Le vignoble châteauneuvois

Le Château La Nerthe, riche d’une tradition viticole remontant à 1560
Photo: Château La Nerthe Le Château La Nerthe, riche d’une tradition viticole remontant à 1560

Rayas. Cinq lettres seulement, alors que l’appellation Châteauneuf-du-Pape, au cœur de laquelle il se situe, en compte 17. Rayas, un château qui n’a pas l’allure d’un château, mais qui demeure incontestablement l’épicentre, le cœur spirituel et physique, pour ne pas dire métaphysique de cette appellation méridionale d’un peu plus de 3000 hectares. Rayas enfin est, à mon sens, l’archétype du cru bien né, sur ses sous-sols sablonneux assis sur un banc de molasse miocène, mais surtout, surtout, la consécration sans conteste du grand grenache noir en ce qui a trait à sa finesse ultime. Vin de grande sève, à la fois soyeusement texturée et fermement liée, de la race des meilleurs bourgognes en raison du quatuor émotion-élégance-longévité-puissance.

Il y aura presque 30 ans (juin 1992), j’y rencontrais Jacques Reynaud, qui décédera subitement cinq ans plus tard — son neveu Emmanuel reprenant alors les rênes des trois domaines, dont Fonsalette et des Tours —, lors d’une rencontre qui précédait tout juste celle obtenue avec l’immense Henri Bonneau du domaine éponyme. Autant dire que cette journée-là était bénie des dieux, alors qu’il m’était permis de déguster entre autres l’exceptionnel millésime 1990 des trois domaines appartenant à la famille Reynaud. Je vous dis tout ça parce que la dégustation toute récente d’un Rayas 1998 à son apogée m’a une fois de plus profondément chaviré. Sa réputation n’est pas surfaite. Je m’en relève à peine.

Il n’y a évidemment pas que Rayas dans cette appellation riche de ses cinq communes et de ses 280 exploitations viticoles. Beaucastel, Beaurenard, Pegau, Usseglio, Daumen, Vieux Télégraphe, Caillou, Sabon, Clos des Papes, Fortia et autres Domaine de Nalys, pour n’en nommer que quelques-uns, révèlent une mosaïque de terroirs dont les sables, safres, calcaires, marnes, argiles et galets roulés combinés aux 13 cépages autorisés multiplient les styles à l’infini. Seul hic, cependant, les blancs ne comptent que pour un minuscule 7 % de la production. Une misère, car ils sont topissimes !

Ce qui n’est pas le cas au Château La Nerthe, dont les blancs totalisent 15 % des volumes, soit l’équivalent de 30 000 flacons. Son ambassadeur, Christophe Bristiel, enfant du pays mais surtout de La Nerthe, où son père officiait avant lui, était de passage récemment avec quelques superbes cuvées sous le bras. Le Châteauneuvois avait une verve d’enfer, avec cette passion bien sentie d’un homme qui savoure sa chance de participer à la réussite de ce domaine racheté en 1985 par la famille Richard (cafés Richard) dans la foulée d’un certain commandant Joseph Ducos, qui, dès 1870, replantait le vignoble sur des porte-greffes résistants au phylloxera.

Avec ses 92 hectares (dont le tiers est complanté), 57 parcelles, 13 cépages et 4 types de sols, mais surtout les moyens déployés par le Groupe Richard, La Nerthe, mais aussi le côtes-du-rhône Les Cassagnes de La Nerthe situé au nord (70 hectares sur le Massif d’Uchaux), sont bichonnés jusque dans les moindres détails, dont celui d’être certifié bio depuis 1998. Des installations modernes et importantes qui n’ont rien à voir avec un Rayas ou un Fonsalette, certes, mais qui partagent tout de même cette espèce de civisme dans la mesure, cette approche courtoise dans le ton qui ne fatigue jamais le palais. Des vins de gastronomie.

En raison des récentes perturbations à la SAQ, plusieurs vins, dont ceux de La Nerthe, « vieillissent » actuellement dans les entrepôts du monopole. À surveiller, les prochaines mises en rayon, donc. À noter, en blanc, ce parcellaire Clos de Beauvenir (★★★★) avec la roussanne fermentée pour tiers en fût, un blanc soyeux et profond, et la Cuvée des Cadettes (superbe 2016 – ★★★★ 1/2) en rouge issue de vieilles vignes de grenache noir, de syrah et de mourvèdre. Pour le reste, Les Cassagnes de la Nerthe Blanc 2019 (à venir), blanc sec généreux, précis, joliment tendu mais aussi d’un bon volume en raison d’un travail sur lies fines de quelques mois. Pomme, poire, citron et miel se racontent sur un ensemble vivant et élégant (5) ★★★ ; Châteauneuf-du-Pape Blanc 2019 (58,75 $ – 10224471) fermenté en fût, onctueux, vivant, grillé et vanillé (5+) © ★★★ 1/2 ; Les Cassagnes de la Nerthe Rouge 2018 (27,05 $ – 13992854) au profil vivant, énergique, croquant sous le fruité (5+) © ★★★ ; Châteauneuf-du-Pape Rouge 2016 (58,50 $ – 917732) déjà souple et fin de texture, élégant, fort distingué. (5) © ★★★★

À grappiller pendant qu’il en reste!

La Grange de Piaugier 2020, Côtes du Rhône, Rhône, France (18,10 $ – 14070894). Qu’ils soient de Châteauneuf-du-Pape ou de la région rhodanienne plus large, je ne me lasse jamais de ces blancs à base de viognier, de roussanne, de grenache blanc ou autres. Leurs sèves enchantent par leur texture suave et bien fraîche et leurs arômes chantent le pays comme pas un. Cette cuvée ne fait pas exception, par son volume, son fruité de belle densité, sa fine amertume et sa fraîcheur assurée. N’y manque que le bar rayé au fenouil ou la terrine de saumon ou d’esturgeon fumé. (5) © ★★★

Fer de soif 2019, Lionel Osmin & Cie, Marcillac, France (18,15 $ – 11154558). Fer servadou ou mansois : même cépage, même expression unique, mais surtout un rouge riche de ses tanins mûrs et moelleux relevés d’une pointe végétale poivrée et bien fraîche qui le range rapidement dans le profil friand et coulant du beau vin de soif. Gracieuseté d’une maison qui sait faire, mais surtout qui connaît ses cépages et les terroirs qui y sont liés. (5) © ★★ 1/2

Château de Camarsac 2018, Entre-Deux-Mers, Bordeaux, France (19,80 $ – 14220741). Thierry Lurton nous invite avec ce blanc sec à un mariage particulièrement heureux des cépages sauvignon et sémillon. La fusion est habile, avec ce profil aromatique et gustatif floral doublé d’une note d’agrumes qui confère vivacité, mais aussi rondeur et texture. Bref, à moins de 20 $, un bon verre de bordeaux blanc fort polyvalent, que ce soit sur une fesse de jambon au jus, des fromages et, bien sûr, les coquillages. (5) ★★★

Sauvignon blanc Argile à silex 2020, Comte Henry D’Assay, Coteaux du Giennois, Loire, France (24,20 $ – 14221701). Cette petite appellation de 194 hectares située entre la commune de Gien et de Sancerre au sud livre ici une cuvée où le sauvignon brille avec finesse et clarté, mais aussi avec une exceptionnelle maturité de fruit dans ce millésime. Un blanc sec riche, élégant et opulent, bien frais, soutenu par une trame narrative minérale discrète mais efficace. On se régale à ce prix ! (5) © ★★★ 1/2

Chablis « Terroir de Chablis » 2020, Patrick Piuze, Bourgogne, France (37,75 $ – 11180334). Ce terroir de chablis se savoure en profondeur, comme si la sève du vin avait déjà liquéfié tout ce qui constitue justement ce fameux terroir, déclinant un mélange de densité fruité, de craie, de sensation saline et citronnée. Sa pointe d’austérité passagère exige une bonne heure de carafe avant de le servir sur quelques huîtres bien choisies. (5+) © ★★★

Aspirant de Beychevelle 2016, Saint-Julien, Bordeaux, France (52 $ – 14742161). Conçue pour la restauration avec l’idée d’offrir un vin prêt à boire, aux tanins mûrs et fondus, cette cuvée se veut complémentaire du premier et du second vin du célèbre château. Pas de doute ici, elle remplit son mandat, avec tout le pedigree lié à son terroir, mais aussi par sa texture fine et gourmande qui invite à poursuivre sur le prochain verre. Le seul hic, c’est que la restauration devra nécessairement vous proposer cette cuvée de jeunes vignes à un prix sans doute trop élevé compte tenu du prix proposé à la SAQ. (5) © ★★★

Hors sujet 2019, Domaine Philippe Gilbert, Menetou-Salon, Loire, France (54 $ – 14003632). Être vigneron, c’est parfois comme être un enfant égaré dans son carré de sable à explorer mille jeux qui le plongent tout bêtement dans un bonheur naïf. La curiosité n’a ici pas de limite. Comme pousser ce sauvignon bio au-delà de son enveloppe pelliculaire pour en révéler une essence encore inexplorée. Ce que fait ici la maison avec ses huit mois de macération sous grès ou terre cuite avec, à la clef, quelque chose d’unique, j’oserais dire de… grand. Un vin orange de haut niveau, particulièrement fin, précis et détaillé, substantiellement fruité, loin des amers auxquels nous ont habitués les autres vins de ce type. C’est sec, ample, nuancé, aux flaveurs de massepain, d’épices, de miel et de citron Meyer confit. Élégance et longueur. (5+) © ★★★★

Vina Tondonia Reserva 2009, R. Lopez de Heredia Vina Tondonia, Rioja, Espagne (62,75 $ – 11667901). L’élevage, l’affinement, la bonification en bouteilles… Le temps est maître d’oeuvre dans ce rouge où domine le grand tempranillo. Le temps qui, soutenu par la saine acidité du vin, en justifie la patine et l’expression complexe. À l’image d’un bon roman dont les chapitres à venir réservent déjà les meilleures surprises. Le bouquet est soutenu, mêlant épices, fleurs fanées, zeste d’orange et datte fraîche, alors que la bouche file avec vitalité sur une trame tannique fine tout de même encore visible par son relief. Un rouge qui n’a pas dit son dernier mot. Et vous, votre dernier commentaire. (5+) © ★★★★


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans

(5+) se conserve plus de cinq ans

(10+) se conserve dix ans ou plus

© devrait séjourner en carafe

★ appréciation en cinq étoiles



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