​Billet vins: Steven Spurrier, un gentleman disparu

Homme de goût, raffiné, indépendant de fortune, Steven Spurrier est allé rejoindre mardi dernier Bacchus et Dionysos avec qui il aura, depuis sa première rencontre marquante avec le vin (un flacon du porto Cockburn 1908 alors qu’il a 13 ans), partagé une passion qu’il disputait avec l’art, sous toutes ses formes. 
Photo: Decanter Homme de goût, raffiné, indépendant de fortune, Steven Spurrier est allé rejoindre mardi dernier Bacchus et Dionysos avec qui il aura, depuis sa première rencontre marquante avec le vin (un flacon du porto Cockburn 1908 alors qu’il a 13 ans), partagé une passion qu’il disputait avec l’art, sous toutes ses formes. 

Il y avait ce petit quelque chose qui tenait du dandy tiré à quatre épingles dans sa présentation, mais sans la prétention. Homme de goût, raffiné, indépendant de fortune, Steven Spurrier est allé rejoindre mardi dernier Bacchus et Dionysos avec qui il aura, depuis sa première rencontre marquante avec le vin (un flacon du porto Cockburn 1908 alors qu’il a 13 ans), partagé une passion qu’il disputait avec l’art, sous toutes ses formes.

J’ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises, dont cet épisode aux Caves de la Madeleine, à Paris, au milieu des années 1970, où il tenait boutique, parmi une sélection des meilleurs crus de Bordeaux, de Bourgogne et de Champagne, mais aussi d’une batterie de vins hors Hexagone, bien évidemment inconnus des Français. Car ce Britannique de souche commerçait le plus souvent avec ses compatriotes anglo-saxons et autres touristes de passage.

Le contact fut si cordial que je décidai sur-le-champ de m’inscrire aux cours sur le vin qu’il donnait, juste à côté, dans une petite salle jouxtant la boutique. Cela, bien sûr, à la suite d’une dégustation offerte dans sa boutique parmi les nombreuses découvertes locales à bon prix qu’il était fier d’avoir déniché. Il fondait alors L’Académie du vin dont il exportera la franchise à la fin des années 1970 ici même chez nous, rue Saint-Amable, dans le Vieux-Montréal.

Là, pour une bouchée de pain ou presque (ces grands crus pouvaient encore être approchés par le commun des mortels), nous pouvions, sous l’expertise de l’homme, dans son style économe, précis et très « fin de siècle », déguster des merveilles, dont cette verticale de Grange de la maison australienne Penfold’s, ou encore l’exceptionnelle cuvée Unico 1961 de la maison espagnole Vega Sicilia.

« Si je n’ai pas participé au Jugement de Paris, c’est lui qui m’a inspirée. C’était l’époque du balbutiement de la dégustation. Par la suite, j’ai commencé à organiser les premières dégustations chez moi, avec des amis, à une époque où, en France, tout Français qui se respecte se croyait “grand connaisseur” de vin », mentionne Nicole Barette, rédactrice en chef des revues La Barrique et, ultérieurement, Vins & Vignobles aujourd’hui disparues, qui assistait aux libations bachiques à cette époque.

C’est sans doute cet épisode du « Jugement de Paris » en 1976, justement, qui le fera connaître à un plus large public, même si Spurrier possédait d’autres cordes à son arc. L’événement hautement médiatisé, qui célébrait le Bicentenaire de l’indépendance des États-Unis, lui avait alors valu la reconnaissance des autorités américaines, mais avait été gratifié d’une réception plutôt tiède par le gouvernement français au regard des résultats d’une dégustation à l’aveugle qui opposait les meilleurs crus de Californie à ceux de Bordeaux, sans compter l’élite des bourgognes blancs. Car oui, vous l’aurez deviné, les Étasuniens l’avaient emporté haut la main !

Journaliste à la très rigoureuse revue britannique Decanter, entrepreneur, animateur et marchand de vin, mais aussi bourlingueur infatigable de vignobles dans le monde, ce gentleman curieux, doté d’une mémoire encyclopédique, veillait sur une cave personnelle particulièrement étoffée où la crème de la crème des vins français disposait d’une niche fort enviable. Maintenant, reste à voir si les autorités françaises, à la suite de ce fameux Jugement de Paris, sauront, à titre de reconnaissance posthume, l’ennoblir de l’ordre du Mérite agricole.

À moins, bien sûr, de ressasser quelques indignations remontant à la guerre de Cent Ans. Ce qui ferait rigoler Stephen Spurrier lui-même. L’homme avait trop de classe pour ça !

À grappiller pendant qu’il en reste !

Cabirol 2019, Montsant, Espagne (18,65 $ – 13632349). Granatxa Nera ou grenache noir, en voilà du concret, du solide, du charpenté derrière l’astringence fine des saveurs. C’est tout de même à vous décaler les maxillaires tant l’intensité y est, avec ce léger mordant qui commande rapidement l’entrecôte grillée à table. (5 +) © ★★★ 

Castello di Bossi 2017 C Berardenga, Chianti Classico, Italie (24,10 $ – 13465958). Voilà un sangiovese pur jus, ample et généreux sur le plan fruité, dans la lignée de ces chiantis classiques et indémodables. Pas de concession ici. Le boisé encadre avec fraîcheur et une légère fermeté, le tout à peine contracté par une salutaire pointe d’astringence. Bref, j’aime beaucoup, bien que les quantités soient limitées. Pizza maison ? (5) © ★★★

Casa di Colombo 2016, Tenuta La Novella, Chianti Classico, Italie (25,10 $ – 14222958). Issu de l’agriculture biologique, ce sangiovese concentre ses arômes en les épurant pour n’en retenir que l’essentiel. La texture y est remarquable, tant par son homogénéité que par le grain fruité libéré. C’est papable et fort satisfaisant. (5) © ★★★

Le Pressoir 2018, Domaine des Huards, Cheverny, Loire, France (26,75 $ – 11154021). La multiplicité des cuvées de chez Michel Gendrier impressionne. Des bios toujours admirablement vinifiés, acheminant le terroir jusqu’au verre tout en portant le réalisme et l’intégrité des cépages avec brio. Ici, pinot noir et gamay s’amusent ensemble sans jouer de robustesse, avec franchise et fraîcheur, sur fond de fraise et d’épices. Un joli vin de caractère à servir légèrement rafraîchi autour d’un poulet rôti ou quelques charcuteries de comptoir. (5) © ★★★

Ad Astra 2015, Nittardi, Maremma, Toscane, Italie (33,75 $ – 14471680). Crépusculaire. Mais aussi lumineux, si l’on sait observer, au-delà du regard des sens. Une solide base de sangiovese où se greffe un cabernet sauvignon fort téméraire qui cadre et structure, derrière son fruité épicé, ses tanins denses, fins, magistralement déroulés. La facture apparaîtra moderne, mais l’ensemble demeure riche et intrigant, profond, parfaitement vinifié. Gibier en sauce, osso buco, etc. (5+) © ★★★ 1/2

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans

(5+) se conserve plus de cinq ans

(10+) se conserve dix ans ou plus

© devrait séjourner en carafe

★ appréciation en cinq étoiles



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