Vin: métaphore végétale

Vieilles vignes de melon au château du Coing de Saint-Fiacre
Photo: Jean Aubry Vieilles vignes de melon au château du Coing de Saint-Fiacre

« Robert, Mathilde, Paulette, Antonin… ce sont les parents clonés à partir d’une sélection massale pratiquée par mon père et mon grand-père à une époque où les pépiniéristes étaient rares », me confiait un vigneron rencontré il y a plusieurs années au cœur de son vignoble. Pour la petite histoire, cette méthode consiste à trouver les « meilleurs » individus qui, par leur singularité et leurs qualités d’ensemble, semblent particulièrement adaptés à leur environnement. Le tout afin de mieux les reproduire ultérieurement.

C’était bien la première fois qu’un paysan m’entretenait de chacun de ses pieds de vigne en les présentant comme étant l’un de ses propres enfants. Pas mal plus lyrique en tout cas que ces clones N 1155 (cabernet franc), B 1295 (pinot blanc), B 1281 (Assyrtiko) et autres N 1277 (trousseau) savamment homologués au Conservatoire national français !

Progressant derrière lui dans les rangs de vigne où grouillait tout un petit monde de vie, l’homme me soulignait à juste titre que ses « enfants » — qu’il connaissait presque jusque dans leur fibre végétale — se comportaient tous différemment d’une année à l’autre, que ce soit en livrant une charge en fruits différente, une vigueur parfois insoupçonnée ou encore une maturation parfois décalée par rapport aux autres membres de la « famille ».

C’est bien pourquoi, en bon père de famille, ce vigneron s’employait à palisser, à rogner, mais surtout à tailler préalablement l’individu au niveau du sarment pour n’en tirer que le nombre « d’yeux » nécessaires à son équilibre ultérieur. Or, ce qui me frappait avant tout, au-delà de ces petits gestes séculaires, c’est ce regard porté sur l’ensemble de son vignoble. Comme s’il embrassait d’un coup tous ces pieds de vigne, jeunes ou moins jeunes, portés par une même motivation, soit celui de livrer des raisins pour faire du vin, ces sélections massales n’étant pas, de plus, étrangères à la production de cuvées plus complexes, d’une singularité particulière. Surtout si on les compare aux vignobles industriels plantés d’un seul clone axé sur des rendements pléthoriques dans un contexte de plusieurs milliers d’hectares !

Un pied de vigne aura toujours l’air d’un pied de vigne. À y regarder de plus près cependant, il semble bien que ce ne soit pas tout à fait le cas. Un vignoble, à l’image d’une société, est composé d’individus qui, telle une communauté, s’enrichissent mutuellement à l’intérieur d’un cadre où ils peuvent s’épanouir, que ce soit culturellement, émotionnellement, financièrement ou intellectuellement. Chacun de nous aura un impact sur son voisin, qu’il soit proche ou plus éloigné.

On peut même penser que la relation entre chacun de nous influencera le comportement des individus composant ce grand tout communautaire. Un peu comme ces anticorps protégeant un organisme en santé. À l’heure où la COVID-19 bat son plein, se laver les mains et prendre ses distances n’est pas seulement ici une métaphore qui coule de source, mais une incitation pour tous à aller dans le même sens pour s’assurer d’une cohérence efficace !

Un chaînon important

Les vignes traitées aux petits oignons dans le microcosme bio du vignoble de mon vigneron seraient sans doute moins performantes si elles n’étaient pas toutes reliées par le chaînon de la biodiversité à l’échelle du macrocosme mondial où tout, de la coccinelle à la baleine bleue, en passant par le pangolin, la fougère et le chêne-liège, participe, ne serait-ce que pour sa propre survie, à l’harmonie globale.

Comme le soulignait Alexandre Shields en ces pages le 28 mars dernier : « Concrètement, l’empreinte de l’activité humaine se fait de plus en plus invasive puisque 75 % de l’ensemble du milieu terrestre est “sévèrement altéré”, de même que 66 % des milieux marins », une amplification que les changements climatiques ne semblent pas vouloir amenuiser. On serait tous perdants après tout en constatant que Robert, Mathilde, Paulette et autres Antonin en prennent pour leur rhume. Que nous resterait-il à boire pour soulager les pandémies à venir ?

À grappiller pendant qu’il en reste!

Alceno Monastrell 2017, Jumilla, Espagne (17,35 $ – 14234094). On a massé et arrondi la musculature du mourvèdre ici (le monastrell local) en lui conférant, derrière sa trame boisée bien serrante, un charme indéniable. Un rouge bio de type « plaisir coupable » qui s’écluse à une vitesse d’enfer sur une généreuse pointe de pizza relevée de jambon. (5) © ★★ 1/2

Domaine de Brin « Terres Blanches » 2018, Gaillac, Sud-Ouest, France (26,05 $ – 13314666). Le cépage mauzac a une saveur de Moyen Âge tant il véhicule à lui seul une histoire chargée d’hommes, de lieux, de territoires. Parfums et saveurs possèdent ici ce petit quelque chose de dépassé, de suranné, mais aussi de touchant, tant la texture fraîche marquée par l’amertume captive. Un blanc sec nature, habilement vinifié, de jolie longueur. (5) © ★★★


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles