Le vignoble québécois, terreau des possibles

Sophie Ginoux
Collaboration spéciale
«Tout était à faire. On découvrait la vigne et la production de vin. On faisait naître un métier, une industrie», se souvient Simon Naud, propriétaire du Vignoble La Bauge, dont le père a planté en 1986 les premières vignes.
Photo: Vignoble La Bauge «Tout était à faire. On découvrait la vigne et la production de vin. On faisait naître un métier, une industrie», se souvient Simon Naud, propriétaire du Vignoble La Bauge, dont le père a planté en 1986 les premières vignes.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Il en a coulé, de l’eau sous les ponts, et accessoirement du vin dans les verres, avant de voir le vignoble québécois s’épanouir. Mais, aujourd’hui, les consommateurs aiment le vin d’ici. À tel point d’ailleurs qu’il est souvent difficile de s’en procurer dans les magasins, alors même qu’on assiste à une floraison sans pareille de domaines viticoles un peu partout sur le territoire.

Comment est-il possible d’expliquer un tel succès après ce que l’on pourrait qualifier de véritable parcours du combattant ? Et pouvons-nous dès maintenant envisager le Québec comme un producteur de bons, voire de grands vins ?

« Il est possible à présent d’avoir tous les jours du plaisir avec des vins du Québec. » Voici ce que dit Ronald Georges, qui a signé en 2019 le guide Rouge sur blanc. À la découverte des vins et spiritueux du Québec (Éditions Les Malins). Il n’est d’ailleurs pas le seul à le penser, puisque les consommateurs n’ont jamais été aussi friands des vins produits ici. Les 2,9 millions de bouteilles produites désormais annuellement dans notre province par 146 viticulteurs s’écoulent facilement, et certains domaines sont régulièrement en rupture de stock. Pourtant, le vignoble québécois n’a pas toujours joui d’un si grand succès.

Un long chemin de croix

Il y a eu du vin au Québec depuis l’arrivée des premiers colons sur ce territoire. Jacques Cartier rapportait déjà des plants de vigne dans ses bagages lors de ses missions exploratoires au XVIe siècle. Puis, des ordres religieux et des individus ont pris le relais pour leur consommation personnelle. Mais, en raison de la rudesse du climat, produire du vin au Québec relevait presque du miracle. La bière et le cidre se sont donc plus facilement taillé une place dans les verres jusqu’à l’arrivée de cépages hybrides ontariens et américains, plus résistants, au milieu du XIXe siècle.

Le vin québécois aurait pu prendre son envol à cette époque, mais la création en 1921 de la Régie des alcools du Québec et les mises en garde des religieux ont sonné le glas de cet éveil. Il faudra finalement attendre jusqu’en 1979 pour que de premiers permis de production soient alloués au Domaine de la Vitacée et à celui des Côtes d’Ardoise, à l’intérieur d’un marché où les vins importés d’Europe étaient omniprésents, de même que les bières et les cidres commerciaux de qualité très inégale.

Photo: Vignoble La Bauge

« Tout était à faire. On découvrait la vigne et la production de vin. On faisait naître un métier, une industrie », se souvient Simon Naud, propriétaire du Vignoble La Bauge, dont le père a planté en 1986 les premières vignes. À cette toute première étape, les raisins étaient souvent mal produits et mal vinifiés, ce qui faisait du vin québécois un produit peu attractif pour des consommateurs dont les repères olfactifs provenaient du Vieux Continent. « Déguster des vins locaux était une véritable aventure », admet Ronald Georges, qui n’a réellement vu un changement de paradigme qu’à compter des années 2010, avec une professionnalisation plus marquée du milieu, le recours dans les chais à des œnologues et à des sommeliers, et l’arrivée d’une nouvelle génération de producteurs désireux d’innover.

Toutefois, rappelle Simon Naud, les producteurs québécois se sont aussi longtemps battus contre un système qui ne leur laissait aucune chance. « Il fallait nous permettre de vendre notre vin pour que nous puissions nous développer. En 1996, nous avions le droit d’en vendre dans les restaurants, mais nous ne pouvions pas le leur livrer ! En 2000, nous avons enfin eu une petite place dans les SAQ. Et ce n’est qu’en 2016 que nous avons eu accès aux épiceries, ce qui a ouvert la porte à une meilleure rentabilité. »

Un vignoble en quête identitaire

Étant donné ce passé rocambolesque, on comprend pourquoi le vignoble québécois est l’un des plus jeunes au monde. Ce qui ne veut pas dire qu’il est inactif, bien au contraire. En 25 ans, le propriétaire du Vignoble La Bauge a vu son métier vivre une vraie révolution. Il a lui-même fait le choix, en 2018, de convertir sa production au biologique et de se diriger vers une vinification sans intervention chimique. « Ma philosophie, maintenant, c’est de mettre du vin naturel dans la bouteille et de le laisser librement mûrir, comme un adolescent qui quitte la maison », explique-t-il.

D’autres acteurs de sa génération, mais aussi de plus récents, ont aussi fait le pari de la qualité et de l’innovation. Les Pervenches, Nival, Camy, Bergeville, Côtes d’Ardoise, Côteaux Rougemont, Château de Cartes, Négondos et le Domaine St-Jacques ont tous ouvert la voie à de nouvelles recrues qui éclosent un peu partout, avec des noms à retenir, comme Les Sœurs Racine, Cidres Polisson, Les Pignons verts ou encore L’Espiègle. « Il y a encore dix ans, se rappelle Fred Tremblay Camy, propriétaire du Vignoble Camy, je ne trouvais personne pour financer mon projet et on me traitait de fou parce que je plantais uniquement des cépages Vitis vinifera. Je me réjouis donc de l’arrivée de cette relève. Plus il y en aura, plus notre production locale sera de qualité et créative. »

Photo: Vignoble Camy

Lui-même engagé dès ses débuts en 2010 dans le mouvement privilégiant une production raisonnée à taille humaine (16 000 bouteilles) orientée vers des vins de facture classique, mais aussi de plus en plus ludiques, le viticulteur entrevoit-il un bel avenir pour les vins du Québec ? « Produire du vin n’est pas encore évident au Québec. Je crois que le climat ainsi que les goûts des consommateurs vont vraiment guider la production des prochaines années. »

Simon Naud, lui, voit une tendance se dessiner avec des vins rouges plus légers et fruités, ainsi que des vins blancs, rosés et effervescents plus croquants. Il observe surtout une ouverture croissante des Québécois à des vins de toutes natures. « Aujourd’hui, conclut Ronald Georges, il ne manque peut-être plus qu’une volonté politique pour que la production québécoise soit d’un meilleur rapport qualité/prix et que nous ayons ici, pourquoi pas, de grandes régions viticoles, comme la Champagne. » Pourquoi pas ?

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