Vins d’épicerie: où est le fruit?

Dégustés entre 12 et 14ºC, les vins vendus en épicerie et en SAQ se sont avérés interchangeables sur la qualité et à prix comparables.
Photo: Jean Aubry Dégustés entre 12 et 14ºC, les vins vendus en épicerie et en SAQ se sont avérés interchangeables sur la qualité et à prix comparables.

Les vins vendus en épicerie sont du même calibre que les pizzas congelées qui y sont offertes : une base « alimentaire » qu’il faudra « pimper » pour lui assurer un minimum de dignité. Nous en avons déjà causé. Nous en avons déjà bu. Est-il permis de récidiver ?

La réception de deux échantillons de vins embouteillés au Québec nous fournit l’occasion de réactualiser le dossier. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », dit Lavoisier dans son Traité élémentaire de chimie de 1789. Faut-il pour autant guillotiner en 2021 l’idée qu’on se fait des vins importés par pinardier pour être embouteillés chez nous ? Le Devoir s’est mis la tête sur le billot par une dégustation comparative à l’aveugle par pays, cépages et fourchettes de prix de vins embouteillés dans leur pays d’origine et ceux dont la mise en bouteille s’est faite ici.

Le couperet est tranchant. Dégustés entre 12 et 14 º C, les vins vendus en épicerie et en SAQ se sont avérés interchangeables sur la qualité et à prix comparables. Dans cette dégustation précise, les vins de la SAQ ne se sont pas hissés là où on aurait pu les attendre. Côté épicerie, le désastre. Des vins maquillés, dans l’ensemble intègres, mais dépourvus de fruit — faut le faire ! — et surtout dotés d’amertumes parfois si prononcées qu’elles ne pouvaient être gommées que par une bonne pizza congelée.

Quelques impressions  — parfois sévères — livrées sans préjugés. Notez : quelques vins sont notés sans étoiles (0).

Chardonnay

La vie est belle ! Louis Lurton, France (mis en bouteille au Québec – 14,79 $ + taxes). Agréable surprise. C’est sec, simple, frais avec une nuance de levure aromatique de type pomme-banane. Court. © ★★

Baron Philippe de Rothschild 2020, Pays d’Oc, France (13,20 $ – 407528). La gamme Baron Philippe a déçu. Vins embouteillés au domaine ? Nez de pomme verte et bouche neutre, un rien asséchante. Triste. © ★

Pinot noir

Le Réservoir, France (mis en bouteille au Québec – 14,49 $ + taxes). S’en prendre au pinot noir relève déjà du défi. Le voilà ici sans éclat, poussiéreux, herbacé, pâteux, amer et fuyant. © ★ ½ 

Baron Philippe de Rothschild 2020, Pays d’Oc, France (12,70 $ – 10915247). Cépage ici identifié, mais flou sur le fond. Goût de copeaux, léger de corps, fruité fantomatique, amer et court. © ★

Tempranillo

Toro Loco, Espagne (mis en bouteille au Québec – 13,29 $ + taxes le litre). Édulcoré pour masquer l’astringence, qui revient pourtant au galop. Impression de flaveurs artificielles de gelée de cassis sur finale atramentaire. (0)

Bù biologique 2019, Espagne (mis en bouteille au Québec – 15,49 $ + taxes). Il y a du bon dans la gamme de la sommelière Jessica Harnois. Pas ici, hélas. Manque de franchise (lactique, suri), sans fruit ni substance. Comment est-ce possible ? Trop cher ! © (0)

Moraza biologique 2019, Rioja, Espagne (18,80 $ – 12473825). Reconnu à l’aveugle. Net, légers tanins, peu de relief, mais de l’équilibre. Cher, mais correct. © ★★

Merlot

Francus 2020, Julia Wine, France (mis en bouteille au Québec – 12,79 $ + taxes). C’est net, discret, végétal (copeaux), souple, industrieux sur le plan technique. © ★ 1/2

Baron Philippe de Rothschild 2020, Pays d’Oc, France (13,45 $ – 407544). La descente se poursuit. Impression végétale, avec ce goût d’aspirine qui raidit le palais. Meilleur au nez. Où est le charme sphérique du merlot ? © ★

Cabernet sauvignon

Les Trois Pignons, France (mis en bouteille au Québec – 13,19 $ + taxes le litre). Le fruité a ici pignon sur une pointe de réduction, sans pour autant dissiper le flou, par ailleurs. Un litre de « vin » buvable, plus près du vin boisson qu’autre chose. © ★

Bù 2019, France (mis en bouteille au Québec – 15,99 $ + taxes). Je situais ce vin en cabernet et en Europe. C’est déjà ça de pris. Pour le reste, un rien poivré, végétal, bien frais, avec une bonne prise de bouche. Un soupçon de charme ne lui aurait pas fait de mal. Bavette et frites ? © ★★

Petit 2019 Ken Forrester, Afrique du Sud (15,05 $ – 11155171). Ce Petit a eu des jours meilleurs. Touche de rhubarbe heureusement arrondie par une pointe de merlot (15 %), mais tout de même un ensemble privé de charme, de conviction. © ★★

À grappiller pendant qu’il en reste!

Sauvignon blanc 2020, Domaine de Lévêque, Touraine, Loire, France (17,30 $ – 12207009). Voilà le petit blanc de comptoir intègre et bien fait, vivant et guilleret, à vous actionner les zygomatiques sous la dynamique d’une conversation entre amis et de quelques huîtres bien choisies. © (5) ★★ 1 / 2

Nocera 2018, Planeta, Sicile, Italie (27,80 $ – 14420073). Le nocera est un cépage habituellement assemblé aux deux nerolos et au nero d’Avola, mais il se trouve ici habilement célébré en solo par cette dynamique maison familiale. Arômes nets de tapenade et de cerise sur une bouche de corps moyen, bien fraîche, à la fois épicée et relevée en finale d’une fine pointe d’amertume. Joli rouge de caractère qui affectionnera thon et pâtes à la tomate et aux olives. © (5) ★★★ 

Crémant d’Alsace brut, Valentin Zusslin, Alsace, France (34 $ – 14741141). Cette maison alsacienne parachève ses cuvées jusque dans le moindre détail. Une obsession pour la précision, une méticulosité appliquée de dentellière. Comment en serait-il autrement pour ce fin pinot noir à peine infusé de couleur et amplement crémeux de saveurs ? On est ici au-delà de l’éclat, tant il brille au palais avec assurance et une plénitude de textures à peine imaginable. Un grand crémant de charme, précis, envoûtant, débordant de sensualité. © (5) ★★★★

Gewurztraminer « les jardins » 2018, Domaine Ostertag, Alsace, France (39,25 $ – 12392751). Nous sommes ici dans la vendange tardive. C’est dire que le nez et le palais s’emballent déjà à gravir les marches culminant sur une opulence qui frise ici la démesure. Mais une démesure qui s’inscrit aussi dans la mesure, celle d’une redoutable précision de détails et de nuances, le tout porté par une sève aussi énergique que puissante, aussi riche que profonde et longue en bouche. Chèvrefeuille, réséda, miel, épices, cardamome ne sont que quelques clés permettant d’accéder au munster, mets épicés et autre galette de frangipane qui s’inviteront à table. Pour ma part, une pointe de tarte Tatin et quelques millilitres de ce nectar suffiront à mon petit bonheur de 16 heures. © (5 +) ★★★★

Champagne Barnaut blanc de noirs brut, Bouzy, Champagne, France (57,50 $ – 11152958). Déjà, la robe or riche et profonde annonce des flaveurs qui ne le sont pas moins. Un champagne dosé avec équilibre, moussant une bulle fine et consistante au goût de croustade aux pommes et de miel ainsi que des notes légèrement oxydatives où alternent corps et légèreté. Un bon champagne de repas. © (5) ★★★

 

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles


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