Place aux «secs» dans le Douro

Poças Quinta de Vale de Cavalos
Jferrand Poças Quinta de Vale de Cavalos

C’est un secret de Polichinelle d’affirmer que la consommation de porto s’est essoufflée depuis quelques années, que ce soit au Québec, mais aussi sur d’autres marchés, à l’exception peut-être du Royaume-Uni. La France demeurant pour sa part toujours friande en volume de portos d’entrée de gamme, des mutés qui ne font certes pas la gloire du grand seigneur du Douro portugais.

Avec le développement rapide de la mixologie, il y a bien la tentation d’intégrer ces moelleux sous forme de cocktails ou, comme nous en informait Rupert Symington (Graham’s, Dow’s, Cockburn’s, etc.) lors d’une dernière rencontre, d’oser approcher les Porto Vintage dans leur prime jeunesse en les savourant tout simplement à la fois pour leur stupéfiant fruité et leur habilité à régaler un bon steak au poivre à table.

Terminée, donc, l’époque où il fallait retourner le sablier du temps pendant vingt ans avant d’oser même penser retirer le liège d’un grand vintage.

Les Douro Boys

 

Les années 1990 allaient changer la donne avec l’apparition des Douro Boys, un regroupement de cinq domaines viticoles, soit Niepoort, Quinta do Vallado, Quinta do Crasto, Quinta Vale D. Maria et Quinta do Vale Meão, dont le but était de faire la promotion des magnifiques terroirs du Douro, avec leurs parcellaires et lieux-dits, mais aussi d’inscrire auprès du consommateur cette idée que les vins secs de la région pouvaient avantageusement concurrencer les autres grands vins du monde, que ce soit sur les cartes des restaurants comme dans les caves à vin des amateurs.

Des doux devenus secs

 

Cette petite révolution visant à développer plus avant les vins secs par rapport aux vins doux — actuellement dans des proportions de 20/80 — est en voie de bousculer radicalement le caractère culturel et historique des vins doux de la région du Douro.

Est-on ici en train de réécrire l’histoire pour mieux s’adapter à un marché de consommateurs boudeurs de vins mutés ?

La qualité actuelle des « secs » confirme du moins que l’avenir semble diablement prometteur pour ces derniers. Nous en avons dégusté quelques-uns récemment, malgré les problèmes encore récurrents liés aux approvisionnements.

Vale de Cavalos 2019, Poças (18 $ – 12455184). Acheté en 1988, ce vignoble de la quatrième génération des Poças ne nous sert certainement pas ici les « restes » qui n’entrent pas dans le porto. Un rouge sec coloré qui offre mâche, fraîcheur et un coulant de bouche à vous régaler d’une bonne saucisse épicée grillée. (5) ★★ 1/2

Vinha Grande 2019, Casa Ferreirinha, Douro (18,20 $ – 865329). Nous avions rencontré sur place, à l’époque, lors d’une dégustation de l’écurie des vins de la maison Sogrape, le grand œnologue portugais Fernando Nicolau de Almeida, homme généreux, modeste, habillé aussi sobrement que ses vins devenus de grands classiques. C’est la rigueur et de la droiture des vins, mais surtout le traitement en finesse des tanins qui séduisaient alors.

C’est le cas ici. Robe d’une intensité peu commune, arômes de pivoine poivrée, de cacao, de cassis et bouche tendre mais resserrée, très fraîche, d’une grande civilité. À ce prix, foncez ! (5) © ★★★

Sino Da Romaneira 2018, Douro (20,50 $ – 12291319). C’est sur une patine souple, fondante, presque satinée, au goût de cacao-vanille-café que se présente ce rouge sec, généreux, frais et corsé, s’amplifiant au passage d’un fruité tout aussi prodigue et généreux. Simplement délicieux. (5) ★★ 1/2

La Rosa 2019, Douro (22,70 $ – 928473). Plus de 50 % de touriga nacional consacre ici une cuvée moderne, ample et fruitée, révélant au fil du parcours en bouche à la fois une tenue, une texture mais aussi une trame tannique très fraîche révélée par les superbes terroirs dont dispose cette maison innovante pilotée par Sophia Bergqvist et Jorge Moreira.

À noter que les vins secs ont ici pris le pas sur la production de portos maison. (5) © ★★★

Passagem 2018, Quinta Das Bandeiras, Douro (29,60 $ – 12185698).Ce nouveau vignoble, tombé dans l’escarcelle de la famille Bergqvist (voir La Rosa ci-dessus), livre une personnalité forte du haut de son vignoble sis dans le Douro supérieur.

Nous avons là un rouge de garde, abondamment coloré et fruité (cassis), d’une mâche fruitée immense, architecturé avec des tanins frais et abondants. Bref, beaucoup de panache ici. (5+) © ★★★ 1/2

À grappiller pendant qu’il en reste!

La Ciboise 2019, M. Chapoutier, Costières de Nîmes, Rhône, France (17,05 $ – 14146174). Plein, immensément fruité que cet assemblé grenache-syrah téméraire et solaire, puissant, sèveux, étoffé et impétueux de générosité. Rien que ça. Couscous merguez ? (5) ★★ 1/2

Château La Caderie 2019, Bordeaux, France (19,10 $ – 14783561). Je ne connais pas le vigneron François Landais, mais j’aimerais lui serrer la grappe. Oui, car son assemblage merlot-malbec issu de l’agriculture agrobiologique livre ici un rouge droit et intègre, au fruité fourni, bien enveloppé par de savoureux tanins. Un bordeaux de réconfort, généreux, fort amical. Merci, Monsieur Landais ! (5) ★★★ ©

Gamay Noir L’insouciant 2019 par Bachelder, Péninsule du Niagara, Ontario, Canada (21,95 $ – 14822363). « Si jamais un cépage est sans tracas ; c’est bien le gamay ! » lance tout de go Thomas Bachelder, sans doute l’un des plus brillants vinificateurs de chez nous. Donnons-lui raison avec cet inimitable croquant de fruit à vous saisir du désir d’en boire à grande lampée tout en envisageant d’en siffler une gorgée de plus. C’est sec, net, léger, vivant et d’une gaieté sans bornes. Des charcuteries et une bonne baguette pour les mettre en valeur sauront séduire cet insouciant. (5) ★★★

Cuvée Passion Brut Nature, Bernard Delmas, Crémant de Limoux, France (23,80 $ – 14461609). Chenin blanc, chardonnay et pinot noir causent tour à tour avant de faire entendre leurs voix à l’unisson, sans pourtant toutefois tout à fait se fondre, comme si chacun des cépages insistait pour enrichir la conversation par sa propre singularité. Vivacité du chenin, crémeux vanillé et floral du chardonnay et portée fruitée soutenue des pinots inscrivent une bouche peu dosée, élégante, diablement harmonieuse. (5) ★★★ 1/2

Bourgogne 2020, Chanson, Bourgogne, France (24,20 $ – 11598394). À ce prix, le meilleur bourgogne rouge régional sur les tablettes. Imbattable sur le plan texture, avec ce moelleux de fruit mûr non pas à croquer, mais long à savourer. Bref, un ballon de bonheur fruité. (5) ★★★

Crémant d’Alsace Brut, Pierre & Guy Wach, Alsace, France (26,10 $ – 14746971). La famille des crémants français trouve à se parfumer avec beaucoup de distinction et d’élégance en Alsace, spécialement avec celui de la famille Wach. Un crémant frivole et aérien, qui, sans prévenir, concentre un extraordinaire fruité en milieu de bouche, prolongeant les notes florales du chardonnay et du pinot blanc sur une finale nette et assurée. (5) ★★★

« Le régal » 2019, le Loup Blanc, Vin de France (28,10 $ – 12661498). Ce blanc sec bio rond et fourni côté fruit (poire) avec de douces notes mellifères scintille haut au-dessus de la garrigue avec qui il a des affinités. Il y a de la brillance et une fraîcheur très porteuse qui en accentue la texture. Oui, un régal ! (5) ★★★ ©

Gewurztraminer 2020, Albert Mann, Alsace, France (33,50 $ – 11967735). On s’attable toujours avec un sens assumé du festin floral et épicé avec un blanc à base de gewurztraminer, sans doute trop de tout pour certains, alors que d’autres s’en régaleront à petites doses sur le munster ou autres foies gras au torchon. En raison de son moelleux mais aussi par sa fine acidité, celui-ci fonctionne à merveille. Un blanc bio précis, d’une acuité de flaveurs nettes et longuement porteuses. (5) ★★★ 1/2

Chablis 2020, Côteau de Fontenay, Patrick Piuze, Bourgogne, France (37,75 $ – 13831882). Sur la rive droite du Serein, à partir d’une pente à vous embellir les mollets, à proximité des grands crus, ce parcellaire livre ici un blanc sec tendu, vertical, mais aussi exaltant et conquérant, avec ce frémissement minéral longuement perceptible. Un chablis dépouillé de tout, lucide et transparent, où le fruité taquine la roche mère locale avec beaucoup de conviction et de longueur. (5 +) ★★★ 1/2 ©

Le Grand Clos 2019, Le Clos Jordanne, Péninsule du Niagara, Ontario, Canada (45,75 $ – 14222851). Il n’y a rien de tel qu’un chardonnay de ce niveau pour nager avec une belle pièce de saumon nappée de sa sauce chimichurri. Il en a la sève, le coffre, la texture et la richesse de fruit, mais surtout le dynamisme lié à la manifestation du terroir qui l’a vu naître. L’un des grands vins blancs produits d’un océan à l’autre, dans ce pays qui n’a désormais de leçons à prendre de personne ! (5 +) ★★★ 1/2 ©

Gewurztraminer « Les treilles du loup » 2019, Domaine Weinbach, Alsace, France (48,25 $ – 10272579). C’est le volume de bouche qui intéresse déjà ici, sans que l’ensemble ploie sous l’exotisme délirant d’un concentré d’épices ni de fruits confits. Le fil d’Ariane semble ici se traduire par la suggestion, qu’elle soit florale, épicée ou enrichie par la marmelade d’orange, le tout ponctué des sucres résiduels qui sauront apaiser quelques mets asiatiques à peine épicés. Longueur, style et race évidente ici. (5 +) ★★★★ ©

Champagne Henriot rosé, Champagne, France (94,50 $ – 10839635). Bien évidemment du pinot noir de jolies provenances, mais aussi une part importante de chardonnay, qui lève le voile et met les voiles de la transparence et d’une élégance bien sentie. La célèbre maison demeure à la hauteur de ses ambitions d’imprimer au nez comme au palais, frémissements et sensibilités, le tout calibré avec tout autant de suavité que de densité. Un rosé qui éclaire et illumine longuement. (5) ★★★★



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