Où en sont les vignerons (3)

Le vigneron alsacien Jean-Michel Deiss affirme que la production est à la fois compliquée et exaltante cette année.
Photo: Jean Aubry Le vigneron alsacien Jean-Michel Deiss affirme que la production est à la fois compliquée et exaltante cette année.

Temps de lecture : 2 minutes, 23 secondes . Temps de lecture, mais avec un verre de la cuvée Complantation 2018 du Domaine Marcel Deiss (24,05 $ – 10516490 – (5) ★★★ 1 / 2) : l’éternité !

Le « millésime COVID » semble déjà un millésime de haut niveau, comme en témoigne le vigneron alsacien Jean-Michel Deiss avec qui je m’entretenais récemment. Compliqué, certes, mais la précocité de ce millésime 2020 laisse tout de même entrevoir un beau potentiel. Août fait le moût, nous apprend le dicton. Quelques impressions dégagées par ce grand monsieur dont la production inspirée en agriculture biologique fait ses preuves depuis de très nombreux millésimes. COVID ou pas.

Alors, Jean-Michel, c’est compliqué, ce foutu millésime ?

Je ne peux que répondre que c’était difficile et en même temps exaltant… Difficile car, à un moment, parce que nous avions des cas de COVID bénins dans l’équipe, les personnels ont quitté leurs postes et refusé de travailler avec ces personnes guéries à leur retour. Donc, à un moment, nous étions seuls, avec Mathieu, pour assurer le suivi des 45 ha du vignoble. C’est compliqué, avec une organisation totalement éclatée, des vignes à planter, des sols à entretenir, un chantier de démécanisation à intensifier !

Et les bons coups ?

Ce fut aussi exaltant parce que nous avons pu faire ce travail tranquillement, sans perturbations, sans déplacements ni extras inopinés, en étant concentrés sur cette tâche, avec une équipe resserrée et soudée par l’événement. À un certain moment, ici, c’était vraiment la guerre, avec une incertitude majeure face au lendemain. Nous étions devenus une société de mercenaires !

Tu me dis que ce millésime est le plus précoce depuis 10 ans, que la « sortie » [débourrement] a été forte et que la floraison a été parfaite, mais n’envisages-tu pas quelques petits soucis pour la suite commerciale des choses ?

Je peux dire que nous avons été durement touchés sur le plan commercial, avec un chiffre d’affaires nettement en retrait, même si c’est moins grave ici que chez beaucoup de collègues et voisins. Nous n’avons vu personne dans les rues ou au caveau pendant deux mois. Heureusement que des commandes d’exportation [dont pour le Québec] ont continué à arriver et que la vente sur le site a pris en partie le relais. Nous en avons profité pour faire une activité de bienfaisance à l’intention des soignants et avons récolté pour eux 18 000 € [plus de 28 000 $CA] sur la vente d’une cuvée spéciale — #ProtegeTonSoignant — vendue à notre fidèle clientèle française. On est fiers de ça !

J’ai l’impression que tu as dû adapter à la vigne et au chai ta façon de fonctionner. En quoi est-elle différente des autres années ?

Nous nous sommes engagés dans une redéfinition de notre façon de fonctionner, avec moins de monde, une viticulture décarbonée, des vignobles plus rustiques et encore moins productifs, une taille en cordon de Royat [taille courte avec un ou deux bras horizontaux et de quatre à six coursons à deux yeux pour les mordus de techniques], des enherbements plus diversifiés et plus pérennes, une réduction encore accentuée des doses de cuivre au vignoble et de soufre en vinification [plus d’amphores et de macérations partielles]. Bref, il s’agit toujours de produire de grands vins, mais avec moins de moyens et d’argent pour pouvoir traverser la période.

Il me semble que tu fonctionnais déjà de cette façon… Visiblement, la philosophie demeure, mais s’adapte à la réalité du terrain, selon ce que tu me dis…

C’est une démarche, en effet, déjà engagée que nous avions commencée il y a quelques années, mais la période et l’esprit du temps imposent de l’intensifier. D’ailleurs, nous faisons déjà actuellement à 15 ce que nous faisions à 25 avant… et plutôt mieux. Peut-être que, dans cette crise, les priorités collectives des individus seuls ont réémergé, que l’esprit de corps dans une entreprise est réapparu ; en tout cas, ceux qui sont là se battent pour bien faire sans pour cela devoir être cernés de remarques et arrosés de pognon. Bref, la foi dans le job est de retour et c’est vraiment une bonne nouvelle !  

À grapiller pendant qu’il en reste!

Kopke Tinto 2017, Douro, Portugal (17,75 $ – 14399366). Cette maison fondée en 1638, soit bien avant que j’ai fait ma première communion, possède une réputation d’excellence. Et ce rouge authentique, nuancé et de belle densité le prouve haut la main ! Le fruité brille ici d’une pureté absolue, soutenant une trame tannique serrante, mûre, fraîche, bien articulée. À ce prix, rarement ai-je dégusté un « sec » de cette tenue. Hautement recommandable. (5) ★★★ ©

Château Mourgues du Grès « Fleur d’églantine » 2019, Costières de Nîmes, Rhône, France (19,25 $ – 14446441). Tout en délicatesse et en nuances, que ce rosé aux tonalités de pêche claire, aux flaveurs fluides, fraîches, désaltérantes, hautement digestes. Un bio qui poursuit sur sa lancée qualitative, discrètement, sans faire d’histoires. (5) ★★★ 

++-- 2018 Sans sulfites, Côtes du Rhône, Rhône, France (21,25 $ – 14056988). À ce prix, j’aurais apprécié quelques sulfites. Rassurez-vous, c’est une blague. Cet assemblage pour parts égales de syrah et de grenache noir est bon, malgré l’étiquette à la connotation ésotérique affichée. Un rouge souple, coulant, pourvu d’une trace infime de sucres résiduels qui lui assure une attractivité supplémentaire, sans pourtant nuire à l’équilibre. Servir frais sur un sandwich de porc fumé effiloché. (5) ★★ 1/2

Frappato 2018, Planeta, Sicile, Italie (22 $ – 12640611). Le frappato est une friandise qui se croque quand le coeur vous en dit, entre deux sourires ou sur un sandwich mortadelle-moutarde (le baloney du snob), le tout servi bien frais pour en assurer l’ultime buvabilité. C’est ici bien net, avec des tonalités légères, friand et équilibré. (5) ★★ 1/2

La dernière vigne 2018, Pierre Gaillard, Rhône, France (25,15 $ – 10678325). La première gorgée de cette dernière vigne ne m’a certes pas placé au dernier rang des convaincus ! Que de fruit ! N’est-ce pas ce qui est souhaité généralement dans un verre de vin ? Oui, mais quel fruit ! Découpé à même une matière végétale bien mûre, colorée et ensoleillée, comme si cette syrah allait à la messe du dimanche, s’installait au premier rang et chantait le Gloria à tue-tête. Bref, joignez-vous à la chorale ! (5) ★★★


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles