La vie d’artiste?

Nicole Walsh et Randall Grahm lors des assemblages de la cuvée 2020
Photo: Bonny Doon Vineyard Nicole Walsh et Randall Grahm lors des assemblages de la cuvée 2020

J’aime à penser que le vigneron est un artiste. De cette trempe d’hommes ou de femmes qui se réinventent au fil des millésimes, sous le feu roulant d’une passion qui repousse sans cesse les limites de leurs intuitions. Une image d’Épinal ? Sans être totalement naïf, avouons qu’un premier coup de nez piste déjà l’artiste là où il veut bien nous mener. Dans sa façon d’interpréter le végétal pour nous le rendre intelligible tout en s’inclinant derrière une réalisation qui le dépasse chaque fois.

La vie d’artiste n’est toutefois pas exempte de stress, de contraintes, mais aussi, parfois, de doutes. « I’m a dreamer, an artist, not a financial person », avouait, lors d’une visioconférence-dégustation cette semaine au Devoir, Randall Grahm, fondateur de Bonny Doon Vineyard, mais aussi personnage coloré et grand amoureux des vins du Rhône français dont il est, en Californie, le Rhône Ranger officiel. Sans doute est-ce pourquoi cet « artiste rêveur » décidait de vendre sa boîte à la société WarRoom Venture LLC. en janvier 2020, tout en demeurant partenaire et winemaker de Bonny Doon Vineyard.

Cette décision venant d’un homme qui, souvenez-vous, avait procédé en bonne et due forme à « L’enterrement de vie de bouchon » en octobre 2002 à New York, une cérémonie proprement surréaliste qui officialisait l’avenir de la capsule à vis, pourrait étonner compte tenu de la farouche individualité du personnage, mais l’opération vise visiblement à lui assurer les coudées franches pour de nouvelles envolées dont lui seul a le secret.

Quels seront les effets d’une telle collaboration ? « Il n’y a pas de bouleversements stylistiques ni qualitatifs, mais plutôt une approche plus resserrée, plus focalisée sur le plan du marketing avec, sur le terrain, de nouvelles sources d’approvisionnement et cette même vision collaborative parmi les vignerons avec qui nous travaillons déjà, précise l’artiste. Les gens de WarRoom apportent non seulement leur dynamisme avec leur équipe de vente, mais ils possèdent la même passion contagieuse, la même philosophie pour notre marque. »

L’avenir nous dira si Randall Grahm a vendu ou non son âme au diable de l’industrie. Il semble toutefois pour le moment que les vins demeurent sur l’orbite qualitative à laquelle l’homme nous avait habitués.

Les vins

La série sur les vins rosés rédigée ici la semaine dernière présentait un Vin gris de cigare 2020 (22,95 $ – 10262979 – (5) © ★★★) que ne dédaigneraient nullement tagine, couscous, mets libanais ou autres poutines de Warwick. Vous pouvez déjà constater sur l’étiquette la touche artistique (et flyée !) de mister Grahm avec ce graphisme inspiré de la réglementation émise en 1954 à Châteauneuf-du-Pape décrétant l’interdiction d’objets volants non identifiés — le fameux cigare volant — au-dessus des vignobles locaux. L’homme avait déjà le sens du branding, pour le dire en français de France !

Le Cigare blanc 2019, Central Coast (26,35 $ – 14602900). « Nous avons greffé la roussanne sur des pieds de vermentino, car ce dernier est moins austère en jeunesse. Je pense même qu’avec le tibouren, ce soit un cépage très prometteur chez nous », précisait son auteur. Impossible de le contredire ici ! Un blanc sec de caractère, vivace et aromatique, au goût miellé de melon frais. Délicieux sur une pissaladière. (5) © ★★★ 1/2

Le Cigare volant « cuvée Oumuamua » 2018, Central Coast, États-Unis (26,35 $ – 14602889). « Je voulais faire avec ce rouge, où domine le grenache noir (complété de cinsault et de syrah), un vin plus bourguignon, à la fois souple et aromatique », mentionnait Randall lors de la dégustation. Issu de six régions précises, il y a ici une synergie parfaite entre cépages, terroirs et microclimats. Surtout une espèce de fine tuning savamment orchestré, offrant précision et fraîcheur sur une bouche souple, aux notes florales et épicées où la griotte s’affiche en fin de parcours. Accessible, il régale déjà, servi frais, sur quelques côtes de porc aux olives et herbes de Provence. (5) © ★★★ 1/2 
 

Journée mondiale du chardonnay

Le chardonnay est-il essentiellement de Bourgogne ? Bien sûr que non ! Mais quand il est de Chablis avec, par exemple, son brillant climat Les Preuses, en Côte d’Or avec son monumental montrachet ou encore en Mâconnais avec son enlevant pouilly-fuissé, pour ne nommer que ces appellations célèbres, il devient bien difficile d’en ignorer l’immense potentiel. Comptant pour 51 % de la surface plantée en Bourgogne (soit 15 300 hectares), ce « beaunois » déjà mentionné en 1583 et confondu avec le pinot blanc jusqu’à la fin du XIXe siècle s’inspire des nombreuses expressions du terroir comme un caméléon de son environnement immédiat. Le 27 mai dernier consacrait la Journée mondiale du chardonnay. Je la célèbre avec vous avec quelques journées de retard par une dégustation de quelques perles bourguignonnes en cheminant du nord au sud, soit de Chablis à Mâcon.

Chablis 2019, Domaine Séguinot-Bordet Chablis 2019, France (24,25 $ – 926899). Comptant 16 hectares tout juste à la porte de Chablis sur la rive droite du Serein, cette maison familiale (1590) trace un chardonnay épuré, au fruité fin, tendu sous l’impact des kimméridgiens locaux. (5) © ★★★

Bourgogne Vézelay « Les Angelots » 2019, Domaine Soeur Cadette (29,55 $ – 12717084). Jean et Valentin Montanet plantent leurs premières vignes de chardonnay dans le Grand Auxerrois en 1987 sur sols argilo-calcaire caillouteux. Peu interventionnistes à tous points de vue, les Montanet livrent un chardonnay vibrant qui ne manque pas d’élan et de fraîcheur, le tout évoquant la pêche de vigne, la pomme et l’agrume. Un blanc plein de vie, sapide, doté d’un minimum de soufre. (5) ★★★

Les Sétilles 2018, Olivier Leflaive, Bourgogne 2018 (29,50 $ – 13971501). Une soixantaine de parcelles du côté de Puligny-Montrachet et de Meursault sur sous-sols calcaires lubrifient avec une extraordinaire acuité ce blanc sec qui ruisselle avec éclat, fraîcheur et une persistance appréciable. Difficile par contre d’en freiner la consommation ! (5) © ★★★

Givry 2018, Remoissenet Père & Fils (35,25 $ – 12200940). Ce domaine de 40 hectares fondé en 1879 passait à des intérêts étasuniens en 2005. Il propose ici un fruité savamment fermenté sous bois, à la fois riche et tendu, long et savoureux. Un bourgogne destiné à une bonne volaille à la crème. (5) © ★★★

Rully 2018, Domaine Dureuil-Janthial (50,25 $ – 14672553). Déjà active au XIIIe siècle, cette maison est, avec la nouvelle génération aux commandes, une locomotive en Côte chalonnaise avec 20 hectares (plus 3 autres du côté de Puligny et de Nuits-Saint-Georges). Ce « communal » (3 ha) issu de quatre lieux-dits (Chaponnière, La Martelle, La Bergerie et le Meix Cadot) offre un fruité substantiel et tonique, enrichit par une fermentation en fûts (dont 20 % neufs) qui ajoute à sa dimension et prolonge longuement la finale. Une signature reconnaissable, à l’image des Bret Brothers en Mâconnais. Un vin princier sur une table qui l’est tout autant. (5+) © ★★★1/2

Mâcon-Lugny « Les Genevièvres » 2019, Maison Louis Latour (21,30 $ – 12759989). La maison Louis Latour a du flair en s’approvisionnant en Mâconnais qui est, à coup sûr, LA région montante en Bourgogne actuellement. Elle en tire un blanc sec au fruité expressif et précis (brugnon, pêche de vigne) aux saveurs vivaces d’agrumes. Pas de bois, que du fruit. (5) ★★1/2

Mâcon-Fuissé 2019, Domaine de Fussiacus (25,15 $ – 12793124). Voilà une belle affaire ! Par son fruité large et vineux typique des Saint-Véran qui se combine à celui, plus tendu, de Pouilly-Fuissé et de Pouilly-Vinzelles, ce blanc sec généreux et fort bien équilibré offre un fruité de grande maturité et une texture qui en assure une palpabilité certaine. Même sur un jeune Époisses. (5) © ★★★

Je termine avec ce Chardonnay Charmille 2018, mais en côtes du Jura celui-là, élaboré au Domaine Overnoy sur le lieu-dit « En Poinot » issu du terroir du Sud-Revermont (37,50 $ – 14222173). Peu de disponibilité, hélas, mais un vin nature d’envergure et d’une dimension extraordinaire à surveiller lors d’une éventuelle reconduction. Un blanc sec de grande pureté, intègre et envoûtant avec ses flaveurs fines et miellées de poire et d’épices culminant sur une finale longue, ciselée, un rien oxydative. (5+) © ★★★1/2

À grappiller pendant qu’il en reste!

Pinot noir « Cuvée Edmé » 2019, Maison Champy, Bourgogne, France (26,30 $ – 10516625). Voilà ce qui fait la fierté de la Bourgogne : Un bon verre de pinot noir au fruité juste et convaincant, aux arômes à peine kirschés, souple et velouté, empreint de délicatesse et de charme. C’est ce que nous offre cette maison pour célébrer son 300e anniversaire. Une proposition généreuse qu’elle partage avec l’amateur de beau pinot. (5) ★★★

Urban 2016, Vénétie, Italie (26,75 $ – 13992791). Ce merlot (70 %) nature complété de cabernet franc explose littéralement sous le relief vivace perché tout en hauteur, à la jonction de tanins savoureux et bien vivants structurant une bouche jamais à court de fraîcheur et de motivation. L’ensemble offre beaucoup de vigueur et d’intégrité tout en demeurant d’une extraordinaire jeunesse. Une espèce de saint-émilion gonflé aux stéroïdes qui trouvera sur la bavette marinée où l’umami domine matière à relancer ses sucs. (5+) © ★★★1/2 

Quinta Nova Reserva 2017, Douro, Portugal (29,65 $ – 13567911). Ce rouge ambitieux sur le plan des polyphénols rage tel un lion s’attablant devant une gazelle qui a eu le malheur de ne pas être au bon endroit au bon moment. Mais il évoque aussi certains ripassi italiens musclés par cet apport de vendange fraîche qui ajoute à la sève et à la puissance de l’ensemble. Bref, un assemblage fastueux, au fruité mûr enrobant des tanins frais, épicés, au goût de prune fraîche et de cacao qui commandera certainement une pasta alla putanesca judicieusement épicée pour le calmer. (5+) ★★★ ©

Riesling « Le Kottable » 2018, Josmeyer, Alsace, France (33 $ – 12713032). Ça scintille et ça pulse telle ces lucioles engagées dans le grand ballet estival de l’amour. Lumineux oui, fusionnant ces fragments d’éclats pour en définir des contours fruités arrachés aux assises minérales locales. Un blanc de lumière, vivant et appétant, mariant sa pointe de douceur à une vitalité de première. Fera un malheur sur vos rouleaux de printemps où la coriandre parfume et envoûte. (5) ★★★1/2