Mieux que des oranges à Noël: du vin orange

Les Amis du «Devoir» se sont penchés récemment sur le cas des vins orange. Voici leur verdict.
Photo: Jean Aubry Les Amis du «Devoir» se sont penchés récemment sur le cas des vins orange. Voici leur verdict.

À l’image des vins nature, les « orange » ne sont-ils qu’un effet de mode où le médiocre côtoie le sublime ? L’année qui s’achève aura eu le mérite en tout cas d’élargir les horizons organoleptiques d’adeptes convaincus ou de curieux titillés de nouveauté. Encore faut-il — et on ne le martèlera jamais assez — que le vin soit net, droit, loyal et intègre. En ce sens, il apparaîtra plus logique de boire un vin dit « conventionnel » vinifié sans failles apparentes à un « naturorange » qui bafoue la définition même du mot « vin ».

Nature et orange se rejoignent pourtant. Par exemple, sur les doses pratiquement inexistantes de dioxyde de soufre prévues dans la cuve comme à la mise en bouteille. Les seconds ayant toutefois l’avantage d’être moins fragilisés que les premiers, car leur élaboration même, soit une lente oxydation ménagée sur peau, leur assure en retour une protection supplémentaire contre les vices de l’oxygène et du temps.

Qu’est-qu’un vin orange ? Tout bêtement une macération plus ou moins prolongée de raisins blancs (ou faiblement pigmentés, tel le pinot gris, la ribolla gialla etc.), et vinifiés ensuite comme tels, égrappés ou non. Cela, quel que soit le logement vinaire, bien que le kvevri (amphore ou jarre géorgienne en terre cuite) en soit historiquement le réceptacle le plus utilisé. En raison de leur spécificité intrinsèque, les vins orange rejoignent les blancs, les rosés et les rouges. Tous, des styles à part entière.

Les Amis du vin du Devoir se penchaient récemment sur leur cas. Avec des « Oh ! » et des « Ah ! », surtout des hauts et… pas beaucoup de bas. Constats : une moyenne de prix passablement élevée ; des robes chaudes et attirantes, quoique parfois voilées ; des difficultés à cerner les cépages comme les origines ; des équilibres qui privilégient un relief à peine tanique combinés à des amers déroutants ; des longévités potentielles inhabituelles en bouteille ; des évolutions fascinantes et fluctuantes dans le verre ; une majorité de vins bios et, enfin, des difficultés de dire et de nommer ses impressions, comme si elles cherchaient à éclaircir les origines du monde. Quelques notes…

La Stoppa 2014, Emilia Ageno, Émilie-Romagne, Italie (44 $ – 12512046). Une malvasia nera de haute expression macérée pas moins de 16 semaines, à la fois précise, vibrante, profonde, saline, énergique et cohérente, bref, top ! (10+) ★★★★ Moyenne du groupe : divisé entre ★★★ 1/2 et ★★★★

Riesling Trocken 2015 « OMG », Selbach Oster, Mosel, Allemagne (38 $ – 13999141). Grand minéral en vue ! Mais derrière la robe safran orangée, un monde confondant où framboise, schiste et thé des bois cadrent une bouche disciplinée, racée, intrusive, longue et profonde. Curry d’agneau ? (10+) © ★★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★★ 1/2

Mtsvane Qvevri 2017, Vinoterra, Kakhétie, Géorgie (30,75 $ – 13840981). Avec ses 24 semaines sous kvevri, le cépage mtsvane (en grappes entières) mystifie. Tel un ermite puisant aux origines du monde dans sa cellule étroite ou ce plongeur happé en apnée profonde dans la Grande bleue. Câpre séchée, camomille, pomme blette… un orange-caramel énigmatique. (10+) © ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★

Radikon Slatnik 2017, Frioul Vénétie-Julienne, Italie (57 $ – 14219927). Chardonnay (80 %) et tocai égrappés sculptent, sous trois semaines de macération, un ensemble d’une rare pertinence, à mon sens parmi le trio de tête mondial. C’est à la fois large et aiguisé, précis et multipiste, au rayonnement dynamique incomparable. Grand vin ! (10 +) © ★★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★★

Orange Réserve, Domaine Tetramythos, Patras, Grèce (32,50 $ – 14070878). Des baies de vieilles vignes de roditis macérées en amphores pendant trois semaines pour un goût dense et salin de fruit jaune relevé d’une touche balsamique. Densité, mâche, longueur. Salade grecque, feuilles de vigne farcies… (10+) © ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Trois autres vins orange aux Amis du vin du «Devoir»…

Macération 2018, Adega de Penalva, Dao, Portugal (21,60 $ – 13844317). Un orange de cave coopérative couleur tire éponge, bien sec, discret, sans réelle perspective ni profondeur. (5+) ★★ Moyenne du groupe : ★★ 1/2

À fleur de peau 2018, Nicole et Jean Bojanowski, Vin de France, France (32 $ – n.d.). Pigeage et remontage sur un muscat à petit grain pendant 15 jours pour un orange-or vif, une bouche enveloppée (alcool), avec goût profond de gâteau aux pêche-ananas renversé. Pas mal sur une tarte au romarin ou un tajine à l’abricot. (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★ 1/2

Paleokerisio 2018, Glivanos, Ioannina, Grèce (14,30 $ les 500 ml – 13959915 – à venir). Vous prévoyez des huevos rancheros ou de l’anguille fumée lors du brunch dominical ? Surveillez alors l’arrivée de cette émoustillante cuvée où la douceur de l’ensemble (26 g/L) s’harmonise à une dynamique aussi festive que crédible en bouche. Cépage debina (97 %), ici macéré 12 jours en fûts. Un régal ! (5) ★★★ 1/2. Moyenne du groupe : ★★★★ (décomplexé)


Trois champagnes

Fleury Blanc de Noirs brut (56,75 $ – 13090631). Première maison familiale champenoise à aborder la biodynamie en 1989, Fleury livre depuis des champagnes de caractère, droits et intègres, mais ne ménageant pas non plus le fruité qui tangue, sous la vivacité des bulles, entre puissance et finesse. Un flacon qui ouvrira l’appétit ou le mènera à bon port, entre la poire et le fromage. Fort recommandable. (5+) ★★★ 1/2

Bollinger Spéciale Cuvée (85,50 $ – 384529). Le prochain James Bond à paraître sur un écran près de chez vous au printemps fournira les munitions à notre héros avec une cuvée millésimée 2011 essentiellement composée des meilleurs pinots noirs d’Aÿ. Nous y reviendrons. Pour le moment, ce BSA convainc une fois de plus, mais avec cette impression que ce grand vin peut encore s’assagir une bonne dizaine d’années en cave pour révéler son plein potentiel. Grande finesse d’ensemble, avec un fruité mûr, persuasif et profond, sans cesse soutenu par un train de bulles à vous donner le tournis. Un champagne de repas qui se vit lentement, une gorgée à la fois, dans l’écrin fin d’un verre de type bourgogne, avec un pétoncle ou deux beurre blanc-citron pour le trémousser un peu plus. (5+) ★★★★

Bruno Paillard Rosée Première Cuvée (86,25 $ – 638494). À ce niveau de sensibilité, il ne reste qu’à se laisser porter ! Une première presse de pinot noir à laquelle une part infime mais variable de chardonnay confère des nuances grillées et citronnées, mais surtout un ensemble où la bulle fine s’étire en satinant une bouche des plus sensuelles. Un champagne chuchotant la grâce, à l’oreille et au palais de celle ou de celui qui sait vivre sa vie en en partageant les moments essentiels. Il semblerait, selon le chef étoilé Joël Robuchon, que ce multimillésime accompagne à merveille la Cocotte de homard aux marrons et aux truffes. Que diable, pourquoi en douterais-je ? (5+) ★★★★


Trois vins, à grappiller pendant qu’il en reste!

Petit Clos Triguedina 2016, Cahors, Sud-Ouest, France (21,35 $ – 10778967). La signature de Jean-Luc Baldès inscrit le malbec en lettres vermillon foncé sur le dos de tanins mûrs, sphériques et de belle vivacité. Avec ce qu’il y a de « fond » pour écrire un chapitre entier consacré à ce grand cépage cadurcien. Pas mal sur les chipolatas. (5) © ★★★

Domaine de Mouscaillo, Crémant de Limoux Brut, Languedoc-Roussillon, France (24,95 $ – 1362221). Selon les experts, la première bulle à avoir jamais vu le jour serait originaire de Limoux. Qu’elle soit de Champagne ou de Limoux, me direz-vous, mais qu’est-ce qu’on s’en fout ! Surtout lorsqu’elle mousse de Mouscaillo, avec son beau volume de chardonnay bien fruité, sa touche de pinot noir, mais surtout ces 10 % de chenin blanc qui la balisent avec expression. C’est peu dosé, vivace, éclatant et nourrissant, de l’entrée de bouche à la finale qui se veut ici longue et affirmée. Authentique, surtout hautement recommandable. (5+) ★★★ 1/2

Morgon Cuvée Corcelette 2017, Jean Foillard, Beaujolais, France (44,50 $ – 12201643). Chaque millilitre de gamay trouve dans cette cuvée de haute densité son expression la plus aboutie. Comme si une vérité toute fruitée s’y présentait dans toute son évidence, avec l’éclat digne d’un astre naissant porté par une charge d’énergie considérable, constamment modulé par ses origines organiques terriennes. Pour le dire simplement, ce rouge enchante en plaçant les sens en perpétuelle réjouissance. La sève d’un grand cru, à la fois construit et élégant, d’une allonge plus que manifeste. (10+) © ★★★★


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles