Les nouvelles bières bruxelloises

Depuis quelques années, une nouvelle génération de brasseurs artisanaux transforme le visage de la scène brassicole bruxelloise.
Marie-France Coallier Le Devoir Depuis quelques années, une nouvelle génération de brasseurs artisanaux transforme le visage de la scène brassicole bruxelloise.

Depuis quelques années, une nouvelle génération de brasseurs artisanaux transforme le visage de la scène brassicole bruxelloise. Pour notre dernier texte sur le sujet, voici un survol des nouvelles adresses en commençant par la plus créative des jeunes brasseries de Bruxelles, Nanobrasserie L’Ermitage.

Le boulot qu’occupait Nacim Menu dans le milieu du cinéma l’a mené à séjourner pendant cinq mois à Montréal il y a quelques années. « J’étais déjà brasseur amateur avec mes actuels associés, mais nous n’avions pas le projet d’ouvrir une brasserie, raconte-t-il. En partant pour Montréal, je me disais : “Comment vais-je faire là-bas pour la bière, ça va être la déprime…” En fait, c’est tout le contraire qui s’est passé : quand je suis revenu en Belgique, les bières canadiennes me manquaient ! J’ai vécu à Montréal une sorte d’épiphanie. » Une expérience qui l’a poussé à convaincre ses amis de démarrer une entreprise brassicole.

Par un heureux concours de circonstances, ils ont déniché ce local dans le quartier Anderlecht, à un coin de rue de la brasserie Cantillon. « Une ancienne usine à cigarettes — on reste dans le vice », raconte Nacim Menu en rigolant. La Nanobrasserie L’Ermitage a ouvert ses portes à l’automne 2017, accueillant sa clientèle avec ses NEIPA (franchement réussies), ses stouts créatifs, ses saisons réinventées et des collaborations stimulantes. Lors de notre visite en octobre dernier, on servait au bar la Petite Patrie, une délicieuse pilsner d’inspiration tchèque brassée en collaboration avec Olivier Dupras, de L’Isle de Garde, dans le quartier Rosemont !

Le décor tranche radicalement avec celui des bons vieux cafés bruxellois, les brasseurs ayant conservé le cachet industriel, avec du mobilier de bois bricolé et une terrasse dans la cour avant faite de vieilles palettes. Pour le look autant que pour le menu, on s’y sent davantage à Burlington qu’à Bruxelles. « On avait envie de faire quelque chose de différent de ce que font les brasseries traditionnelles, explique Menu. De manière générale, la plupart de nos bières sont d’influence nord-américaine plutôt que belge. »

La clientèle découvre ces bières d’ailleurs et apprécie. « La génération de nos parents est généralement plus frileuse vis-à-vis des bières amères, mais les plus jeunes sont enthousiastes par rapport à nos recettes. » Si bien que les brasseurs ont inauguré en décembre dernier un café dans le quartier Saint-Gilles, plus au sud, où on peut boire et manger.

La Nanobrasserie L’Ermitage est une formidable addition à la scène brassicole bruxelloise, « en pleine explosion », estime Nacim Menu. « Plusieurs facteurs expliquent cela : la nouvelle vague de brasseries partout dans le monde qui a fini par arriver doucement chez nous, d’abord durant la première décennie des années 2000 — le nombre de brasseries à Bruxelles a doublé en l’espace de deux ou trois ans ! Ensuite, je pense que cet engouement est fortement lié à l’époque dans laquelle on vit. Les gens sont plus sensibles à l’idée de consommer des produits locaux : ils veulent boire local, manger local, acheter des produits locaux. Il y a une demande pour ce genre de produits, et indirectement pour les bières artisanales. »

La scène du Nouveau Monde

Fondée par un Bruxellois, Olivier de Brauwere, et un Breton, Sébastien Morvan, l’entreprise Brussels Beer Project (BBP) a ouvert ses portes il y a six ans avec une idée jusqu’alors inédite, voire hérétique, dans la capitale belge. « Notre modèle d’affaires est un peu particulier puisqu’on a démarré sans brasserie », explique Antoine Dubois, premier brasseur à avoir rejoint le duo qui s’est lancé grâce à du financement participatif et avec un slogan (en anglais) visant à donner un coup de pied dans la tradition brassicole belge : « Leave the abbaye, join the playground ».

Ainsi, la majeure partie de la production de BBP — ses bières régulières, telles que la juteuse Delta IPA et la Jungle Joy, une double à la mangue et au fruit de la passion — est confiée en sous-traitance ; les bières saisonnières et les expérimentations sont produites dans sa petite salle de brassage de la rue Antoine Dansaert, à un jet de pierres du canal de Bruxelles, non loin de la place Sainte-Catherine.

L’entreprise, qui soigne son image avec ses étiquettes colorées et épurées, dispose d’un salon de dégustation où on peut se procurer ses plus récentes créations. Le jour de notre visite, elle lançait justement la Tough Cookie, une recette inspirée des « pastry stout » américaines, fabriquée avec les speculoos de la célèbre Maison Dandoy de Bruxelles.

« On a découvert la scène brassicole du Nouveau Monde, ces brasseries artisanales américaines qui, pendant longtemps, se sont inspirées de la tradition belge avant de s’en libérer », explique Dubois, qui dit vouloir lui aussi s’éloigner de cette tradition « tout à fait respectable », insiste-t-il. « On peut faire les choses autrement ; nous, on avait envie de s’inspirer des brasseurs artisanaux américains tout en s’en différenciant, notamment grâce au crowdfunding. » L’idée de bâtir une communauté autour de BBP motive également ses fondateurs : « On est très ouverts au feedback ; on veut que les gens s’approprient nos produits. » Et pour ce faire, ils invitent par exemple le public à choisir leurs nouvelles recettes.

« Je pense que, lorsqu’on entreprend ce genre de démarche, on assume le fait de donner un coup de pied au cul de la scène brassicole belge parce que c’est important de “challenger” le milieu », dit Dubois, qui croit que l’arrivée de BBP a pu être mal perçue par certains, mais qu’elle a été saluée par des consommateurs avides de nouveauté. La manœuvre, un savant mélange de marketing bien ficelé et de recettes originales, semble porter ses fruits : Brussels Beer Project a récemment ouvert une succursale dans le quartier Pigalle, à Paris — au 1, rue de Bruxelles !

On boit à Laeken !

L’inauguration, à la mi-octobre, de la microbrasserie La Source Beer Co. confirme la commune de Laeken, au nord-ouest du centre historique de Bruxelles, comme la nouvelle destination des amateurs de bières artisanales. Il s’agit de la troisième microbrasserie à s’installer là, dans la rue Dieudonné Lefèvre, au nord du parc Tour & Taxis. Brasserie En Stoemelings fut la première à investir le quartier en 2014 ; elle propose des « bières traditionnelles [belges] avec une twist », telle cette solide « triple de soif » à 7 % d’alcool par volume baptisée Curieuse Neus.

Sa voisine punk No Science a ouvert ses portes en 2016, affichant une préférence pour toutes les déclinaisons de l’India pale ale, comme leur Noisy Pale Ale, une IPA belge à 6 % d’alcool par volume parfumée aux houblons Challenger et Mosaic. Les trois microbrasseries se visitent dans un rayon de 100 mètres.