Les zones viticoles se précisent

«Lorsque nous avons acheté ici, Line et moi, un mois de novembre, sous la neige, il y a 32 ans maintenant, il y avait plus de 800 pommiers», indiquait pour sa part Jean Joly, propriétaire du Vignoble du Marathonien (2,5 ha) et actuel président du CVAQ.
Photo: Jean Aubry «Lorsque nous avons acheté ici, Line et moi, un mois de novembre, sous la neige, il y a 32 ans maintenant, il y avait plus de 800 pommiers», indiquait pour sa part Jean Joly, propriétaire du Vignoble du Marathonien (2,5 ha) et actuel président du CVAQ.

La viticulture au Québec avance à pas de géant. Depuis les cinq dernières années seulement, la qualité de la production n’a jamais atteint un tel niveau. Et ça ne fait que commencer ! S’il reste un bout de chemin à parcourir sur le plan du resserrement des législations, le cahier des charges mis en place par le Conseil des vins d’appellation du Québec (CVAQ) et appuyé par le Conseil des appellations réservées et des termes valorisants (CARTV) permet déjà de dresser sept principales régions viticoles (et d’autres émergentes) établies entre autres selon la notion des « degrés-jours » (DJ) et d’autres critères géomorphologiques. Nous y reviendrons.

Reste que, tel que mentionné ici lors de la précédente chronique, la question se pose : le Québec doit-il aller dans le sens de l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO) et de ses appellations d’origine contrôlée (AOP) françaises développées en 1936 ou au contraire baliser sa propre réglementation en raison de sa réalité terrain ? En d’autres mots, doit-on importer chez nous un concept qui, dans l’Hexagone, perd du terrain en devenant de moins en moins crédible ?

Cette notion d’AOC française trouve ses détracteurs, parmi lesquels Yvan Quirion, vigneron-propriétaire du Domaine Saint-Jacques et ex-président du Conseil des vins du Québec (CVQ). « On ne veut pas aller là, je ne veux surtout pas d’INAO du Québec, du moins dans sa façon d’appréhender le territoire ! Comment on ferait, par exemple, pour valoriser l’IGP Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui a 900 DJ, et ici, la vallée du Richelieu, qui a 1500 DJ ? C’est comme mettre sur le même pied la Champagne et le Languedoc-Roussillon, qui n’ont pourtant rien à voir entre eux. »

Comment faire, alors, d’après vous ? « Il faut, à mon avis, régionaliser notre IGP pour ensuite le valoriser, en allant par exemple vers une approche géomorphologique par l’entremise de grands axes, tels le Saint-Laurent, la rivière Richelieu ou encore le plateau appalachien ou le versant montérégien. L’autrice Nadia Fournier et l’agronome du MAPAQ [ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec] Évelyne Barriault ont fait en ce sens un travail remarquable. Il faut être ferme cependant : je ne veux pas reproduire, mais m’inspirer de ce que font les Américains et les Français ; on est assez intelligents pour prendre nos propres décisions, je veux qu’on soit souverains chez nous en fonction de la réalité québécoise ! »

Signature locale

Selon les conditions climatiques projetées (2011-2040), l’IGP Vallée du Richelieu fera face à des degrés-jours oscillant entre 1431 et 1582, ce qui en fait la région la plus chaude du Québec — bien en deçà, il est vrai, de Lytton en Colombie-Britannique, qui enregistrait dernièrement une température record de 49,6 °C (!), mais le réchauffement climatique est là pour tout le monde. Ce qui n’est pas cependant pour déplaire aux espèces vinifera, qui, déjà, dans cette même vallée du Richelieu, sont enracinées sur plus de 20 hectares au Domaine Saint-Jacques. Si le Classique Blanc 2020 à base des hybrides vidal et seyval blanc est ici incontournable, il demeure que les cuvées en pinot gris, en riesling, en chardonnay, en gamay et en pinot noir permettent déjà de souligner une « typicité » locale qui se démarque (bien que ce terme soit, pour plusieurs, difficile à saisir), sans ce petit « creux de bouche » souvent perçu dans les vins.

Cette même IGP Vallée du Richelieu permet à Fred Tremblay-Camy, vigneron-propriétaire de 2,5 ha au Vignoble Camy récemment planté (2012, 2015 et 2018), de relever lui aussi le défi des vinifera avec deux clones de chardonnay (#76, #95) en alternance avec des pinots gris pour se prévenir de gels éventuels et ainsi sauver une part de récolte. Des gels qui, au mois de mai dernier, ont tout de même grillé un demi-hectare situé sur un léger plateau au-dessus de la maison. « C’est décourageant ! C’est du travail qu’on met là-dedans depuis quatre ans, on va y arriver… Bien que je ne voie pas encore le jour où je vais pouvoir monter ma production de pinot noir, excellent par ailleurs, avec une demande en croissance alors que je ne peux pas fournir. Au point où je me demande si je ne vais pas le garder pour moi ! »

Se décourager ? Pas question ! « Je prends le risque », dira le jeune vigneron, qui a fait ses classes auprès de Luc Rolland (SAQ) pour la dégustation et qui a voyagé en Bourgogne pour saisir les subtilités à la fois des clones et des techniques. Un perfectionniste dont le souci du détail se reflète dans ses vins. « Le vin ressemble à la personne qui le fait », dit l’homme au moment de déguster son pinot gris 2020 élevé sur lies fines avec léger bâtonnage. Méticuleux et précis, comme en témoigne ce blanc très pur et très peu soufré (30 mg), pourvu d’une texture fine de melon frais. Même son de cloche pour son pinot noir 2018 (un premier essai) élevé 15 mois en fût, léger, parfumé, avec un caractère net de pinot. Mais c’est surtout son chardonnay 2019, nouvellement inscrit sur une table étoilée parisienne (!), qui étonne. On rejoint ici l’esprit d’un pouilly-fuissé, par la fine tension et l’équilibre d’ensemble. Bref, il faudra surveiller ce Fred Tremblay dans les millésimes à venir. En lui souhaitant une production qui fera vivre son homme !

Lieu de défis, lieu d’atouts

Le Vignoble du Marathonien n’est pourtant qu’à quelques kilomètres du domaine de Fred Tremblay, mais le sous-sol semble devenir plus ingrat. « Lorsque nous avons acheté ici, Line et moi, un mois de novembre, sous la neige, il y a 32 ans maintenant, il y avait plus de 800 pommiers », indiquait au Devoir pour sa part Jean Joly, propriétaire du Vignoble du Marathonien (2,5 ha) et actuel président du CVAQ. « Mais c’est au printemps que l’on a réalisé que nous avions affaire à un champ de roches ! Le lieu avait cependant ses avantages : les cailloux renvoient pendant la nuit la chaleur aux raisins, alors que la morphologie locale, en raison d’une pente favorablement orientée, empêche la stagnation du froid, avec pour effet qu’on n’a jamais eu de gel sur place ! » Heureux homme !

Jean Joly est un homme sage et pragmatique, réputé pour ses vendanges tardives et ses vins de glace dont la qualité est reconnue hors frontières. Ici, que des hybrides plantés (et un peu de cabernet franc), le tout en conversion bio. Délicieux rosé 2020 à base de seyval noir et de frontenac gris ; irréprochable seyval blanc au goût expressif de citron vert, d’une jolie portée en bouche et, bien sûr, topissime vin de glace, fin de liqueur, brillant de textures, parfaitement maîtrisé sur le plan de l’exécution. L’homme est un coureur de fond et ses vins gagnent sans cesse en pureté, en expression. Sa compréhension de l’équation hybrides-terroir se raffine au fil des millésimes. Le nom de son vignoble ne pouvait être mieux choisi !

La notion de degré-jour (DJ)

En plus de la géomorphologie, la délimitation de l’aire géographique du vignoble québécois confirmée par l’IGP (indication géographique protégée) se vérifie par la notion de degré-jour. Qu’est-ce qu’un degré-jour ? Selon le cahier des charges homologué par le Conseil des appellations réservées et des termes valorisants (CARTV), « il s’agit de la température de 10 °C en dessous de laquelle le développement des vignes est nul (zéro
de végétation) ».

En tablant sur un scénario de changement supérieur pour la période projetée de 2011 à 2040, on peut lire dans le document et à titre de comparaison : « Selon les conditions climatiques projetées, le cumul des degrés-jours au nord de la zone IGP serait comparable à ceux des régions suivantes : vallée du Fraser, Colombie-Britannique (900 DJ), Geisenheim, Allemagne (1050 DJ), Épernay, France (1050 DJ). Quant à la partie sud de la zone IGP, elle se comparerait aux régions de la Bourgogne, en France (1320 DJ), et de l’Okanagan, en Colombie-Britannique (1405 DJ). »


À grappiller pendant qu’il en reste!

Pinot Noir 2019, Villa Wolf, Allemagne (16,70 $ – 13087555). Du pinot noir à ce prix ? Il semble que ce soit possible. Vous me diriez qu’il vient d’Allemagne et je vous répondrais « Ah bon ? », car si ce variétal offre un caractère de pinot, son origine, elle, reste tout de même à définir. Un rouge néanmoins d’un climat septentrional possédant un fruité charnu, bien frais, substantiel, avec une légère touche boisée (copeaux ?). Correct, surtout servi bien frais. (5) ★★

Abbaye Saint-Hilaire « Les Cerisiers » 2016, Coteaux Varois en Provence, France (18,55 $ – 913558). Ça respire l’arrière-pays où détale le lièvre au ventre chaud dans les bosquets épicés de garrigue, laissant dans son sillage des tonalités fruitées qui alternent le chaud et le froid, le jour et la nuit. Quelques années de bouteille patinent ici des tanins dont le relief ajoute à la mâche et à la cohésion d’ensemble. Lapin aux pruneaux en casserole ? (5) ★★ 1/2 ©

Vibrations 2019, Vignoble du Rêveur, Alsace, France (24,35 $ – 14402246). Un riesling qui possède une telle fréquence met littéralement toutes vos synapses en activité ! Avec brillance, intelligence et sensibilité. Le rêve ! Surtout à ce prix. Un bio inspiré par le fiston Deiss, Mathieu de son prénom, ambassadeur comme son paternel de comètes fruitées filant hors des horizons convenus des viticultures de pacotilles. La robe vire à l’or pur alors que les arômes de citron, de sucre d’orge, de chèvrefeuille et de fleurs blanches invitent une bouche fine, friande, avec ce qu’il faut de tension pour allumer une ampoule de 500 watts au milieu d’une forêt peuplée de joyeux lutins. Un blanc de haute définition, vivant, d’une insatiable d’énergie… Top ! (5) ★★★ 1/2 ©

Saint-Joseph « Cuvée Côte-Diane » 2018, Cave Saint-Désirat, Rhône, France (28,75 $ – 14011325). Cette cave regroupe plus de 350 vignerons penchés sur près de 600 hectares de vignoble dont cette pure syrah plantée sur des sols en terrasses de schiste, de granite et de gneiss. Riche et jeune en couleur, particulièrement étoffée sur le plan de la structure, cette syrah parle prune et cerise avec conviction, mais surtout avec des tanins frais qui en imposent. Un « Saint-Jo » de bouche plutôt que de nez, sans toutefois la finesse des meilleurs, mais ne boudons pas notre plaisir ! Lui donner du temps. (5+) ★★★ ©

Pouilly-Fuissé « La Maréchaude » 2017, Manciat-Poncet, Bourgogne, France (33 $ – 872713). Quelle finesse ! Sans doute moins consistant que le vin de la Maison Champy cité plus bas, mais plus rectiligne et pourvu d’un fruité subtil, mûr et précis, encore une fois élevé sous bois sans forcer la note. Un blanc sec d’une grande fraîcheur, d’une épaisseur modérée et d’une texture cadrée sous une nuance minérale discrète. Une belle bouteille qui arrive à son plateau de maturité, à servir sur des coquilles saint-jacques poêlées. (5) ★★★ 1/2 ©

Pouilly-Fuissé 2018, Maison Champy, Bourgogne, France (37,25 $ – 13920965). Saviez-vous que cette appellation comporte 22 climats classés en premier cru ? Imaginez alors ce qu’ils ont dans le ventre à la dégustation de ce « simple » pouilly ! Le chardonnay y est déjà bien cadré, avec cette singularité des beaux terroirs de l’appellation, ajoutant ce mordant bien typé au goût de roche au fruité qui, dans ce millésime, offre consistance et générosité. La maison Champy y ajoute sa touche en le cajolant parcimonieusement sous les douelles de barriques aux chauffes douces et discrètes. Princier. (5) ★★★ 1/2 ©



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