Les astres s’alignent pour les vins d’ici

Situé sur l’île d’Orléans, le Vignoble Sainte-Pétronille propose aux visiteurs de s’arrêter à son restaurant, qui offre une vue sur la chute Montmorency.
Photo: Vignoble Sainte-Pétronille Situé sur l’île d’Orléans, le Vignoble Sainte-Pétronille propose aux visiteurs de s’arrêter à son restaurant, qui offre une vue sur la chute Montmorency.

Vous l’avez peut-être remarqué, mais la viticulture québécoise se porte très bien, merci ! Le Devoir vous propose de partir à sa suite, sur le terrain, pour prendre la mesure de cette belle envolée. Premier arrêt : Sainte-Pétronille.

« Avec la notion d’Indication géographique protégée (IGP), on est trop en avance au Québec en ce qui a trait à définir l’origine, la traçabilité du produit, en l’occurrence, ici, les vins du Québec », affirme au Devoir Louis Denault, vigneron propriétaire au Vignoble Sainte-Pétronille sur l’île d’Orléans, mais aussi, depuis deux ans, président du Conseil des vins du Québec (CVQ) dans la foulée de l’infatigable Yvan Quirion, lui-même vigneron au Domaine Saint-Jacques.

Trop en avance, vous dites ? « Les IGP sont une bonne chose, pourvu que le gouvernement s’astreigne à les promouvoir », explique M. Denault. Or, selon lui, depuis que l’IGP a été reconnue par le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation André Lamontagne, en novembre 2018, le dossier patauge et ne trouve pas ses marques.

Avec une industrie vitivinicole qui n’a même pas un demi-siècle derrière le sécateur, il estime qu’il y aurait lieu d’encadrer plus solidement le nouveau cahier des charges dont se sont dotés des vignerons passionnés — par le biais du Conseil des vins d’appellation du Québec (CVAQ) —, hors du fourre-tout plus large des Pêches, mais surtout de l’Alimentation. Quitte à miser sur un éventuel « ministère de la Viticulture », qui pourrait être beaucoup plus efficace.

Passer à l’acte

En d’autres termes, et pour faire court, il est temps d’agir et de passer à l’acte avec la notion d’IGP, croit M. Denault. « Notre pire ennemi, ce n’est pas le froid et l’hiver ni même les maladies de la vigne, mais le gouvernement ! » assène le vigneron que l’on a rencontré en son domaine, perché sur son tracteur.

Il se dit conscient que trop de bureaucratie étouffe actuellement l’artisan. « Imaginez, on tarde encore à mettre en place les régions spécifiques définies par la Loi sur les appellations réservées et les termes valorisants (CARTV). Si ça marche avec le VQA (Vin d’appellation d’origine) en Ontario avec le succès que l’on connaît, pourquoi ça ne fonctionnerait pas avec nos IGP ici, au Québec ? »

C’est bien beau le Panier bleu et sa dynamique d’achat local, mais encore faudrait-il arrêter de faire tourner le ballon des Paniers bleus sur le nez d’électeurs qui sont aussi, ne l’oublions pas, des consommateurs qui veulent boire du pays en sachant ce qu’ils boivent, poursuit-il. « Ces derniers d’ailleurs n’ont jamais été plus au rendez-vous qu’aujourd’hui et les planètes n’ont jamais été aussi bien alignées pour les vins d’ici. La viticulture est incroyable au Québec ! Le problème, c’est qu’il y a pénurie, même avec 7 à 9 % d’augmentation de la surface plantée en vigne par année et des ventes de plus de 18 % en volume pour l’année 2020 seulement. »

Un beau problème.

Reste que de délimiter sept régions à titre d’IGP (sans compter celles qui émergent et les complètent) demeure, dans l’inconscient collectif des amateurs québécois familiers des appellations d’origine contrôlée (AOC) françaises, un gage de traçabilité et de qualité indéniable même si actuellement, pour ne pas dire paradoxalement, ces mêmes AOC sont de plus en plus boudées par les vignerons artisans français qui les délaissent au profil de l’appellation plus large de « Vin de France » qui leur confère une plus grande liberté de création.

Photo: Vignoble Sainte-Pétronille

Nous ne sommes évidemment pas en France, pays qui célèbre cette année les 85 ans des AOC. Ne mettons pas la charrue avant les bœufs et plantons solidement le décor, ne serait-ce que pour assurer une meilleure crédibilité aux vins de chez nous, ici comme à l’étranger.

Il n’est toutefois pas interdit de prendre le taureau par les cornes en attendant, croit le CVQ.

Succès commercial

D’autant que les choses semblent s’accélérer depuis la dernière décennie sur le strict plan qualitatif comme sur celui de la perception des Québécois pour les vins d’ici. Est-ce votre avis, M. Denault ? « Absolument. Le qualitatif s’est accéléré depuis 2010. Et les Québécois s’en aperçoivent et deviennent nos meilleurs ambassadeurs. D’ailleurs, le succès commercial de plusieurs confrères attire de nouveaux joueurs. »

Et ce, dans un contexte où il est encore permis d’importer jusqu’à 15 % de vins étrangers dans les assemblages locaux, une pratique qui sera totalement interdite à compter de 2022. « Il faut arrêter d’imiter ce qui se fait ailleurs et faire avec ce que la nature nous donne. On a mal vendu les hybrides au départ, ils sont encore incompris. Pour ma part, j’ai un plaisir inouï avec les vinifera qui nécessitent moins d’ouvrage au champ et qui offrent des vinifications plus harmonieuses au chai. Je suis d’ailleurs très fier de mes “chardos” et de mes rieslings ! »

Comment se sent-on comme vigneron au Québec en 2021 et comment vous sentez-vous perçu — vous et vos confrères — par les gens qui vous visitent et se procurent vos vins ? « Comme 85 % de notre production est vendue au domaine, je peux vous confirmer que l’engouement des Québécois pour les vins québécois est en hausse. Les gens sont fidèles et fiers de leurs producteurs. Du pur bonheur, cette symbiose ! » résume M. Denault, qui a vu son entreprise prospérer sans s’essouffler ces dernières années. « Je suis propriétaire du VSP depuis 2003. Le vignoble existe depuis 1988. Aujourd’hui, ce sont 13 hectares de vignes répartis sur trois domaines sur l’île d’Orléans. Ma femme ainsi que mes trois enfants font maintenant partie de l’aventure. C’est une grande fierté pour moi d’avoir su donner ma passion. »

Ses collègues vignerons sont animés du même esprit, assure-t-il. « Je ne peux que dire aux Québécois qui sillonneront les régions cet été : “Osez ! Allez à la rencontre des producteurs vignerons ! Découvrez leurs vins et leurs histoires ! Il y a des bijoux à découvrir et des trésors à mettre dans votre cave.” »
 

On boit quoi?

Vins disponibles du Vignoble Sainte-Pétronille — prix taxes en sus — achetés au Comptoir Sainte-Cécile, rue Castelnau à Montréal. Tous en IGP avec capsule à vis.

Bouquet d’Orléans rosé 2019 (18,90 $) Avec ses 10,6 % d’alcool par volume et sa robe abricotée soutenue, cet assemblage de frontenac rouge, d’acadie et de ste-croix affiche un fruité remarquable, tendu comme le pont reliant l’île d’Orléans en face du vignoble à la terre ferme. C’est sec, salivant, bien net, hautement jubilatoire ! (5) ★★ 1/2

Riesling 2019 (30,45 $) Je suis d’ailleurs très fier de mes “chardos” et de mes rieslings ! » lançait Denault tout fier. Comment lui donner tort ? Après un passage en carafe, voilà un fruité exotique qui bondit derrière sa robe or-vert soutenue, alors que des saveurs nettes d’agrumes s’affichent, sans toutefois ce contraste « vertical » des blancs de Moselle. Petits degrés, mais haute palatabilité ici ! Remarquable ! (5) © ★★★

Pinot gris 2019 (29,30 $)Simplement déculottant ! Attachez donc vos bretelles, car ce pinot gris en apparence léger et bien sec possède consistance et caractère. Avec toujours cette exceptionnelle sapidité saline à la clé. (5) © ★★★

Vin mousseux brut 2018 (36,60 $)En tout point singulier, surtout original et parfaitement maîtrisé. C’est ce que propose cet assemblage acadie et vandal-cliche élevé 24 mois sur lattes dont le registre aromatique est tracé en finesse (floral, abricoté avec touche de mie de pain frais), en légèreté, avec cette luminosité typique de l’IGP Québec et les berges du Saint-Laurent. Charme, mais surtout beaucoup de rêveries ! (5) ★★★ 1/2

La viticulture québécoise en chiffres et en dates

146 vignobles en exploitation

2,5 millions de bouteilles produites annuellement

7 régions réglementées par l’IGP

35 entreprises adhérant à l’IGP

43 % des vins produits sont blancs, 30 % rouges, 14 % rosés. S’ajoutent 8 % de vins de glace, 4 % d’effervescents et 1 % de vendanges tardives

1980 Début de l’aventure à l’échelle commerciale

1987 Création de l’Association des vignerons du Québec (AVQ)

2009 Création du label « Vin du Québec certifié » (VQC)

2018 L’AVQ est renommée Conseil des vins du Québec (CVQ)

2018 Reconnaissance par le gouvernement du Québec du label « Indication géographique
protégée » (IGP)

Source CVQ

À grappiller pendant qu’il en reste!

Alvarinho 2020, Aveleda, Portugal (14,95 $ – 14432744). Le blanc sec et parfois perlant issu de l’appellation Vinho Verde est un redoutable tueur de soif. Une bombe à l’apéritif, bien qu’il existe aussi des versions plus profondes et gastronomiques, tels ces Loureiro 2019, João Portugal Ramos (14,15 $ – 13114322), Alvarhino-Trajadura 2019, Quinta da Raza (18,75 $ – 13861117), Alvarhino 2019, Morgadio da Torre (20 $ – 13212441), Alvarinho-Loureiro “Allo” 2019, Soalheiro (14,70 $ – 13553077) et autre Alvarinho 2018, Arca Nova (21,80 $ – 14375348). Vous pouvez le jouer aussi dans sa version cocktail. Son nom ? « Douro à gogo ». Un tiers de ce vinho verde à base d’alvarinho bien sec et vivant combiné à un autre tiers de porto Cabral Branco Fino (14,95 $ – 10270733) que vous allongerez avec une eau tonique et de quelques gouttes d’amer Lim’ Tonik Bitter Val Caudalies. Ne reste qu’à vous souhaiter : santé et bien-être social ! ★★ 1/2

Mariluna 2019, Bodega Sierra Norte, Espagne (16,10 $ – 14234001). C’est fragrant à souhait ! Un blanc sec bio de caractère qui repousse les frontières de l’aromatique avec tout autant d’éclat et de précision que de fraîcheur et de sapidité au palais. C’est léger et plein de gaîté, un rien polisson, à prix d’ami. (5) ★★1/2

Rivaner Trocken 2018, Schäfer-Fröhlich, Nahe, Allemagne (22,70 $ – 11897159). Ce croisement de riesling et de gutudel aussi appelé müller-thurgau ouvre rapidement la porte des festivités fruitées, avec une simplicité tout aussi désarmante qu’elle procure ici, dans les splendides terroirs de la Nahe, une salinité particulière qui en redouble la sapidité. Un très très léger perlant lui assure un surcroît d’intérêt, surtout s’il arrose la tarte flambée aux lardons (flammekueche). (5) ★★★

Riesling Trocken 2019, Weingut Emrich-Schönleber, Nahe, Allemagne (24,50 $ – 12892712). On resserre ici les mailles de la cotte de mailles avec ce riesling qui, contrairement au rivaner cité précédemment, pointe, trace et atteint son but avec une acuité quasi machiavélique. C’est brillant, oui, avec cet éclat incomparable de « jus de roche » en tout point salivant en raison de ce contraste douceur/acidité d’une redoutable efficacité. En un mot, grand vin de caractère à prix d’ami, à servir à l’apéro pour lancer les plus belles conversations. (5+) © ★★★

Château Chantemerle 2015, Médoc, Bordeaux (24,95 $ – 11572776). Voilà un bordeaux classique parvenu à maturité, tout en conservant une mâche dont il ne faut pas sous-estimer la teneur. Le fruité laisse place aux épices, mais surtout au boisé qui confère des notes fraîches de grillé, presque de clou de girofle. (5) © ★★★

Nerello Mascalese 2019, Planeta, Etna, Sicile, Italie (27,70 $ – 12473577). Avec ce nerello mascalese, nous opposons la délicatesse florale du fruité à la force volcanique brute de l’environnement qui en dessine les traits singuliers. Cela semblera contradictoire, mais quand on s’y penche un peu, les saveurs font leur chemin, structurant le palais « à petits pas » avec un tanin dense qui paraîtra anguleux à la longue, mais qui, sur un mets hautement protéiné, trouvera à s’afficher glorieux. Pas des plus profonds, mais digne de mention. (5) © ★★★

Fumé blanc 2018, Robert Mondavi, Napa Valley, États-Unis (35,25 $ – 221887). Le style s’apparente plus à un blanc de Pessac-Léognan qu’à un sauvignon de Nouvelle-Zélande, tout en demeurant indubitablement californien, avec cette lucidité bienvenue de ne pas trop appuyer sur le caractère exotique de l’ensemble. Tout le contraire. L’ensemble est ventilé avec finesse et pureté d’expression et, au nez comme en bouche, des nuances où citron vert et pamplemousse rose, herbe fraîchement coupée et poivre rose virevoltent avec fraîcheur et longueur. La fermentation en fûts, parfaitement dosée, ajoute à la profondeur tout en enrobant le palais avec une texture sapide qui ne lasse pas. Un joli blanc sec de gastronomie à vous envoûter au passage les paupiettes de veau à la crème. (5+) © ★★★★

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles


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