Les cocktails ont-ils un genre?

Un vrai créateur de cocktail se basera évidemment toujours sur les goûts plutôt que les idées reçues.
Photo: iStock Un vrai créateur de cocktail se basera évidemment toujours sur les goûts plutôt que les idées reçues.

« Les hommes boivent des cocktails aussi. » Lancée en début d’année, cette pub de la bière Heineken présente une succession de scènes dans lesquelles un homme et une femme, dans un bar ou un resto, se font systématiquement tendre, lui, une bière, elle, un cocktail. Chaque fois, ils échangent leur verre. Pourquoi cette boisson bleutée avec une cerise dedans serait-elle forcément destinée à madame ? Pourquoi cette lager blonde serait-elle forcément prisée par monsieur ? « Santé, peu importe ce que vous avez commandé », conclut la campagne conçue par Publicis Italia.

Le cas est-il si fréquent qu’il fallait en faire un slogan ? « On est des créatures de stéréotypes. C’est un réflexe désolant, mais excusable », remarque Patrice Plante. Celui qui a signé quatre livres, dont L’aventure de la mixologie, et fondé la super compagnie de sirops naturels Monsieur Cocktail, est un absolu passionné. Et un fin observateur. « Dans le cadre de mon travail, j’ai remarqué qu’il y a vraiment deux pôles. Il y a des gars qui vont commander toutes sortes de choses, et d’autres qui refusent catégoriquement de se faire servir un cocktail qui pourrait avoir l’air féminin. »

Des exemples ? « Ils vont demander de se faire servir des cocktails très forts en alcool comme des dry martini, dans des verres à old fashioned pour ne vraiment dégager aucune pointe de féminité. Certains préjugés sont vraiment très ancrés. »

Outre « la société », la pub serait-elle en partie à blâmer ? « Beaucoup de mouvements culturels sont initiés par le marketing, oui. Mais aussi par des intérêts très personnels, estime Patrice Plante. Après tout, le marketing bien fait se base sur des statistiques réelles. »

Il mentionne ici tous ces nouveaux cocktails prêts à boire, sans sucre, coiffés de noms comme Skinny Girl. « Maintenant, avec la montée en popularité du fitness, ces produits visent plutôt les gens qui vont au gym. »

Un vrai créateur de cocktail, toutefois, se basera évidemment toujours sur les goûts plutôt que les idées reçues. « Quelqu’un qui a l’air de faire du sport, on ne lui suggérera pas tout de suite une vodka soda !, s’esclaffe-t-il. On va le laisser parler d’abord. »

1, 2, 3, 4, 5 mojito

En novembre, la chaîne de resto londonienne Burger & Lobster a lancé son menu spécial « mixed-ology », comme dans « mixte ». Sur la carte des boissons, on y trouve donc cinq cocktails inspirés par des classiques, dont le cosmopolitan et la piña colada. Particularité : tous ces cocktails sont transparents. Et ils ne s’appellent plus mojito ou margarita, mais plutôt 1, 2, ou 3. Ça manque de poésie ? On trouve aussi.

Le créateur de cocktails Eduard Balan et le chef de bar George Pugsley justifient leur idée en se basant sur une expérience menée par l’établissement. Apparemment, 11 % de leurs clientes auraient dit non à un cocktail qui sonnait « trop masculin » (Pensez : negroni). De plus, 31 % de leurs clients auraient, quant à eux, refusé un cocktail parce que « le nom sonnait trop féminin » (lire : un cosmo). Vraiment ? Lancer « Je vais prendre une margarita » serait plus gênant que « Je vais prendre un numéro deux »?

Eh bien, pour certains, il semblerait que si. Pensons à la vague du « brosé » qui a assailli les États-Unis il y a une décennie. Contraction marrante des mots « rosé » et « bro », comme dans « mec », cette tendance désignait les gars « qui osaient » boire du vin rosé, donc. Car, parfois, il faut une mode de masse pour que certains se lancent, rappelle le journaliste américain Jason Wilson.

Bon vivant spécialisé en boissons, Jason Wilson a notamment fait paraître l’essai Boozehound, qui retrace ses pérégrinations dans l’univers du cocktail. Que certains drinks soient spécifiquement destinés à un genre ? Il trouve ça idiot, point. « Si un verre à martini constitue un affront à la masculinité d’un homme, on a de plus gros problèmes à régler que la question de ce qu’il boit », s’amuse-t-il.

Ah, il est honnête : lui-même ne commanderait pas un sex on the beach. Ou un appletini. « Mais pas parce que c’est censément féminin. Seulement parce que c’est souvent atrocement mauvais. »

« Comment dire ? ajoute-t-il. Je pense que parmi certains êtres de type néandertalien, beaucoup de stéréotypes existent. Du genre : “Je suis un vrai gars, je ne bois pas de vin, MOI”. Ce n’est même pas une question de genre, c’est de dire “je suis un homme du peuple. Je ne fais pas partie de l’élite.” »

Mais dans les 20 dernières années, bien des choses ont changé. Sur la scène des bars, le début du XXIe siècle en Amérique a été marqué par l’arrivée de la « Cocktail Renaissance ». Explications de Jason Wilson : « Quand ce grand mouvement est arrivé, les femmes étaient à l’avant. Je pense à ces barmaids d’influence que sont Audrey Saunders et Julie Reiner, par exemple. C’était vraiment une affaire de filles. Même si, évidemment, il y avait de petits groupes de gars un peu geeks qui s’y intéressaient aussi. »

Comment dire ? Je pense que parmi certains êtres de type néandertalien, beaucoup de stéréotypes existent. Du genre : “Je suis un vrai gars, je ne bois pas de vin, MOI”.

Patrice Plante, l’un de ceux ayant mené ce renouveau du cocktail au Québec, abonde dans le même sens. « Les gars qui embarquent dans la mixologie, ils embarquent fort ! Ils se montent des bars à 5000 $, ils se font venir des outils à 500 piastres du Japon. »

Reste que, d’après son expérience, « le cocktail est l’apanage des femmes ». « En regardant les statistiques des gens qui consultent nos sites de recettes, notamment, on remarque qu’une grande proportion de femmes sont accrochées au monde du cocktail et développent une sensibilité, une curiosité. Dépendamment des plateformes, elles constituent entre 70 et 77 % de notre clientèle. Les hommes, eux, aiment beaucoup les tonics. Mais ils ne sont pas de grands cocktaileux… » Remarque avec un clin d’œil en coin : « Ça renforce encore plus le réflexe de donner la bière au gars et le cosmo à la fille ! »

Du fort, des femmes

« Il y a un intérêt grandissant pour le gin et une curiosité pour le whisky qui a longtemps été très associé aux hommes », remarque Patrice Plante. Rappelez-vous en effet de cette autre pub parlante. Celle de Jim Beam, dans laquelle l’actrice Mila Kunis était présentée comme « the whisky woman ».

Joanie Métivier est réellement une de ces « whisky women ». Elle a été la première Québécoise à obtenir la certification de la formation londonienne Whisky ambassador, en 2017. Les réactions qu’elle reçoit lorsqu’elle communique son titre ? « Soit les gens sont super intéressés, ils veulent en savoir plus. Soit ils disent carrément : “Mais NON. T’es une femme.” Comme si le fait de ne pas avoir de barbe faisait en sorte que je ne pouvais pas aimer le whisky. »

Pourtant, celle qui est également rédactrice en chef du magazine Vins et vignoble a toujours apprécié cet univers. « Souvent, les amateurs aiment les whiskys les plus tourbeux et intenses possible. Moi, c’est l’élégance de certains produits qui m’intéressent. » Elle s’arrête et remarque : « Encore là, on pourrait parler de préjugés, de la délicatesse par rapport au corsé, mais je pense que c’est plutôt une appréciation personnelle que le fait que je sois une fille. »

Le préjugé tend à s’effriter, mais il est tenace, dit Joanie Métivier. « On pense encore qu’une femme ne devrait pas boire autant qu’un homme. Personnellement, si je peux finir les verres de mon copain, ça fait bien mon affaire ! »