Un cimetière de bouteilles?

Donner du temps au vin n’est pas un luxe.
Photo: Jean Aubry Donner du temps au vin n’est pas un luxe.

La vie va vite. Si vite, en somme, qu’une bouteille acquise à la SAQ est souvent bue 30 minutes après son achat. Et complètement vidée de son contenu 60 autres minutes plus tard. Sans vouloir faire dans la statistique à trois sous, il faut tout de même convenir que la notion de temps ne traîne pas de la patte. C’est l’époque qui veut ça. Vu, bu, entendu. C’est que le temps est devenu une denrée rare. S’y investir donne l’impression de le perdre, comme dans l’expression « perdre son temps ». Pourtant, le temps récompense qui pense le prendre. Les amateurs le savent, lui offrant l’écrin d’une cave à vin pour en explorer les finitudes.

Donner du temps au vin n’est pas un luxe. Et ceux qui s’y adonnent en étoffant une cave à vin ne sont pas que d’obscurs sybarites fortunés dont l’hédonisme invétéré côtoie le snobisme le plus éculé. Mais encore faut-il que cette cave à vin ne devienne pas elle-même un cimetière à bouteilles ! C’est à mon sens le pire affront fait aux vigneronnes et vignerons qui ont, à l’image d’un insubmersible Titanic, tout calibré en amont et qui observent, en aval, impuissants, le fruit de leur passion coulé à pic.

Pourquoi une cave à vin ?

Plusieurs raisons s’imposent, dont celle de se donner la possibilité de saisir l’expression d’un vin à un moment qu’on jugera pertinent en regard de son évolution ponctuelle. Un arrêt sur l’image qui fige le temps et le consacre dans cette espèce de chant du cygne dont il a le secret et qu’il partage avec vous pour la dernière fois. Une perfusion qui signe hors du flacon la fin « physique » du vin pour mieux enrichir spirituellement celle ou celui qui en prolonge le vivant souvenir. C’est, à mon avis, l’idée qui motive l’achat et l’entretien d’une cave à vin.

Il existe bien sûr d’autres motivations. Acheter au moment opportun des flacons rares et convoités qui gagneront en valeur au fil des ans pour revente éventuelle (approche mercantile) ; consolider une série de millésimes pour une dégustation verticale à venir (même vin dans des millésimes différents : approche méthodique) ; épater la galerie avec des bouteilles prestigieuses qui ne seront jamais bues (approche muséologique) ; ou, encore, consolider un fonds de commerce liquide pour contrer l’impact de pandémies à venir (approche paranoïaque).

Comment opérer ? Il y a cinq étapes. 1. D’abord, n’achetez que des vins que vous aimez. Une lapalissade, certes, mais qui vous évitera cette glissade en cascade de frustrations anticipées. 2. Imaginez votre espace de rangement plus grand que trop restreint : l’enthousiasme peut vous piéger à votre insu. 3. Procurez-vous un minimum de trois bouteilles à la fois, que vous déboucherez selon votre appréciation de la dernière bouteille dégustée pour voir venir. 4. N’hésitez pas à déboucher vos quilles, même les meilleures, et provoquez l’occasion : ce n’est que du vin, après tout. 5. Buvez vos vins plus tôt que trop tard. Vous ne souhaitez tout de même pas postuler pour le poste de gardien de cimetière à bouteilles !

À titre d’exemple, je tirais de ma cave quelques candidats pour valider cette chronique, tous issus du millésime 2008, soit, grosso modo, avec un peu plus d’une décennie d’évolution derrière le goulot. Une décennie semblera bien peu de temps pour de tels vins, mais cela permet ici de saisir qu’ils avaient tous atteint leur plateau de maturité en s’y maintenant avec équilibre, à l’exception peut-être du Riesling « Cuvée Frédéric Émile » de chez Trimbach en Alsace, qui commençait à plier bagage pour rentrer à la maison. Avec le recul, je suis enclin à penser qu’une poignée seulement de grands vins — disons 5 % de l’offre mondiale — peuvent atteindre leur plateau pour s’y maintenir avec harmonie sur deux, trois, voire quatre décennies. Après, c’est une question de goût.

Vina Tondonia Reserva, R. López de Heredia. Ce rouge patiné par le bois tient par sa fraîche acidité. Pourra voir venir encore quelques années. ★★★★

Dominio de Atauta, Ribera del Duero, Espagne. Ce rouge encorne encore, mais s’assagit. La bête fait un dernier tour de piste. ★★★ 1/2

Touriga Nacional, Cortes de Cima, Alentejo, Portugal. Bouquet large et profond pour un grand rouge hors des sentiers habituels. ★★★★

Shiraz Gold Label, Wolf Blass, Australie. Un paradoxe ici : des airs de jeunesse et la sagesse d’un vin mûr. Comme s’il avait sauté l’étape adulte. La faute à la capsule à vis ? ★★★ 1/2

Nicolis « Ambrosan » Amarone della Valpolicella, Vénétie. Grand vin princier en pleine possession de ses moyens. Encore du fruit pour 10 ans à venir ! ★★★★ 1/2

À grappiller pendant qu’il en reste!

La Quille 2019, Graves, Bordeaux, France (22,95 $ – 14721706). Voilà un tout autre style de bordeaux blanc que le Château Closiot de Jean-Marie Guffens cité dans les suggestions de la semaine, mais aussi un bordeaux sec véritablement ancré dans son terroir des graves situés en amont de la fameuse capitale du vin. Une quille admirablement inspirée par Caroline et Xavier Perromat, qui témoigne de la pertinence vivement fruitée des sémillons et sauvignons (blancs et gris) de ce beau terroir à blancs dont les vins nous arrivent encore au compte-goutte en tablettes. C’est soutenu, intense et bien net, avec un fruité d’agrumes, de pomme et d’épices, sans bois. (5) ★★★ ©

Château Pey-Bonhomme Les-Tours 2017, Blaye-Côtes de Bordeaux, Bordeaux, France (23,85 $ – 14373203). Inspiré des principes de la biodynamie, voilà un rouge soutenu et bien net, délicatement parfumé, qui commence à révéler son plein potentiel. Nuances fraîches, fumées, herbacées et vivantes où trônent des tanins fruités à la fois savoureux et fort sapides. Un ami à inviter sur votre bavette grillée du lundi soir. (5) ★★★ ©

Pinot Noir 2019, Rolhüt, Peter Zemmer, Alto Adige, Italie (26,65 $ – 14057657). C’est que le pinot noir, parfois discret et délicat, se fait ici plus riche et fourni. Le profil fruité de prune mûre est juteux et se décline sur une texture dense savamment étoffée. Une pertinente acidité maintient le tout en place, sans fléchir. Boeuf, agneau, volaille en sauce, tout lui va. (5) ★★★ ©

Riesling « Les Jardins » 2018, Domaine Ostertag, Alsace, France (31,25 $ – 11459984). Dans un monde idéal, un pipeline gonflé de ses 8000 mètres cubes/seconde de riesling devrait être installé et branché entre la cave du grand manitou André Ostertag et celle de l’auteur de ces lignes. À défaut de « monde idéal », je me contenterai de siffler cette flûte d’énergie vitaminée dont la vitalité fruitée et minérale fait littéralement monter la pression sous le couvercle de l’émotion et du bonheur. Il y a ici l’essence et la substance, l’être et le bien-être, mais surtout un blanc d’un équilibre envoûtant, tout à la fois épuré et consistant, lumineux et, oui, heureux d’être, tout simplement. (5+) ★★★★ ©