Mordre la bête!

Ce soir-là, dans sa besace, deux rouges du millésime 2015.
Photo: iStock Ce soir-là, dans sa besace, deux rouges du millésime 2015.

Mon ami Jean voulait se rendre en Écosse cet été. Pas de pot. Le truc viral qui depuis quelques mois impose son ordre du jour à tous les Terriens en a décidé autrement. Je devais aller le rejoindre. Bon prince, il s’est résigné à virer son capot de bord. Partie remise. Car, oui, l’Écosse le hante.

Pas tant pour le monstre tapi quelque part — bien qu’il soit là où on l’attend le moins ! — que pour la qualité de sa pluie froide et pénétrante, la rigueur toute zen des rochers noirs contrastant avec l’herbe verte et cette broue dans le toupet sculptée à même ces embruns salins de bord de mer à vous donner des airs de maquereaux. Et là, je ne vous parle pas des siestes crapuleuses toutes fenêtres dehors !

Enfin, pas d’Écosse. C’est plutôt elle qui est venue à lui. Par un retournement de situation digne d’une aventure du Grand Cric qui croque. Je vous explique. Jean aime bien me servir du vin à l’aveugle. Ce soir-là, dans sa besace, deux rouges du millésime 2015. Je palpe et palpe encore. Le premier, d’une jolie densité, sombre et en retrait, exige une oxydation modérée pour ouvrir le dialogue.

C’est racé, de haute lignée. Je mise sur un bordeaux Rive Gauche, quelque part entre un Calon-Ségur et un Pessac-Léognan avec un penchant pour ce dernier. Il s’agit du Château Larrivet Haut-Brion qui, à 70 $ (13639233), est une pure merveille, qui vaut largement son prix ! (10+) ★★★★©

Si j’ai tergiversé un brin pour le second, sa robe juvénile violacée, la sève riche et opulente ainsi que l’habillage empyreumatique princier digne des plus belles futailles m’invitent à demeurer à Bordeaux, toujours Rive Gauche. Le caractère fumé, torréfié et cacaoté digne des bordeaux modernes au charme immédiat m’entraîne en Haut-Médoc. Comment résister au Château La Lagune ? James Bond aurait ici troqué sans sourciller le Château Angelus dégusté dans le film Casino Royale lors de la séquence du train pour ce petit bijou de Caroline Frey ! (5+) ★★★★ ©

Le monstre se réveille

Je devais rendre à mon ami la monnaie de sa pièce. Le fil conducteur ? Cet aspect fumé, grillé, un rien créosote de ce dernier cru de bordeaux transporté sur le plan d’une eau-de-vie. Avec cette intention non dissimulée de lui offrir — à même son verre — un voyage en première classe en Écosse. Fallait bien boucler la boucle et faire un pied de nez au virus !

Mais quel nez, justement ! Intolérable d’intensité, de verticalité et d’irascibilité, l’ami n’en avait pas moins la mâchoire disloquée par tant de cavalière impétuosité. Je lui avais servi le dernier-né de la gamme Ardbeg, soit le Wee Beastie 5 ans.

Mieux vaut mordre la bête avant qu’elle ne vous morde ! Il ne s’agit pas d’une citation de quelques moines celtiques du VIe siècle aux prises avec Satan, mais plutôt d’une invitation à affronter le « monstre » tapi au sud-est de l’île d’Islay (prononcez « eye-lah ») et qui, depuis plus de 200 ans, donne les foies et attise la foi d’amateurs exaltés. Ce bébé s’ajoute à une gamme prisée et de très haut niveau qui table sur des indices phénoliques à vous défoncer le plafond d’une distillerie tant ils sont élevés.

Les chimistes parlent de ces indices phénoliques en termes de ppm (parties par million) pour décrire ce caractère de créosote (qui évoque pour certains le Band Aid !) dont s’imprègne l’orge sous la combustion de la tourbe minérale locale. On tourne ici entre 50 et 55 ppm (mais il y a plus « monstrueux » avec l’Octomore produit par Bruichladdich avec… 160 ppm !).

Bref, le Wee Beastie 5 ans ne fait que mordiller, si on le compare à d’autres, mais son équilibre demeure assuré, même avec ses 47,4 % d’alcool par volume. Menthe et pomme verte, fleur d’oranger et vanille complètent un spectre olfactif et gustatif précis, avec cette touche fumée léguée par l’élevage dans des fûts qui ont accueilli whisky (bourbon) et xérès (oloroso).

En attendant sa commercialisation chez nous, essayez le remarquable et très fin Ardbeg 10 ans (99,75 $ – 560474) qui vous rapprochera de saint Pierre.

Sláinte !

Autour du pinot noir

Padrillos 2018, Argentine (17,95 $ – 134259560). Sous ses airs détachés, ce pinot noir tient la route et affirme son fruité avec franchise et équilibre. C’est net, hautement savoureux et lié par un petit train de tanins frais et épicés qui invite à écluser sans se soucier de l’avenir. Surtout si l’avenir proche se joue auprès d’un tagine ! Servir frais. (5) ★★ 1/2

Bourgogne Haute Côtes de Beaune 2018, Billard Père & Fils, Bourgogne, France (25,35 $ – 13239862). Nous avons causé ici même récemment du brillant aligoté de Jérôme Billard et j’avais grand espoir de me réjouir tout autant de son pinot noir. Chose faite ! Truculent de liberté mais aussi agile et décontracté que ce pinot noir, dont les arômes exaltés et la grande fraîcheur du fruité touchent droit au coeur et invitent à poursuivre. Un rouge très attachant qui vous apostrophe et communique simplement, avec une sincérité de ton qui étonne. L’ensemble demeure digeste et courtois. À ce prix, trois bouteilles pour la cave ! (5+) ★★★ ©

Bourgogne « Auguste » 2017, Comte Sénard, Bourgogne, France (32,75 $ – 13590601). Le 2017 ne passera pas à l’histoire, mais il résume tout de même le fait qu’un approvisionnement sûr en matière de fruits par une maison dont la réputation est irréprochable assure une destinée tout de même fort enviable au pinot noir. Le voici libérant, après une heure ou deux de carafe, de jolies notes florales doublées de cerise au jus, le tout décliné avec friandise, fraîcheur et corps moyen sur une bouche doucement boisée et fort bien tracée. La volaille du dimanche midi applaudira des ailes. (5) ★★★ ©

Aloxe-Corton « Jules » 2017, Comte Sénard, Bourgogne, France (69,50 $ – 13611679). Il y a un envoûtement aromatique, mais surtout une sève qui vous happe subtilement, consacrant du coup un cru qui sait dire, en attendant de mieux l’exprimer ultérieurement. Mais c’est encore si juvénile que l’on souhaiterait monter dans un verre à voyager dans le temps pour en saisir les sonorités, tant elles ronronnent paisiblement actuellement. La maturité y est, le caractère fruité aussi, avec une fougue et une qualité de tanins à vous pourlécher les babines longuement. Voilà bien un bourgogne qui respecte son finage. (10+) ★★★★ ©

À grapiller pendant qu’il en reste!

Domaine Laguilhon, Juançon sec 2018, Sud-Ouest, France (17,30 $ – 13028651). La cave coopérative de Gan partage ici avec nous un assemblage de gros et de petit manseng vinifié en sec et vendu à prix très amical. Un vin d’ami, justement, celui que l’on veut connaître mais pas embêter en lui servant un vin standard, prévisible. L’expression est nette, florale, finement miellée, se partageant en bouche acidité et amertume de façon harmonieuse. Un vin d’ami, oui. (5) ★★ 1/2

Château La Tour de Beraud 2018, Costières de Nîmes, Rhône, France (18,10 $ – 12102629). J’entends souvent des gens me parler de ce « goût de terre » pour décrire un vin. Ce quelque chose de rustique, d’humus, de sous-bois mais aussi de tanins frais tricottés serrés. C’est le cas de cet assemblage où le grenache domine, avec ce côté bien en chair qui ajoute au corps de l’ensemble. Un beau vin bio du lundi soir sur des saucisses de Toulouse. (5) ★★ 1/2 ©

Poggio ai Ginepri Rosso 2018, Tenuta Argentiera, Bolgheri, Italie (23,80 $ – 11161299). On s’accroche les pattes dans le Languedoc après avoir quitté Bordeaux pour mieux aboutir dans l’appellation Bolgueri en bordure de mer. C’est le petit cheminement intérieur que j’ai fait en dégustant à l’aveugle cette cuvée qui garantit non seulement le dépaysement, mais aussi une qualité impeccable, millésime après millésime. Les arômes bien mûrs sont à la fois amples et bien serrés, offrant une dynamique semblable au palais où rayonne un fruité de cerise noire, de mûre et de poivre, le tout parfaitement cadré. Corps et substance. Un franc succès sur les cappelleti à l’agneau. (5) ★★★ ©

Château La Martinette 2019, Rollier, Côtes de Provence, France (24,05 $ – 12676307). La Provence élabore incontestablement les meilleurs rosés de la planète. C’est bien pourquoi ils règnent en maître absolu dans cette appellation qui réunit à mon sens tous les paramètres nécessaires (terroirs, cépages, microclimats, savoir-faire) pour en assurer fraîcheur, finesse, détail et longévité en bouteille. Cette cuvée que je ne connaissais pas les réunit tous. Robre abricot pâle et arômes nets d’orange sanguine et de poivre frais déclinés en toute subtilité derrière une bouche tonique, d’une mâche soutenue. Puissance, oui, mais finesse, détail et caractère aussi. (5) ★★★ 1/2 ©

Vouvray 2018, Sébastien Brunet, Loire, France (24,05 $ – 12846441). Les bulles de la rentrée ? Pas seulement. Celles de toute l’année, oui ! C’est surtout une démonstration éloquente de ce que le chenin sait faire lorsque les calcaires de Vouvray l’accompagnent dans ses débordements carboniques. Mais il y a en plus cette façon de faire, ce tour de poignet de Sébastien Brunet, ce rendu fruité d’une expression que je ne lui connaissais pas. Bref, il y a de l’éclat, une impression de débordante jeunesse, avec ce qu’il faut de ce recul lié au séjour sur lies fines. Le 2017 se goûte bien aujourd’hui… et ce 2018 lui emboîte le pas avec une touche peut-être plus substantielle encore. Et peu dosé avec ça. (5) ★★★

Chinon 2015, St Louans Le Parc, P. & B. Couly, Loire, France (24,35 $ – 13808691). Toute la texture d’un bon chinon, cette espèce de taffetas typique, à la fois aéré et un rien serrant, le tout déroulé derrière un fruité vivant et de belle maturité. Vin de copains et de plaisir immédiat. (5) ★★ 1/2 ©

Laberinto Sauvignon Blanc 2019, Valle del Maule, Chili (25 $ – 14479139). Une première au Québec, selon mon souvenir, qui ne fait pas de quartier tant il vous mordille et pique votre intérêt, bien au-delà du sauvignon « classique » que vous pourriez vous imaginer. Mais déjà il vous faut le passer en carafe quelques heures pour qu’il libère la fibre tendue de ses tendons et relâche ses maxillaires. Haute lutte ici entre le fruité net, malique et citronné et le rendu minéral où la touche fumée et volcanique donne plus d’incisives encore à l’ensemble. La finale franche et de belle longueur récidive avec un impact terroir indéniable. Bref, un bio de caractère à servir à celles et ceux qui n’ont pas froid aux yeux et qui ont le goût de grimper l’Everest ! (5+) ★★★ ©

Serradinha 2017, Antonio Marques da Cruz, Portugal (25,45 $ – 13286861). Mon seul souhait : déguster la cuvée à base du cépage encruzado de la maison. Pourquoi ? Simplement parce que j’aime ce cépage blanc de caractère. Entre-temps, cet assemblage typique portugais régale à chaque millésime. En raison de cette prise de nez et de bouche très franche, redoutablement efficace sur le plan de la fraîcheur du fruité. La trame tannique est sapide, invitante, salivante. Bref, par ici la morue frite ! (5+) ★★★ ©


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles