Blancs d’Alsace, des nobles en tenue minérale

Les microvariations de sous-sols révélées dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin ne cessaient de jouer au chat et à la souris, proposant aux schistes, granits, marnes argilo-calcaires et autres substrats volcaniques la possibilité de démultiplier la forte personnalité de ces deux cépages.
Photo: Jean Aubry Les microvariations de sous-sols révélées dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin ne cessaient de jouer au chat et à la souris, proposant aux schistes, granits, marnes argilo-calcaires et autres substrats volcaniques la possibilité de démultiplier la forte personnalité de ces deux cépages.

Vous pensiez que la Bourgogne offrait aux seuls pinot noir et chardonnay cette possibilité décuplée d’expressions liées à la grande diversité des terroirs locaux ? Permettez que je vous dise que vous n’avez encore rien vu (bu) en ce qui a trait aux possibilités qu’affichent, en Alsace, les riesling, gewurztraminer, pinot blanc, pinot gris, muscat et pinot noir ! Confondant, tout simplement. C’est ce que révélait cette semaine une dégustation de quatre rieslings et de quatre pinots gris dans le cadre d’une soirée thématique prévue aux Amis du vin du Devoir chez Studio Vin.

Confondant oui, car, comme nous le révélaient ici ces « nobles en tenue minérale », les microvariations de sous-sols révélées dans le Haut-Rhin (nord de Mulhouse) et dans le Bas-Rhin (sud de Strasbourg) ne cessaient de jouer au chat et à la souris, proposant aux schistes, granits, marnes argilo-calcaires et autres substrats volcaniques la possibilité de démultiplier la forte personnalité de ces deux cépages qui, en retour, ouvraient sur d’autres pistes. Telle cette bousculade de notes livrées à elle-même entre les intervalles d’une portée musicale. Une dame, visiblement transportée, parlait même ici de brillants « chants de roche ». Prêtons l’oreille !

Rieslings

Les Écaillers 2011, Léon Beyer, Eguisheim (33,25 $ – 974667). Marc Beyer aime ses rieslings salivants et bien droits, avec cette portée de fruit toujours cadrée par les instances minérales appropriées. Pointe de citron, de silex sur un ensemble bien sec et bien vivant. Aux huîtres, camarade ! (5) © ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Vorbourg 2015, Clos Saint Landelin, Rouffach (62,50 $ – 13821861). Ce millésime concentre dans ce grand cru issu de l’agriculture biologique une sève alliant finesse et puissance, densité et légèreté, avec un goût profond de calcaire. Race et longueur. (5+) © ★★★★ Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Sommerberg 2017, Albert Boxler, Niedermorschwihr (92 $ – 11698521). Grosse, très grosse pointure que ce grand cru pentu et admirablement bien exposé. Mais voilà, infanticide assuré ici tant ce grand blanc en est encore à ses balbutiements. Ajoutez le fait que la maison tend de plus à contracter ses jus en mode réduction et vous touchez là, à même cette morsure de granit, à un blanc sans cesse expansif, à la sève puissante, fine, royale, longue et tendue. (10+) © ★★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★★ +

Herrenweg 2018, Domaine Barmès-Buecher, Wettolsheim (29,65 $ – 11153117). Sa position l’a désavantagé (derrière le Sommerberg), mais il demeure que ce riesling bio respire la grâce avec un irrésistible parfum de poire à peine muscaté. Plutôt sec, admirablement léger, avec une acidité légèrement en retrait. (5) ★★★ Moyenne du groupe : ★★ 1/2

Pinots gris

Les jardins 2017, Domaine Ostertag, Epfig (36,50 $ – 866681). L’artiste-jardinier André Ostertag livre ici un bio en tous points médusant, d’une indéniable fraîcheur avec ses arômes de vinaigre de cidre, de pomme et de coriandre fraîche, le tout livré avec une espèce de jubilation savoureuse et festive, profonde et joliment nuancée. Cuisine thaïe ? (5+) © ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Réserve personnelle 2014, Trimbach, Ribeauvillé (48,25 $ – 13905087). L’archétype du blanc d’Alsace dans son intégrité, sa tenue et son équilibre souverain. Le fruité net, généreux et énergique se drape d’une salinité qui le mobilise et le transporte longuement en bouche. D’une maison respectable qui a depuis longtemps fait ses preuves. Ris de veau ? (5+) © ★★★★ Moyenne du groupe : ★★★★

Kirchberg 2016, Kientzler, Ribeauvillé (55 $ – 13903049). Le jeu du chat et de la souris, car on ne sait qui, du cépage ou du terroir, s’impose alternativement. Discret tout de même, un rien austère, ce grand cru n’a rien du vin festif. Il tient plutôt du recueillement, de l’introspection, avec ce fruité profond sans cesse dynamisé par le minéral. Longue finale saline. (10+) ★★★★ Moyenne du groupe : ★★★ 1/2 +

Brand 2013, Josmeyer, Wintzenheim (70,25 $ – 14191039). Les sœurs Meyer livrent ici une petite bombe minérale (granit) par sa structure, tout en étant aromatique par sa trame évolutive où la pêche, l’abricot sec et les notes fines de gelée royale se faufilent avec tout autant de force que d’élégance et de race. Grand blanc de sève. (5) ★★★★ Moyenne du groupe : ★★★★ +

À grappiller pendant qu’il en reste!

Les Frontons flingueurs 2018, Frontons, Sud-Ouest, France (22,10 $ – 14228516). « À dégainer sans soif ! » est-il mentionné sans ménagement sur la contre-étiquette. Ce n’est pas la bande à Lino Ventura qui s’y opposera ! Non plus que tonton Aubry, lui-même porté sur la négrette, surtout si elle a de ces fruités à vous enjoliver le buffet en toute cordialité. Un autre exemple de vin bio dont le charme et la buvabilité, la franchise et la palatabilité s’inscrivent au menu des copains. Il faudra dégainer rapidement, car ce rouge s’envole rapidement des tablettes ! (5) ★★★ ©

Collioure 2018 « La Pinède », Domaine de la Tour Vieille, Roussillon, France (27,15 $ – 13638513). De somptueux grenaches couplés à de vieux carignans — bien évidemment ! — et voilà que ce cru exposé à tous les vents vous offre des airs du Sud, là où soufflent le chaud et le froid dans un univers où la roche affleure en surface. C’est d’ailleurs ce qui en tisse la tension, sous le couvert de tanins mûrs, abondants, aux nuances de résines et de cacao. Un rouge puissant doté de caractère, à servir sur une longe de porc aux figues. (10 +) ★★★ 1/2 ©

Jurançon sec 2018, « La Part Davant », Camin Larredya, Sud-Ouest, France (32,25 $ – 12233434). Je suis chaque fois chaviré du fait que de tels vins existent. Et qu’ils portent à eux seuls ce langage végétal unique et compréhensible aux sens, à qui sait en prendre calmement la mesure et, dans ce cas, le mystère. Vin orange ? La robe nous y invite. Vin étrange ? La suite nous y plonge. Que demander de mieux ? Le bouquet est déroutant bien qu’en toute discrétion : zeste d’orange amère, citrouille confite, miel des Pyrénées, ambre et poire pochée… Tout ici déroute et intrigue. La bouche est vineuse, ample et peu acide, lovant ses intentions savoureuses autour d’un pivot où des amers souverains prolongent longuement une finale qui ne veut pas mourir. Longue garde prévisible bien qu’un chèvre bien né puisse lui faire honneur aussi. (10 +) ★★★★ 1/2


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles