Ces influenceurs du vin

Michel Rolland, tâtant le moût au Château Le Gay à Pomerol: un œnologue d’une grande influence
Photo: Jean Aubry Michel Rolland, tâtant le moût au Château Le Gay à Pomerol: un œnologue d’une grande influence

Dans son livre Le monde du vin aujourd’hui (Éditions Terre en vues), l’auteur Jacky Rigaux mentionne que l’œnologue français Michel Rolland et le critique étas-unien Robert Parker « sont deux figures emblématiques contemporaines du vin qui sont arrivées dans un contexte historique où la viticulture était engagée dans les pratiques chimiques à la vigne et les pratiques œnologiques aux chais ». C’est d’ailleurs au tout début des années 1980 que les deux compères qui se connaissaient bien soulignent à leur façon « un moment bien particulier de l’histoire, soit l’entrée de la production du vin dans la mondialisation ».

Rolland, en raison de son talent à imprimer aux vins un style qui lui est propre et qu’il essaimera à titre de flying winemaker aux quatre coins ronds de la planète vin, et Parker, en consacrant un millésime 1982 à Bordeaux qui lui assurera ultérieurement de par le monde une réputation de critique qui depuis a littéralement transformé le visage du vin en l’adoubant à l’autel d’une notation sur 100 points. Cette fenêtre particulière de l’histoire préfigurait-elle celle que les réseaux sociaux allaient, plus d’une décennie plus tard, consacrer à leur tour avec la naissance d’influenceurs de tout acabit ?

S’ils n’endossent pas à proprement parler le costard des influenceurs tels que nous les connaissons aujourd’hui, les deux hommes imprimaient déjà une signature, une empreinte, une marque de commerce, voire un savoir-faire, qui, à l’intérieur d’une mondialisation tous azimuts, avait la main mise sur un « message » dont les effets avaient une répercussion directe sur la communication (Parker) et la réalisation (Rolland) de la production vitivinicole d’alors, mais aussi, dans un registre moindre, sur celle d’aujourd’hui.

Je serai là-dessus le premier à dire que s’il y a eu à Bordeaux un avant et un après-Parker, reste que je ne suis pas malheureux que l’on soit passé à autre chose. Avec les dommages collatéraux d’usage. En effet, cet impérialisme du goût dont faisait alors preuve ce dernier (il est citoyen des États-Unis, après tout) ne s’affichait pas tellement dans l’évaluation cardinale des vins dégustés, mais semblait aussi franchir éthiquement cette mince frontière entre son métier de critique et sa vision très personnelle à laquelle les vins de Bordeaux devaient correspondre. En d’autres mots — et je ne suis pas le seul à le penser —, on avait l’impression qu’il « influençait » tout autant les vignerons sur les détails techniques du vin (maturations phénoliques poussées, concentration des moûts, élevage conséquent, etc.) qu’il les notait avantageusement dans la foulée. Cette « influence », aussi subtile soit-elle, avait-elle un effet sur la réalité commerciale ? Suivez mon regard.

Pour les avoir interviewés et côtoyés au cours de nombreux points de presse et événements mondains, j’étais tour à tour étonné de leur assurance à convaincre ainsi que de leur grand professionnalisme. Bien que je reconnaisse les capacités exceptionnelles de dégustation d’un Robert Parker et la compréhension fine des maturités aux champs et des assemblages aux chais d’un Michel Rolland, je demeurais tout de même stupéfait de l’énorme influence que ces deux hommes distillaient dans un monde du vin qui entrait alors dans son âge d’or. Ils n’étaient certes pas seuls évidemment, mais ils tenaient tous deux le haut du pavé, véritables oracles d’un milieu en pleine croissance et mutation.

D’autres ont évidemment pris le relais depuis, sur le plan de la critique comme sur celui du « stylisme » de chais. Une batterie de stars novatrices au vignoble influence déjà une nouvelle génération de consommateurs par leur approche décomplexée, souvent singulière et fortement personnalisée, alors que la frontière semble s’amincir entre journalistes et influenceurs en raison d’une démocratisation de l’opinion devenue aujourd’hui quasi exponentielle. Ce qui n’est pas plus mal. En matière de vin, chacun a sa propre vérité. Même si elle peut être aussi influencée à son insu !
 

À grappiller pendant qu’il en reste!

Gris de Noirs 2020, Trois Moineaux, Cloudsley Cellar, Wismer Foxcroft Vineyard, Twenty Mile Bench, Ontario, Canada (33 $ – 14879941). Ce gris de cabernet franc a décidément du style ! Un style où la finesse et la clarté dominent, avec cette impression d’un fruité déposé à même l’apesanteur d’un nuage malgré l’alcoométrie élevée de l’ensemble. Le tout demeure net et précis, d’une exquise vitalité, mais surtout d’une dynamique de bouche qui ne semble pas s’étioler. Un sec d’une étonnante longueur mais surtout, pour ma part, une belle découverte ! (5) ★★★ 1/2

Clos de l’Oratoire rouge 2019, Châteauneuf-du-Pape, Rhône, France (56 $ – 14907084). J’ai un copain qui ne jure que par deux types de vin en hiver, lorsqu’il gèle à pierre fendre : l’amarone della Valpolicella et… le châteauneuf-du-pape. Des rouges dont les fruits relèvent d’un assemblage qui reflète parfaitement l’histoire, la géographie et le savoir-faire local depuis des siècles. Corvina veronese pour le premier et grenache noir pour le second constituent ici la base de l’assemblage, mais c’est leur ampleur, leur générosité, leur profondeur qui les réunit essentiellement. Il y a de plus, dans ce Clos de l’Oratoire, cette texture riche et fondante, solaire et capiteuse, mais qui sait maintenir une fraîcheur fruitée tout au long du parcours en bouche. Bref, élégance et longueur, surtout, un bon candidat pour votre braisé de saison. (5+) © ★★★

Champagne Gremillet brut cuvée Prestige, Champagne, France (60 $ – 14760490). Je n’aurai pas assez d’une vie pour ratisser le vignoble champenois et goûter à la pléthore de cuvées offertes d’un millésime à l’autre. Mission impossible, donc. Mais faut pas se décourager ! Cette maison familiale que je ne connaissais ni d’Ève ni des dents possède 48 hectares dans la côte des Bars du côté des Riceys, vignoble principalement composé de pinot noir. Elle complète ses achats de raisins en chardonnay parmi 80 vignerons qui, eux, se situent du côté de Montgueux, Cramant et Béthon d’après ce que j’ai pu lire sur la fiche de leur site Web. Minimum de 22 mois sur latte pour un champagne issu de l’agriculture biologique principalement nourri en pinot noir, d’une saine énergie fruitée, alternant sucrosité et une vitalité de première pour un équilibre parfaitement résumé. Une bulle de corps et d’audace, très vivante, le tout, pourvu d’une finale hautement saline qui invite les coquillages à se mêler à la fête. (5) ★★★

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans

(5+) se conserve plus de cinq ans

(10+) se conserve dix ans ou plus

© devrait séjourner en carafe

★ appréciation en cinq étoiles



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