De la vigne en ville?

Avec plus de 600 hectares, Vienne est incontestablement la métropole du vin urbain dans le monde.
Photo: AWMB & Gerhard Elze Avec plus de 600 hectares, Vienne est incontestablement la métropole du vin urbain dans le monde.

Imaginons, histoire de rêver un peu, un hectare ou deux de vignes complantées sur le flanc est du mont Royal dont le vin serait vinifié dans les chais de l’Hôtel-Dieu situé à deux pas. Une cuvée Jeanne-Mance ou Mons Regius pourrait y voir le jour pour souligner, le 24 juin suivant la récolte, la fête nationale des Québécois réunis au pied de la célèbre Montérégienne.

Ce vignoble urbain contribuerait dans son essence à fédérer les quartiers pour mieux imbiber un tissu social sensibilisé aux traditions festives. Une initiative à échelle humaine nettement plus pérenne qu’une course de Formule E, pour dire les choses simplement. Nous n’y sommes pas encore pour le moment, mais d’autres villes, à travers le monde, s’enrichissent depuis plusieurs siècles déjà de cette culture, aussi végétale soit-elle, gravant l’histoire du vin et de l’homme dans l’ADN de la cité.

Il faut remonter à l’an 1100 pour voir apparaître le vignoble urbain de Vienne, en Autriche, selon Michaela et Karl Vocelka, approchés par l’auteur Willi Klinger dans le livre Wine in Austria (Éd. Brandstätter) paru en 2019. Un vignoble dont la notoriété culminera à la fin du Moyen Âge pour s’établir aujourd’hui à 613 hectares de vignes souvent complantées d’un minimum de trois cépages.

Nobles et bourgeois, mais aussi moines (bénédictins, minorites, etc.) y perpétueront une tradition qui trouve dans les Heurigen contemporains cette taverne où le citadin tout comme le touriste de passage se sustentent avec le vin de l’année issu du vignoble environnant et vinifié par le propriétaire de la taverne en question. Un endroit authentique et souvent (très) bruyant, où le Wiener Gemischter Satz (assemblage de weissburgunder, de chardonnay, de riesling, etc.) coule à flots, accompagné bien sûr de son croustillant wiener schnitzel. Vienne est incontestablement la métropole du vin urbain dans le monde.

Côté français, bien que les vins de l’Yonne, de Champagne et de la Loire abreuvaient les rois de France, le XVIIe siècle verra le vignoble francilien culminer avec près de 1000 hectares de vignes plantées, vignoble qui se réduit aujourd’hui comme peau de chagrin à 7 hectares pour 97 parcelles au total. La commune d’Argenteuil demeurant à l’époque la plus importante en Île-de-France. Les auteurs Jacques Defresne et Marcel Lachiver (1984) mentionnent d’ailleurs ce Clos Passemay situé au cœur d’un quartier résidentiel d’Argenteuil, où « les Parisiens venaient avec leur panier [et où] les vignerons ouvraient leur porte cochère et mettaient des tables et des bancs. Les gens apportaient leur casse-croûte et achetaient le vin. Le vin se vendait à l’heure ». Oui, le vin se vendait à l’heure, et ce ne sont pas les poètes attablés qui s’en plaindront !

Si la vigne de Suresnes et son Clos du Pas Saint-Maurice (1 ha) en banlieue ouest de Paris demeure la plus grande de l’Île-de-France, la capitale multiplie aussi les parcelles, que ce soit du côté des vignes de Montmartre (vin de la Goutte d’or), du côté de la montagne Sainte-Geneviève, du côté de Belleville ou du côté de la colline de Passy. Le vin ? Pas de quoi se réveiller la nuit pour trinquer. Mais là n’est pas l’objectif. À l’exception peut-être du cercle Les Vignerons parisiens, rue de Turbigo (3e arr.), dont la production en biodynamie trouve un écho favorable parmi les experts. Bistrots, guinguettes et marchés publics sont autant d’endroits qui célèbrent le vignoble local en réunissant voisins, commerçants et même établissements scolaires, dans une perspective visant l’apprentissage du b.a.-ba du vin.

L’un de ces estaminets crèche rue Léon Frot (11e arr.), dans le quartier de Charonne, à deux pas de l’endroit où j’habitais à l’époque et où j’avais mes habitudes. Nous sommes chez Jacques « les bacchantes » Melac, fils d’un vigneron aveyronnais et président de l’Association des Vignerons parisiens, un regroupement de 150 Parisiens qui font pousser la vigne chez eux et livrent leurs fruits chez Melac pour fermentations lors d’une fête qui déborde largement le contexte d’un 5 à 7. L’assemblage des cépages de tous les arrondissements de la capitale permet non seulement de prendre le pouls du millésime parisien de l’année, mais aussi d’écluser un Château Melac (lors d’un bon millésime) ou un « Clos Melac » (pour le reste). Dans les deux cas, l’occasion de refaire le monde !

 

À grappiller pendant qu’il en reste!

Hungaria Grande Cuvée Rosé Extra Sec, Hongrie (12,90 $ – 12397130). Entré dans le giron de l’allemande Henkell Sektkellerei à la fin du siècle dernier, ce mousseux né de la Méthode Transversée (de deux à trois mois de fermentation en magnum, puis près de deux ans en bouteille, le tout transvasé en cuve pressurisée puis redirigé en bouteille) affiche, derrière ses 15 grammes de sucre au litre (Extra-Dry), un fruité jubilatoire certain. Le pinot noir (70 %) participe aux notes de fruits rouges alors que la bulle, vivante et chatouilleuse, porte le tout simplement, sans prétendre à autre chose que ce qu’elle est. Chez Törley, en Hongrie, ce ne sont pas moins de 21 millions de flacons de mousseux qui sont produits chaque année. Pour avoir visité Henkell Sektkellerei où ça se compte en 100 millions de cols, je dois mentionner le tour de force qualitatif qui est mis en place ici compte tenu de la crédibilité du produit, surtout à ce prix. Pas mal en version cocktail, où une part de cognac, une part de grenadine et une part de jus de pamplemousse le dynamisent plus encore. (5) ★★ 1/2

Campo Eliseo « Cuvée Alegre » 2019, Rueda, Espagne (23 $ – 14425405). Une partition jouée à six mains par le trio François Lurton, Dany Rolland et Michel Rolland, pour un verdejo 100 % espagnol, mais 100 % d’inspiration française. Et ça se sent. Il y a ici précision et éclat, un volume fruité qui arrondit une bouche nette, droite et texturée, hautement séduisante. Un joli blanc sec de gastronomie savamment inspiré. (5) ★★★

Points Cardinaux Métiss 2018, Domaine Bott-Geyl, Alsace, France (23,80 $ – 10789800). Ce « bouquet » de pinots (auxerrois, blanc, gris et noir) fait honneur à cette belle maison alsacienne gérée avec tout autant d’inspiration que de passion par Jean-Chistophe Bott. Un bio affichant ses « fruités » avec une pointe de douceur parfaitement intégrée à la trame fine, ronde et sensuelle de l’ensemble tout en suggérant un goût de froment, de mie de pain et de fruits blancs fort séduisant. Poissons en sauce, coquillages ou, pourquoi pas, une soupe à l’oignon fumante le compléteront à merveille. (5) ★★★ ©

Chablis 2018, Billaud-Simon, Bourgogne, France (34,50 $ – 13740016). Chaque semaine qui passe son chablis. Qu’il soit d’appellation régionale, de premier ou de grand cru, voilà bien 52 semaines à la gloire du chardonnay, histoire d’en recadrer l’essence terrienne parmi tous ses collègues disséminés aux quatre coins ronds de la planète vin. Celui-ci trace sa voie dans ce beau millésime où volume et qualité font bon ménage, se partageant une approche citron-silex sur une bouche passablement substantielle, tout en relief et en fraîcheur. La saison du crabe est sans doute terminée, mais le chablis demeure, pour les 51 semaines qui restent. (5) ★★★ ©