Le vin mythique est-il… un mythe? (2)

La définition même du mot «mythique» n’est-elle pas liée à ce qui stimule l’imaginaire?
Photo: Jean Aubry La définition même du mot «mythique» n’est-elle pas liée à ce qui stimule l’imaginaire?

Louis Lapointe, un lecteur assidu, écrivait ceci dans la foulée de ma dernière chronique : « À mon humble avis, le vin mythique est le vin dont on se souvient le plus et dont on n’oubliera jamais le goût. Le vin qui surpasse tous les autres dans notre mémoire gustative. Dans mon cas, il s’agit du Mouton Rothschild 1982. » La définition même du mot « mythique » n’est-elle pas liée à ce qui stimule l’imaginaire ?

C’est ce qu’avance la sommelière Michelle Bouffard, pour qui un vin mythique est « un vin qui marque l’histoire tout autant que l’imaginaire. Parfois idéalisé, il évoque toujours de grandes émotions pour celui qui a eu le privilège de le déguster ». Comme ce Domaine de la Romanée Conti, région où « j’ai pleuré, dit-elle, en le dégustant — le vin débordait d’émotions ; mon grand moment de dégustation en 20 ans de carrière ». S’ajoute au palmarès de l’ex-trompettiste classique Gevrey-Chambertin 1er cru Clos Saint Jacques du Domaine Armand Rousseau et ce Château Cheval Blanc 1er Grand Cru Classé St. Émilion Grand Cru dont « le millésime 1982 exemplifie la perfection d’un vin mythique ».

La toute nouvelle titulaire du Master of Wine (MW) Jacky Blisson place pour sa part le Barolo « Monfortino » de Giacomo Conterno et le Bienvenues Bâtard-Montrachet du Domaine Leflaive au rang des vins mythiques. Mais c’est le rare Porto Vintage «Nacional» de la Quinta do Noval, « issu de 2,5 ha de vignes préphylloxériques situées sur les coteaux abrupts de schistes de la vallée du Douro » et dégusté sur place lors de ses études du Master of Wine, qui confirme le vin de légende. « Un vin “mythique” transcende sa région d’origine par l’excellence et l’unicité. Ce vin apporte aux amateurs une expérience qui marque à vie. Il est produit en quantités limitées (ici, de 200 à 300 caisses !) et issu d’un vignoble spécifique reconnu pour la singularité de son terroir. De grande qualité, il offre un excellent potentiel de vieillissement. »

Le conseiller et formateur Nick Hamilton va lui aussi dans ce sens de la durée. « Un vin mythique, dit-il, est habituellement issu d’une année aux conditions climatiques exceptionnellement favorables. Il possède un potentiel de garde presque hors normes, tout en demeurant représentatif de son terroir, de son appellation et de sa région. L’émotion qu’il provoque s’avère (souvent) bouleversante ! » Les trois vins mythiques qui l’ont davantage marqué ? Grand amateur de bordeaux (dont l’Yquem 1967 !), il nomme bien évidemment le Pauillac Château Latour 1945, le Clos de la Roche 1969 de Bouchard Père et le Sassicaia 1985 du Marchese Incisa della Rocchetta, un Vino da Tavola révolutionnaire à l’époque.

La question du vin mythique a donné du fil à retordre à Véronique Rivest, sommelière, restauratrice et vice-championne (a reçu le titre de Meilleur Sommelier du monde à Tokyo, en 2013). « Pas si clair… Dans mon choix de trois vins — Rayas, Egon Müller Scharzhofberg et Clos Ste-Hune de Trimbach —, je n’ai pas inclus de millésime, et c’est fait exprès. Parce que, pour moi, un vin mythique est avant tout un lieu mythique. Suprématie du terroir, même si, pour Rayas, il y a aussi le personnage, la légende et l’histoire, un trio inséparable de ce « lieu mythique » en appellation Châteauneuf-du-Pape ! » Ceux qui ont d’ailleurs rencontré Jacques Reynaud (propriétaire de Rayas et de Fonsalette) mesurent l’ampleur du personnage en question. Pas reposant, le monsieur !

Alors, le vin mythique est-il un mythe ? Les confidences recueillies des gens de métier interviewés pour l’occasion semblent dire que non. Ce n’est pas un mythe. Il existe bel et bien, à travers des dénominateurs communs, comme « respect de son lieu de naissance », « se maintient dans le temps », « touche l’indescriptible et transporte », « transcende les mots » ou, encore, « est issu d’un vignoble spécifique reconnu pour la singularité de son terroir ». Cela, même si des impératifs bassement commerciaux interdisent désormais au commun des mortels de même seulement s’imaginer un tantinet pouvoir s’en approcher un jour !

 

À grapiller pendant qu’il en reste!

Swartland Rouge 2018, Kloof Street, C&A Mullineux, Afrique du Sud (23,90 $ – 12483927). Les Mullineux sont ici les complices — sur leurs continents respectifs cependant — du Californien Randall Grahm, dont la passion pour les vins du Rhône n’est plus à démontrer. Ils doivent d’ailleurs sûrement se connaître, car il y a ici une complicité de goût, et de passion derrière ce goût, celle des choses assumées au meilleur de leur potentiel. Cet assemblage offre densité et texture, avec des tanins abondants, arrondis et bien mûrs. Un vin de coeur, généreux, qui ne manque ni d’allonge ni de complexité. Côtes levées ? (5) ★★★ ©

Petit Chablis « Sycomore » 2019, L&C Poitout, Bourgogne, France (25,55 $ – 14191469). Le meilleur petit chablis dégusté en 2021 ! D’accord, l’année n’est pas terminée, mais il demeure que c’est le meilleur petit chablis dégusté en 2020 aussi ! Que de fruit, mais surtout quel élan à le dynamiser avec autant d’éclat, de vitalité et de clarté ! Le pourtour est précis et l’ensemble généreux, comme si la sève s’employait, par un savant jeu de miroirs, à refléter la chaude lumière de l’été tout en soutenant le caractère mordant typique du terroir local. Cette petite maison fait honneur au vin de Chablis ! Mettez trois bouteilles de côté si vous le pouvez, afin d’éclaircir les jours sombres que nous vivons actuellement. (5) ★★★ ©

Reflexion Ried Lissen 2019, Autriche (26,30 $ – 14488772). Vous fendez déjà en deux un bel ananas mûr et bien frais que viennent rejoindre des quartiers de kiwis juteux et vous avez là un profil aromatique que la bouche ensuite confirme avec conviction. Très frais, malique même, ce sauvignon blanc bio bien sec affiche ses couleurs tout autant avec exotisme qu’avec cette retenue un rien austère des sauvignons de cru. (5) ★★★ 1/2 ©

Peau Rouge 2019, Sylvaner, Josmeyer, Alsace, France (26,95 $ – 13997401). Ce sylvaner dépasse l’idée que l’on se fait de l’acidulé petit sylvaner neutre et maigrichon pour rejoindre celle d’un blanc sec taquin, mais qui sait aussi être voluptueux. Un bio, encore une fois, d’une grande lisibilité, vivant et d’une densité de fruit qui allonge substantiellement la finale. Amis gourmands : la raclette vous attend ! (5) ★★★

Saint-Joseph 2018, Les Vins de Vienne, Rhône, France (33,75 $ – 10783310). Ce qui frappe avant tout ici est le fait que l’influence du terroir, en raison de sa résonance fraîche, presque minérale, fait contrepoids à ce millésime dont on sent sur les syrahs une maturité de haut niveau. Ce qui confirme aussi le doigté du trio Cuilleron-Villard-Gaillard à traiter le tout sans alourdir ni dénaturer le propos de l’ensemble, bien que la trame tannique riche, moelleuse et étoffée, de belle densité, semble affirmer le contraire. N’a sans doute pas l’élégance des millésimes plus frais, mais diable que l’on se régale ! (5) ★★★ 1/2 ©

Château Vaudieu « Clos Belvédère » 2017, Châteauneuf-du-Pape Blanc, Rhône, France (96,50 $ – 14285861). Rares, trop rares sont les châteauneuf-du-pape blancs. Oui, nous sommes en pays de grenache noir, je sais, mais diantre que le grenache blanc trouve lui aussi à lui fournir un rival de taille ! Cette cuvée issue d’une parcelle nichée en plateau se présente tout d’un bloc, mais un solide bloc fruité actuellement, avec ce goût de fruits blancs confits, d’amande et de miel. C’est large, pourvu d’une texture ample, généreuse, doté d’une acidité moyenne et d’une finale longue où se distinguent de beaux amers. Grand blanc de gastronomie. Pas donné cependant. (5+) ★★★★  ©


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles


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