cave de trois heures vingt minutes et ses 10 douloureux degrés Celsius. Vous me remercierez !

Attitude et courtoisie. Sur place, ne jouez pas les « Ti-Joe Connaissant » en vous vantant d’avoir bu la veille un « Mouton 45 » ou, plus crâneur encore, ne comparez pas ce dernier avec le fruit de son travail. Évitez de plus de dire au vigneron comment il aurait dû faire son vin parce que l’utilisation de la barrique à 200 % vous asticote. Soyez à l’écoute et apprivoisez-le.

Surtout, intéressez-vous à son vin et profitez de sa présence pour en percer l’intimité. Ne faites pas un Alain Delon de vous-même en flattant outrageusement son vin sous ces « Paroles… paroles… » chantées par la grande Dalida. L’honnêteté paie. Il appréciera. Cette attitude est un véritable sésame pour la suite. D’autres boutanches de derrière les fagots risquent alors, parce que vous avez une bonne gueule et que vous lisez assidûment la chronique vin du Devoir, d’être généreusement débouchées. Cela, gratuitement. La classe, quoi. J’aime bien, pour ma part, pratiquer cet échange culturel qui consiste à offrir une bouteille de vin québécois au vigneron.

À tout coup, le visage s’illumine. Le mien aussi quand, au moment où vous partez, l’homme vous glisse parfois un ou deux flacons de sa propre cave. Bernard « Nady » Foucault (Clos Rougeard) m’avait à l’époque gratifié de deux cols de sa cuvée « Les Poyeux » 2010. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

À grappiller pendant qu’il en reste !

Château Bastor-Lamontagne 2020, Bordeaux Blanc, France (21,90 $ – 11593981). Voilà un blanc sec qui déjà fait de l’oeil aux huîtres fraîches tant ses notes vivaces de citron vert, de pamplemousse et de fleurs blanches avivent le palais avec une rare sapidité. Un assemblage sauvignon-sémillon des plus maîtrisés. Longue finale nette et percutante. (5) ★★★

Grüner Veltliner « Obere Steigen » 2020, Huber, Traisental, Autriche (23,10 $ – 13675832). L’Autriche persiste et signe avec une production de vins blancs secs bios non seulement vendus à prix d’ami, mais aussi dotés de personnalités fortes. C’est une fois de plus le cas ici avec ce grüner de Markus Huber, dont la sapidité et la salinité du fruité dynamisent le palais avec tonus, légèreté et avec une jolie densité à la clé. Voilà qui est très festif lors d’un apéritif où le soleil, la belle humeur et les amis se réunissent, sans couvre-visage. (5) ★★★

Château Blaignan 2015, Médoc, Bordeaux, France (23,50 $ – 11065002). Ce cru bourgeois a atteint son plateau de maturité avec ce à quoi l’on est en droit de s’attendre d’un beau bordeaux né dans un millésime plus beau encore. Le cabernet sauvignon dominant impose sa robe et ses parfums de cassis bien mûr qu’un boisé parfaitement intégré vient ennoblir par ses tanins. Touche de cèdre, de moka et de résines tracent le profil aromatique et gustatif sur fond de tanins bien frais, encore peu fondus. Entrecôte grillée, évidemment. (5) © ★★★

Prémices 2021, L. & R. Dufaitre, Beaujolais-Villages, France (26 $ – 13710909). La simplicité volontaire est une vertu dont les Dufaitre semblent ici de discrets ambassadeurs. Ce gamay sait en tout cas ouvrir la soif sans trop compliquer les intentions qui se cachent derrière, à savoir croquer de la cerise sans rougir d’être trop gai après boire. Un « nature » désarmant de sincérité et de joie de vivre. (5) © ★★★

Château Franc-Baudron 2016, Montagne-Saint-Émilion, Bordeaux, France (26,85 $ – 14422280). Je déguste ce rouge avec une pensée pour mon professeur Guy Guimberteau, alors titulaire à l’Université de Bordeaux. Homme rigoureux et droit, à l’image de ce vin bien en chair, structuré, ennobli par une futaille de qualité. Il ne vous reste qu’à lui faire honneur à table sur un saucisson de Morteau par exemple, ou quelques côtes d’agneau grillées. Un rouge qui n’a pas dit son dernier mot. (5) © ★★★

Akrathos « Oros » 2019, Newlands Winery, Grèce (27,60 $ – 14923308). Ce blanc grec sec à base d’assyrtiko (complété de sauvignon blanc) est une pure merveille et prouve une fois de plus l’accord tacite entre fruits de mer, poissons et autres vinaigrettes citronnées célébrant la tomate, la feta, les olives et les poivrons de toutes les couleurs. Mais il y a plus. Non seulement la maîtrise d’exécution est ici fort perceptible, mais le vin a « la gueule de l’endroit » d’où il tire son expression finement minérale. Une découverte. (5) © ★★★ 1/2

Les Clous 2020, Thierry Michon & Fils, Domaine St-Nicolas, Loire, France (29,65 $ – 14788901). Cet assemblage à dominante de chenin blanc (+20 % de chardonnay), peu soufré et dans l’esprit biodynamique, vaut amplement le détour. Pour le dire simplement, ce blanc sec, intègre et sensiblement léger de tonalité est un vin qui apaise et rend tout bonnement heureux de boire du vin. Un descriptif simple, voire simpliste, mais si immédiatement contagieux que l’on se prend à imaginer la pomme, le coing et la poire déclinant leur texture sous un relief de grande fraîcheur. Dans le mot « apaisant », il y a le mot « paix ». Vivez-la ! (5) © ★★★ 1/2

Champagne Nominé-Renard brut Blanc de Blancs, Champagne, France (49 $ – 13622790). Il existe encore trop de champagnes médiocres à prix bradés. Ce qui, à titre d’amateur convaincu par la grandeur de ce roi des bulles, est simplement inadmissible. Le Champagne doit être à la hauteur, point barre. Sans être de portée multidimensionnelle, cette pure cuvée chardonnay élaborée par la maison familiale Nominé-Renard se saisit ici d’une bulle de belle tenue, au fruité franc et floral, arrondi par un dosage juste qui en démultiplie la gourmandise. Excellent champagne d’apéritif, fiable et toujours constant. (5) ★★★

An Duluman « Santa Ana » Armada Strenght Gin, Sliabh Liag Distillers, Irlande (59 $ les 500 ml – 14917637). C’est sur la côte accidentée de Donegal qu’est façonné ce gin unique en son genre, vieilli en fûts de rioja et embouteillé au degré d’alcool par volume (soit ici 57 %), sans petites eaux ajoutées pour en amoindrir la puissance alcoométrique. Le gin du capitaine, quoi ! Un gin sec rare et complexe, de jolie couleur rose pâle, profond et mystérieux, texturé et capiteux, mais surtout fort harmonieux et long en bouche. À offrir aux amateurs qui croyaient tout savoir en matière de gin. ★★★★ 1/2

Jean Aubry



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