Billet vins: où en est la notation?

Le vignoble Dr. Bürklin-Wolf (Pfalz allemand) au printemps géré en biodynamie
Photo: Jean Aubry Le vignoble Dr. Bürklin-Wolf (Pfalz allemand) au printemps géré en biodynamie

La notation des vins est-elle essentielle à l’appréciation que l’on se fait d’eux ? Pas si sûr. Il y a toujours une marge d’erreur. Le contexte, l’échantillon, les dispositions, la rigueur, ou encore ce je-ne-sais-quoi-de-rien-du-tout-que-le-hasard-ignore, poussent parfois le curseur là où même la logique cartésienne en matière de notation semble avoir perdu le nord. On ne le répétera jamais assez, le vin est vivant, mouvant et éphémère. Sa notation demeure à mon sens en deçà de l’émotion (ou de la non-émotion) qu’il se trouve à dégager.

Celle-ci est toutefois tributaire de son époque. C’est bien pourquoi références, goûts, contextes et tendances demeurent des sables mouvants sur lesquels s’échafaude sans cesse l’édifice critique. Prenons l’exemple de ces vins romains — Mulsum, Turriculae et Carenum — élaborés au Mas des Tourelles dans le Gard par Hervé Durand et son fils Guilhem depuis trois décennies.

Avec nos référents habituels, serait-il possible de déguster et de noter dans l’absolu l’actuel Turriculae millésime 2772 (en référence à la fondation de Rome, soit 2019 selon notre calendrier) comme on le ferait du « classique » et contemporain Château des Tourelles Blanc 2019 (15,95 $ – 11905112 – (5)  1/2) de la même maison ? Rien n’est moins sûr. Le cépage villard vinifié en dolium pour ce Turriculae, avec ajout de moût de raisin concentré (defrutum), fenugrec, fleurs et eau de mer (!), laisserait plus que perplexe le dégustateur dont on exige pourtant qu’il se prononce avec une notation précise.

Le cas apparaîtra extrême, convenons-en, mais nous demeurons tout de même ici dans le monde du vin. Tentons un autre exemple, mais cette fois avec ces vins issus de l’agriculture classique des années 1980 et ces vins dits « natures » (ou biodynamiques) qui intéressent de plus en plus d’adeptes aujourd’hui. À peine quatre petites décennies écoulées cette fois, mais, comment dire, toute une révolution dans le biberon !

Y a-t-il pareille révolution sur le plan de la notation ? En d’autres mots, un vin contenant parfois jusqu’à 70 produits chimiques parfaitement légaux (agriculture classique) se note-t-il de la même façon qu’un « nature » qui en est totalement dépourvu, hormis quelques traces de cuivre et de soufre ? La question chicote.

Un dégustateur « progressiste »

Le dégustateur « conservateur » dont je suis appréciera sans doute d’être conforté dans son appréciation en raison de cette espèce de somnolente standardisation de la production conventionnelle. Pas de surprise, car on trouve ici ses repères et on se rassure dans ses certitudes.

Tout le contraire, par contre, pour le vin nature qui, lui, joue les petits malins en troquant la linéarité, la prévisibilité d’une production pour quelque chose de plus libre, de plus spontané, ouvrant sur un kaléidoscope de sensations nouvelles.

Comment noter, alors, ces deux propositions, aux antipodes l’une de l’autre ? En évitant évidemment de tomber dans le piège des chapelles et des préjugés pour se concentrer sur l’intégrité du produit. Il n’y a pas de mal cependant à être un dégustateur « progressiste » si le vin est bon ! Comme la vérité est dans le verre, voici deux exemples de vin rouge servis à l’aveugle et évalués selon la même grille d’analyse. La lisibilité, la précision et la clarté du fruité donnent l’impression d’un effet coup-de-poing avec le Bordeaux Supérieur Château L’Escart « Julien » 2018 (20,50 $ – 896282) d’inspiration biodynamique, tant il ne semble pas y avoir de décalage entre le caractère des cépages et leur transposition fidèle dans le verre. Polaroid parfait !

Un rouge magnifié par sa propre essence, épuré, d’une formidable énergie. Dans un tout autre style, et au double du prix celui-là, le Cabernet Sauvignon 2018 Knights Valley de la maison californienne Beringer (39,85 $ – 352583) avance en terrain connu, comme un bon scénario de film dont les intrigues, certes astucieuses, ne berneront pas le cinéphile averti, mais qui fonctionne à merveille.

Robe profonde et nez ouvert, aux nuances riches et soutenues de mûres et de cassis, de poivre noir et de réglisse, mais surtout de fumée, de grillé et de boisé qui en délimitent les pourtours.

Finale bien construite, de belle longueur. Verdict : ici, « traditionnel » et « bio » se partagent sur le plan qualitatif la même notation, soit 5+  ©, mais avec des émotions différentes.

À grappiller pendant qu’il en reste!

Federico 2019, Sangiovese Superiore, Pandolfa, Émilie-Romagne, Italie (18,10 $ – 14208857). La personnalité dégagée par les nombreux clones de sangiovese est tout simplement ahurissante de nuances et de sensibilité. En Émilie-Romagne, le prince se fait plus rieur et plus svelte, partageant la fluidité de ses paroles avec qui veut bien l’entendre. Il a le charme facile, comme s’il vous invitait à table à partager la souplesse et la vivacité de ses tanins fruités avec provolone, saucissons et tendres mortadelles, le plus simplement du monde. Cette cuvée offre précision et souplesse, équilibre et passablement de personnalité. Belle affaire avec ça ! Servir frais. (5) 

Château Picourneau 2016, Haut-Médoc, Bordeaux, France (20,30 $ – 12836462). Le millésime 2016 est courtois. Les contrastes y sont habilement modulés, l’ambiance est détendue et l’approche demeure accessible, sans être surlignée à gros traits. Ce rouge où le cabernet sauvignon domine (65 %) est parvenu à son plateau de maturité en offrant ce que les terroirs de la rive gauche savent faire : demeurer élégant et digeste. C’est le cas ici, même si l’on aurait souhaité un peu plus de longueur en bouche. Recommandable. (5)  1/2

Valmorena 2018, Barbera d’Asti, Piémont, Italie (21,10 $ – 12661480). Ce barbera possède un sacré pedigree. On a l’impression en l’approchant qu’il ne cherche qu’à être lui-même, sans épater ni prouver quoi que ce soit à la galerie. Le fruité y est épuré, mais aussi soutenu, d’un éclat magnifique, doté de tanins fins et frais, hautement civilisés. Bref, à ce prix, l’investissement vaut le détour. Vous pourrez toujours faire suivre avec le Sassicaia du Marchesi Incisa della Rochetta (dont le Valmorena appartient à la maison familiale du marchesi) pour vous rapprocher du ciel. (5)  1/2 ©

Château Lauron 2018, « Les Complices », Fronton, France (21,95 $ – 13402324). C’est à vous donner le tournis au niveau du cil olfactif le plus oisif tant le fruité éclate ici avec une rare conviction ! Visiblement, syrah et négrette dansent un tango où la précision et la vélocité de mouvement s’épaulent et se déhanchent avec maestria. La robe vermillon étonne par son intensité alors que les flaveurs de mûres, d’olives noires et de réglisse glissent et enrobent avec de beaux tanins mûrs, sphériques, de première fraîcheur. Un régal ! (5)  ©

Château Doyac 2018, Haut-Médoc, Bordeaux, France (27 $ – 13862945). Comment noter ce vin issu de l’agriculture biologique ? La réelle question serait ici de cerner l’équilibre de l’ensemble en raison de la qualité, mais surtout en fonction de l’élevage qui est ici appliqué sur cette cuvée où domine le merlot. Vrai que les nuances empyreumatiques de créosote, de grillé et de fumée marquent le tout, au nez comme en bouche. Aurait-il fallu y voir une meilleure intégration entre le fruit — ici mûr et abondant — et son logement vinaire, qui agit ici comme un « infuseur » de circonstance ? Au moment où vous lirez ces lignes, je pense que l’harmonie n’y est pas encore. Attendre ? Sans doute. Pour le moment, je me permets d’éviter de le noter. Un vin issu de l’agriculture « traditionnelle » aurait-il été différent ? J’en doute…

Monferrato 2013, Tenute Cisa Asinari dei Marchesi di Gresy, Piémont, Italie (28,10 $ – 12794717). Du merlot ? Eh oui, dans un millésime qui lui fournit l’occasion de se délier confortablement les jambes, mais aussi, avec le recul, de proposer de singulières notes animales et épicées, le tout livré avec finesse et un fondu de textures épatant. Il se fait très rare cependant, mais il mérite amplement le détour, ne serait-ce que pour confondre à l’aveugle votre belle-soeur qui s’y connaît en vins italiens. (5) ★ 1/2 ©

Château de Mercuès 2016, Cahors, Sud-Ouest, France (29,95 $ – 972471). Ce grand classique cadurcien possède son bassin d’amateurs, dont la cuvée Haute-Serre du même producteur demeure une porte d’entrée à très bon prix des terroirs de cette appellation du Sud-Ouest. Rien n’est laissé au hasard pour ce Mercuès. La confection d’abord, alliant la maturité juste du malbec à l’élevage qui lui fournit un écrin épicé sophistiqué sans être non plus trop voyant, le fondu des tanins, dont la fraîcheur enveloppe une bouche précise et structurante sans s’effondrer ni chauffer sous la puissance de l’alcool. Bref, le jarret de veau n’a qu’à bien se tenir ! (5)  1/2 ©

Crozes-Hermitage 2018, Maison Les Alexandrins, Rhône, France (30,75 $ – 12661826). Le trio Sorrel-Jaboulet-Casso « produit » par Nicolas Perrin non seulement aime le syrah, mais en connaît aussi un rayon sur le sujet. Cette cuvée en témoigne avec fierté, style et assurance, assurant au nez comme en bouche un fruité précis, frais, bien serré dans ses tanins souples, au goût de tapenade, de cacao et de zeste d’orange. Ne reste que l’apport de quelques aiguillettes de canard pour le faire battre des ailes plus encore. (5+)  ©

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles