Où en sont les vignerons (2)

Philippe Guigal, œnologue et directeur général de la maison éponyme
Photo: Jean Aubry Philippe Guigal, œnologue et directeur général de la maison éponyme

Plusieurs vignerons se tournent vers les webinaires et autres « Instalive » sur la Grande Toile pour se déconfiner et révéler à la face du monde qu’ils existent encore malgré cette foutue COVID-19 qui sépare les humains et interdit désormais ces moments magiques en caves où on refait le monde à coups de verres de vin tout juste tirés du fût. Tous les Zoom du monde ne peuvent reproduire ce moment magique ! Certains d’entre vous se souviennent d’ailleurs sans doute de cette « remontée » à la lumière hors du trou de la cave alors que les yeux cillent et l’esprit titube après la prodigalité toute naturelle du vigneron en question.

Souvent malhabiles, décontenancés par une technologie qui les dépasse parfois, ces femmes et ces hommes poursuivent le travail de la vigne en se demandant comment ils accoucheront de la vendange 2020. D’après ce que je ressens des propos de plusieurs d’entre eux, la gestion de personnel sera délicate au chai et il semble bien que le fameux repas de vendange prévu en fin de saison se posera soit en distanciation, soit il n’aura tout simplement pas lieu.

Quoi qu’il en soit, la vie continue comme en témoigne Philippe Guigal, œnologue et directeur général de la maison éponyme. « Le millésime 2020 se présente, objectivement, sous les meilleurs auspices. La récolte est normale dans le Nord et abondante dans le Sud. Nous avons actuellement une quinzaine de jours d’avance et pas d’accident climatique à déplorer, à l’exception d’un court orage de grêle sur Lirac et Tavel dans le Sud. Nous sommes donc, à juste titre, optimistes pour l’instant. »

 

L’entreprise des Guigal, forte d’une production de près de huit millions de bouteilles, a tout de même les reins solides. Ici, l’équipe, au chai, aux vignobles et à l’administration a toujours été réduite, mais d’une loyauté sans faille. Tout est orchestré dans un souci d’efficacité tout en faisant une large place aux humains dont on a l’impression qu’ils font tous partie de la famille. Small is beautiful chez les Guigal. Excepté les vins !

Rien n’échappe à Philippe, qui dirige l’entreprise de façon lucide mais soucieuse du moindre détail. L’homme est toujours à l’affût des dernières nouvelles, des transactions en cours ou de la moindre rumeur émanant de son coin de pays situé à Ampuis, et, plus largement, dans le Rhône septentrional. Il semble par ailleurs plus optimiste sur la suite des choses. « Sur le plan humain, nous avons souhaité mettre en place des mesures barrières et un protocole sanitaire strict qui nous ont permis de ne pas stopper notre activité de production. Nos équipes sont donc restées occupées pendant l’épisode le plus actif de la COVID-19 et, sur le plan humain, nous avons plutôt bien vécu cette crise. »

Et du côté touristique ? « Le tourisme s’est totalement arrêté et ne redémarre progressivement que depuis une dizaine de jours. Nous anticipons beaucoup de visiteurs exclusivement nationaux dans notre nouvelle structure œnotouristique qui porte le nom de Caveau du Château. Les Français vont rester en France. Pourquoi ne passeraient-ils pas plus de temps dans les vignobles ? » Voilà une caisse de vin bleu-blanc-rouge qui rivaliserait avec le panier bleu du Québec ! Et sur le plan économique ? « De façon générale, les chiffres sont mauvais et dans notre cas particulier, nous enregistrons un très léger repli en valeur et une progression en volume, ce qui signifie que les gens se sont réconfortés avec les côtes-du-rhône Guigal. En ce sens, il ne nous est donc pas permis de nous plaindre ! »

À grappiller pendant qu’il en reste !

Saumur Brézé 2018, Arnaud Lambert, Loire, France (17,95 $ – 13587963) : Le chenin sur calcaires, c’est comme la lumière sur une toile de cinéma : tout y prend sens, formes et couleurs. La filiation y est fine et naturelle avec ici, pour ce millésime solaire, un fruité aussi généreux qu’il offre, en contrepartie, cette tension fine et joliment amère du chenin de roche. (5) ★★★

Beaujolais Blanc 2018, Manoir du Carra, Beaujolais, France (20,50 $ – 14402967) : C’est sur un simple sandwich aux œufs que ce chardonnay bon teint s’est empressé de délier sa fluidité fruitée, avec une légèreté, une fraîcheur qui rendait le tout, sinon un rien canaille, du moins, certainement estival et de circonstance. (5) ★★1/2

Poliziano 2018, Rosso di Montalcino, Toscane, Italie (22,50 $ – 13630343): Le cépage prugnolo gentile se love au merlot en assurant une toile de fond fruitée tissée bien serrée qui ne manque ni de corps, ni d’élégance ni de style. À ce prix, fait pâlir d’envie bon nombre de bordeaux qui se réclame d’une petite noblesse hélas disparue. (5) © ★★★

Château Les Mesclances « Cuvée Saint Honorat » 2019, Côtes de Provence, France (24,80 $ – 14453668) : Les grenaches jouent ici de puissance et de vinosité en conférant structure et richesse de tons alors que les cinsaults créent l’ambiance en habillant le tout de leurs sonorités fraîches, fruitées, un chouïa épicées. La finale termine sur des notes d’agrumes qui apportent tonus et précision. Un rosé de repas. (5+) © ★★★

Qupé 2016, Syrah, Central Coast, Californie, États-Unis (33,50 $ – 866335) : Le nez de cerise s’impose rapidement, royalement, avec une acuité qui témoigne d’une grande maîtrise de vinification. Mais c’est en bouche que les éléments de texture prennent le relais, avec ce sentiment de boire un riche pinot noir de la Côtes d’Or bourguignonne. Un vin à carafer et à servir un rien rafraîchi sur une belle poularde rôtie. (5+) © ★★★1/2

Chablis 2018, Coteau de Fontenay, Patrick Piuze, Bourgogne, France (37,25 $ – 13831882). C’est sur la rive droite du Serein, sur une forte pente derrière la colline d’un grand cru exposé ouest que Piuze trouve les fruits de son bonheur. Ce 2018 est déjà de belle ampleur tout en trouvant, en milieu de bouche, une perspective un peu plus serrante, contractée même, qui témoigne de la tension des lieux en sous-sol et qui relance une extraordinaire pureté de fruit jusqu’en finale. Un blanc encore contracté auquel il faut prévoir deux heures en carafe. Vaut la chandelle. Même deux. (5+) © ★★★1/2

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles