Des vins nature en pleine effervescence

Sophie Ginoux
Collaboration spéciale, cariboumag.com
«J’aime les vins qui sont le moins possible manipulés et corrigés avec l’ajout de sulfites, et dont les producteurs s’investissent autant au chai qu’au champ», explique Vincent Laniel.
Photo: Fannie-Laurence Dubé-Dupuis «J’aime les vins qui sont le moins possible manipulés et corrigés avec l’ajout de sulfites, et dont les producteurs s’investissent autant au chai qu’au champ», explique Vincent Laniel.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Encore marginaux, les vins nature québécois sont de plus en plus populaires, tant du côté des producteurs que des consommateurs. On se les arrache avant qu’ils n’arrivent sur les tablettes, on les affiche fièrement sur les cartes des restaurants, on scrute à la loupe l’arrivée de leurs nouveaux millésimes. Mais à quoi cette effervescence est-elle due ? Est-ce que ces vins sont le fruit d’une tendance de passage, ou bien d’un mouvement de fond à l’avenir prometteur ? Pour le savoir, nous avons rencontré Vincent Laniel, alias Vincent Sulfite, un observateur et un acteur privilégié de la scène viticole d’ici.

Vincent Laniel n’a pas choisi son nom professionnel par hasard. C’est lors d’une dégustation de vins nature allemands en compagnie de la sommelière Émilie Campeau que son destin a basculé. Peu de temps après, il s’est lancé dans la réalisation d’une infolettre hebdomadaire consacrée aux arrivages de la SAQ (qui compte aujourd’hui 6000 abonnés), avant d’aller en 2018 grossir les rangs du restaurant montréalais Candide, qui prône le local et le biologique dans l’assiette comme dans le verre.

Pour ce passionné autodidacte et auteur du guide Supernaturel, la notion de plaisir dans le vin est essentielle. « Je me laisse guider par mon palais, et non par la réputation d’une appellation », dit-il. Cette orientation l’a amené à se faire une idée personnelle des vins qu’il préfère consommer. « J’aime les vins qui sont le moins possible manipulés et corrigés avec l’ajout de sulfites, et dont les producteurs s’investissent autant au chai qu’au champ, continue-t-il. Une caractéristique que je retrouve dans les vins nature, qui témoignent d’une approche respectueuse des vignes, plurielle et non dogmatique. »

Le vignoble nature québécois

En suivant cette logique, Vincent Laniel s’est rapidement intéressé aux vins nature produits ici. Il a rendu plusieurs visites aux domaines du Nival et des Pervenches, puis les a vus évoluer avant qu’ils ne connaissent la consécration — rappelons que le dernier millésime de Pervenches s’est vendu en 10 minutes. « Les Pervenches, souligne le sommelier, ont été les premiers à cesser toute introduction de sucre dans le vin à compter de 2008, et à abandonner l’utilisation de sulfites en 2017. Quant au Nival, leurs premières cuvées nature datent de la même année. »

Toutefois, en dehors de ces deux représentants bien connus du public, y a-t-il réellement une scène viticole nature au Québec ? Tout à fait, selon l’expert, qui rappelle qu’avant de produire du vin, il faut attendre de trois à quatre ans pour que les vignes s’épanouissent. « Plusieurs projets ont donc démarré sans qu’on le sache automatiquement, comme celui du Polisson à Oka, de l’Espiègle à Dunham, de Lieux communs de Saint-Paul-d’Abbotsford ou de Fragments, en Outaouais. »

Ce mouvement nature, mené par des viticulteurs ou des passionnés issus de la scène de la restauration, se déploie donc un peu partout à travers le Québec, y compris dans des zones géographiques moins connues pour leur production de vin. C’est le cas par exemple du Bas-Saint-Laurent et du Centre-du-Québec, où Vincent Laniel est lui-même en train d’acheter une terre.

« La plupart des projets sont de petite taille, explique-t-il. Mais on remarque que certains d’entre eux, comme celui de Joy Hill à Frelighsburg, dirigé par les anciens propriétaires de la microbrasserie Oshlag, voient plus grand et sont assez ambitieux. Je suis convaincu qu’avec toutes ces initiatives, le visage viticole du Québec va changer au cours des prochaines années. »

Un laboratoire vivant

Selon Vincent Laniel, le Québec dispose de plusieurs atouts pour devenir un bon producteur de vins nature. « L’acidité présente dans nos vins peut contribuer à les stabiliser, ce qui rend inutile l’ajout de sulfites. Certains cépages, ainsi que des méthodes à la beaujolaise ou de macération de blancs [qui aboutit à des vins orange] sont également prometteurs », indique-t-il.

Le sommelier et futur viticulteur voit aussi dans l’expansion des vins nature la rencontre de consommateurs qui veulent afficher leurs valeurs locales et responsables à travers leurs achats, et de producteurs souhaitant un mode de vie différent, plus près de la terre et de la nature. « J’ai aussi envie, comme d’autres, de participer à la définition d’une signature et à l’essor des vins nature québécois, ajoute-t-il à titre personnel. Pour l’instant, on fait des essais et on goûte ceux des autres producteurs, ce qui est très stimulant ! Mais d’ici 30 à 40 ans, lorsqu’une deuxième génération sera aux commandes, ces vins seront beaucoup plus aboutis. »

Les trois coups de cœur de Vincent Laniel

Pinot Zweigelt, vignoble les Pervenches

Constitué de pinot noir (85 %) et de zweigelt (15 %) certifiés en agriculture biologique et biodynamique, ce vin rouge vendangé manuellement, sans intrant ni filtration, a une approche souple et désaltérante associée pour son millésime 2019 à des arômes de framboises fondant en bouche. Vincent Laniel dit de cette cuvée que « si on veut la preuve que les vins du Québec peuvent jouer dans les ligues majeures, les Pervenches sont ceux qui en font le mieux la démonstration. Leur unique cuvée de vin rouge rappelle de grands rouges d’émotion comme ceux du Jura ».

Ces Petits Imprévus, Domaine du Nival

« J’aime tous les vins du Nival, lance d’entrée de jeu l’expert, qui s’est lié d’amitié avec ses propriétaires, Denis et Matthieu Beauchemin. Le domaine familial commercialise son cinquième millésime, et ce pétillant naturel fait à partir de vidal offre tout ce qu’il y a de plus plaisant d’un “pet’ nat’”, c’est-à-dire un nez tropical, une fraîcheur en bouche et une énergie qui allume la soif. » « Bien sec malgré une impression de sucrosité, et avec à peine 10 % d’alcool, c’est le genre de vin qu’on voudra ouvrir sur la terrasse pour profiter des premiers rayons de soleil de l’été », lit-on également sur le site Web du domaine.

L’Effervescent, Domaine Bergeville

Vignoble biodynamique de North Hatley qui se concentre exclusivement sur les bulles, le Domaine Bergeville bénéficie, selon Vincent Laniel, de la tension qu’offre notre climat pour appliquer des méthodes traditionnelles d’élevage sur lattes. La cuvée L’Effervescent, à base de Frontenac blanc, seyval, vidal et Frontenac gris, a été produite pour célébrer les 100 ans de la SAQ. Elle est donc disponible en bonnes quantités. On lui associe des arômes d’agrumes, de brioche et de fruits à noyau.« Ces bulles peuvent convenir à l’apéro, mais elles trouveront leur place à table, notamment avec poisson à chair blanche », précise l’expert.



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