Gestion de crise au vignoble

À moins de respecter les règles de distanciation, seuls les chevaux seront au boulot lors de la vendange 2020.
Photo: Jean Aubry À moins de respecter les règles de distanciation, seuls les chevaux seront au boulot lors de la vendange 2020.

Habitué à vivre en permanence avec des maladies ciblant feuilles, grappes ou bois de vigne, qu’il s’agisse de mildiou, d’oïdium, d’esca, d’eutypiose ou d’excoriose, pour n’en nommer que quelques-unes, le vigneron est aujourd’hui pris de court par la pandémie mondiale. Dans un univers végétal épargné par cette tueuse d’humains qu’est la COVID-19, plusieurs trébuchent. Un scénario qui semble remiser le Phylloxera vastatrix au rang de film d’épouvante de série B.

Car il s’agit bien de vies humaines. Si les petites structures paysannes peuvent encore imaginer passer à travers les mailles du filet sans trop d’effets négatifs sur leur production, les moyennes et grosses entreprises, elles, en sont à réorganiser toute la dynamique des opérations. En ce sens, les vendanges qui démarrent dans l’hémisphère sud, que ce soit en Australie, en Afrique du Sud ou au Chili — bien que semblant moins affectées que celles à venir à l’automne 2020 dans l’hémisphère nord —, relèvent déjà du casse-tête.

Une communication de Mathieu et Jean-Michel Deiss en provenance d’une Alsace durement éprouvée résume la situation actuelle. « Jusqu’ici, au domaine [Marcel Deiss], la situation a été tenable et seuls les personnels administratifs et commerciaux ont été placés en confinement chez eux, au chômage technique. L’activité commerciale est proche de zéro. » L’équipe du vignoble a poursuivi sa tâche, lit-on, « avec une détermination extraordinaire, limitant les contacts au maximum, chacun dans sa vigne particulière et effectuant en peu de jours ce qui met habituellement plusieurs semaines. La taille, la réparation des plans de palissage, le liage sont à présent terminés. Pour l’instant, Mathieu et moi parons à l’essentiel, à savoir le travail des cavaillons ».

Tout cela pendant que nous sommes tranquillement appliqués à cuisiner une flammekueche-oignons blancs-fondants-lardons-crème-sure pour valoriser à son meilleur la cuvée Complantation 2018 du domaine (24,05 $ – 10516490) dans le confort confiné feutré de notre cuisine. Un véritable bouquet de printemps par l’expression aromatique de ses nombreux cépages assemblés, que ce blanc qui monte en vous telle une sève d’érable giclant sous la pression du printemps ! (5) ★★★ 1/2

Ce domaine familial de taille modeste mais tout de même réparti sur 26 hectares (sur neuf communes) trouvera sans doute à boucler la vendange 2020 en tenant compte d’une planification habile du personnel lors des échéanciers de vendanges. Respecter, en supposant que la pandémie s’essouffle dans moins de six mois, la distanciation de 2 mètres, 3 ouvrées et 6 ares entre vendangeurs ne devrait pas être un souci au moment de la cueillette. Idem pour le travail au chai. Plusieurs autres vignerons nous confirmaient la chose la semaine dernière.

Difficile de prévoir l’avenir toutefois. Au pire, comme le soulignait l’ami vigneron Henry Marionnet, « nous noierons nos soucis avec quelques rasades de coronavinus bien frais » ! En attendant, prenons notre mal en patience avec quelques flacons de son gamay du Domaine de la Charmoise 2019 (17,30 $ – 329532 – (5) ★★★), un rouge jubilatoire et primesautier à vous confiner tout entier dans un bonheur confit. Qui dit mieux ?

 

À grapiller pendant qu’il en reste!

Chardonnay Antiguas Reserva 2017, Cousino-Macul, Chili (18 $ – 962811). Il y a belle lurette que nous avons visité ce classique. Le voilà toujours pertinent derrière ses propositions exotiques explosives qui invitent rapidement une salade de crevettes et ses avocats aux agrumes à l’accompagner dans son délire de fraîcheur. L’expression fruitée y est claire et nette tout en étant pourvue d’une sève et d’un joli grillé qui allonge la finale. Servir très frais. (5) ★★ 1/2

Ordelaffo Forli 2017, Sangiovese di Romagna, Calonga, Italie (19,40 $ – 14381001). Il y a des rouges qui se glissent partout, sur la lasagne de tante Huguette comme sur les tranches fines d’un saucisson de Bologne, des rouges vivaces et joliment fruités, coulant et sans prétention. Cette cuvée qui étanche la soif en est une. Amusez-vous ! (5) ★★ 1/2

W (Double U) 2015, Cousino-Macul, Chili (25 $ – 14199727). Pour tout vous avouer, et en admettant que l’on se fasse plaisir avec un King Cab qui n’a pas froid aux yeux, cette cuvée offre tout ce qu’il faut, et même plus encore, pour rassurer plus de 75 % des palais disponibles sur le marché. Une espèce de plaisir coupable haut en flaveurs et en intentions fruitées, où la puissance contenue et la texture fraîche et soutenue de l’ensemble épousent le palais sans possibilité de divorce. Bref, tout bon, surtout sur les viandes fumées soumises à la délicieuse torture du barbecue. (5+) ★★★ ©


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles