Joseph Drouhin, l’intégrité d’une grande maison de Bourgogne

«Comme la SAQ, nous fêtons le centenaire de la première parcelle du Clos des Mouches achetée par mon grand-père en 1921.»
Photo: Maison Joseph «Comme la SAQ, nous fêtons le centenaire de la première parcelle du Clos des Mouches achetée par mon grand-père en 1921.»

« La Gestapo frappe à la porte de la maison en juin 1944 alors que nous sommes tous au lit. Les soldats gardent les quatre sorties, ignorant qu’il existe une 5e issue. Mon père a rapidement le réflexe de venir dans notre chambre nous dire qu’il est en voyage d’affaires », me racontait la semaine dernière Laurent Drouhin, directeur export Amériques, de ses bureaux new-yorkais.

« La démarche est habile, car qui se douterait, venant de la bouche d’un enfant tout juste tiré de son sommeil, qu’il ne dit pas la vérité ? Mon père en profite alors pour s’éclipser par cette porte secrète aujourd’hui baptisée la porte de la liberté ! »

Son père, Robert, se réfugiera alors aux hospices chez les Sœurs hospitalières où il demeurera caché jusqu’en septembre 1944 et où « il fera don en 1947 de 2,6 hectares de vignes aux nonnes à titre de reconnaissance ».

L’histoire n’est pas banale. Elle sert aussi d’ancrage historique dans ce qui constitue justement ces grandes maisons bourguignonnes, des ambassadrices de choix pour explorer la pléthore de lieux-dits et de climats qui tissent la courtepointe du merveilleux terroir local. En fonction d’achats de raisins, d’activités de négoce ou d’une production issue de leurs propres parcelles, ces grandes maisons, souvent familiales, contribuent à réguler le marché en fonction de volumes mais aussi de prix souvent attrayants pour le consommateur. Des « phares » utiles pour celui-ci, auxquels il peut se fier en fonction de réputations bien établies.

Les Champy, Chanson, Jadot, Latour, Faiveley, Bichot, Bouchard Père & Fils et Joseph Drouhin, pour n’en nommer que quelques-unes, sont de ce nombre. Par leur style, mais surtout en fonction de la régularité qualitative de leur offre, elles sont à même d’alimenter un marché en croissance toujours de plus en plus exigeant. C’est bien pourquoi je m’attriste un peu du fait qu’une nouvelle génération de sommeliers s’emploie à bouder, voire à dénigrer ces « institutions » qui ont tout de même fait (et font toujours) rayonner la Grande Bourgogne aux quatre coins ronds de la planète vin. Petits vignerons indépendants et « grosses » maisons ne sont-ils pas complémentaires, après tout ? Enfin…

Pour ma part, j’ai toujours été particulièrement sensible à la démarche de la maison Joseph Drouhin, qui célèbre d’ailleurs, en 2021, l’acquisition par feu Maurice Drouhin de la toute première parcelle du 1er cru Clos des Mouches en Côtes de Beaune en 1921, dans la foulée de Joseph qui, lui, fondait la maison à Beaune en 1880, remontant à l’époque de son coin de pays chablisien.

Une maison intègre qui souligne toujours avec élégance et finesse le fruit de ses 84 hectares de vignobles répartis sur quelque 90 appellations, sans compter les deux domaines en Oregon. Aujourd’hui, Véronique, Philippe, Laurent et Frédéric poursuivent l’aventure avec toute la rigueur et la discrétion de leur père Robert et du papy Maurice.

Le Clos des Mouches

Les « mouches à miel ». Voilà déjà qui souligne ce climat « mythique » totalisant aujourd’hui 25,2 hectares appartenant à 6 propriétaires (pour 43 en 1892, dont les Demoisy-Aubry) et qui, historiquement, étaient couverts d’arbres fruitiers et de leurs fidèles pollinisatrices, les abeilles, d’où ce jargon beaunois de… mouches à miel. « La famille dispose ici de 14 hectares, dont 6,82 ha en blanc, sur une légère pente convexe parfaitement exposée jouxtant le 1er Cru Les Saussilles du côté de Pommard. L’ensemble est en bio depuis 1990 et aujourd’hui géré en biodynamie par Jérôme Faure-Brac ». Une vinification en tous points précise et inspirée.

Les cuvées en rouge et en blanc sont du même niveau qualitatif, avec une préférence personnelle pour le chardonnay. « Il faut savoir qu’en 1928, raisins rouges et blancs étaient ramassés ensemble sans distinction, histoire « d’adoucir » la verdeur des tanins des pinots », fait remarquer Laurent.

Aujourd’hui, ce climat disponible au Québec depuis le milieu des années 1950 ne m’a-t-il jamais semblé aussi brillant dans les deux couleurs, comme en témoignent les échantillons dégustés et qui arriveront en tablettes prochainement. Style et raffinement.

Clos des Mouches Blanc 2018 (215 $ – 13363943). « On retrouve la complexité et l’élégance d’un Bâtard-Montrachet combinées harmonieusement à la plénitude d’un Corton-Charlemagne », analyse la charmante Véronique Boss-Drouhin. Ce blanc, encore très jeune, s’ouvre déjà sur des notes fines de tilleul miel tout en déclinant une bouche sensible, suave, finement tendue, de longue haleine. (10+) ★★★★ 1/2 ©

Clos des Mouches Rouge 2018 (169 $ – 13368103).Déjà suggestif, bien que juvénile. Arôme fascinant de cerise, de boisé fin et bouche rondement étoffée, d’une sève riche, fraîche, longue, soutenue, liée à merveille. Quelle classe ! (10+) ★★★★  1/2 ©


À grappiller pendant qu’il en reste!

Tenuta Di Renieri 2017, Chianti Classico, Toscane, Italie (23,05 $ – 13387136). Ce pur sangiovese est un classique du genre, par sa facture sobre, harmonieusement boisée, mais aussi par une vivacité naturelle qui éclaire le fruité de l’intérieur pour mieux l’accompagner sous le couvert de tanins fins et serrés. Un beau rouge parvenu à maturité qui accompagnera à merveille l’escalope de veau aux champignons. (5) ★★★ ©

Crozes-Hermitage Blanc 2017, Les Vins de Vienne, Rhône, France (36,25 $ – 12034275). Cette pure marsanne commence à trouver ses aises dans cette cuvée au fruité de poire, d’amande broyée et d’un soupçon de miel où la rondeur de texture s’affiche en équilibre avec l’acidité et la fine amertume. Un beau vin blanc à servir sur les quenelles de poisson, les Saint-Jacques ou la volaille au pot. (5) ★★★ 1/2 ©

Château Malescasse 2015, Cru Bourgeois, Haut-Médoc, Bordeaux, France (50,75 $ – 14624738). J’ai passé une soirée endiablée au milieu des années 1980 à l’époque où la famille Tesseron gérait ce beau domaine. La tradition se poursuit sans doute aujourd’hui avec de nouveaux propriétaires mais voilà, je n’y suis plus. Quant au vin, un classique derrière sa robe soutenue, son bouquet médocain où cuir, moka et tabac frais lancent le bal, assurant derrière une bouche étoffée, chaleureuse mais disciplinée en raison de tanins mûrs, particulièrement serrés. Tout le profil du millésime. La carafe… et la bonne chère lui feront du bien. (5+) ★★★ 1/2 ©

Tenuta Di Sesta 2015, Brunello di Montalcino, Toscane, Italie (53,75 $ – 11039331). Ce brunello est construit sur la finesse et non la puissance, suggérant déjà un bouquet de tabac frais, de cire, d’orge maltée et de cerise compotée sur une bouche élancée, fondue, vivante et de belle longueur. Un vin qui se déguste bien maintenant, à décliner sur l’osso bucco par exemple. (5+) ★★★ 1/2 ©

Pom’N’Roll 2017, Gombaude-Guillot, Pomerol, Bordeaux, France (60,25 $ – 13446079). Ce pomerol bio a du nez, de la robe, de la fougue et une envie de vous croquer sans détour tant il est déjà expressif quoique linéaire d’expression pour le moment. Bref, ça se déhanche ferme et ça ne mâche pas ses mots quoique la matière tannique y soit construite, serrée, très fraîche, de bonne densité. Un chouïa un peu sec (cabernet franc ?) sur la finale mais s’enrobera avec 3 ans de bouteille, à moins que les protéines de l’entrecôte grillée s’en chargent. (5+) ★★★ 1/2 ©


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles


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