Énigmatique Jura

Le cépage savagnin poussé jusque dans ses derniers retranchements oxydatifs, ici dans son clavelin de 62 centilitres.
Photo: Jean Aubry Le cépage savagnin poussé jusque dans ses derniers retranchements oxydatifs, ici dans son clavelin de 62 centilitres.

Le Nouveau Petit Robert lève le voile sur le mot « énigmatique » en ces termes  : « Qui renferme une énigme, tient de l’énigme par son caractère peu clair. » Avec les synonymes d’usage que sont les mots « impénétrable », « indéchiffrable », « insondable », « mystérieux », « obscur » ou, encore, « sibyllin ». Visiblement, Paul Robert ne s’était pas encore frotté, lors de la rédaction de son dictionnaire, aux mots « vin jaune ».

En fins limiers et ne reculant devant aucune piste valable, Les Amis du vin du Devoir (AVD) tentaient récemment de lever le voile mycodermique sur ce vin, si singulier d’ailleurs que même le mot « énigmatique » s’opacifie à son contact. Alors, imaginez ce « jaune » qui, légalement, doit séjourner pas moins de 75 mois (!) en fût sans être toutefois ouillé. Ouiller ? C’est l’action visant à compenser la consume (vin évaporé) jusqu’à la bonde. Une part des anges qui confère au vin jaune ces mystérieuses nuances oxydatives évoquant d’insondables flaveurs de pomme blette, de morille, de curry et de brou de noix pour ne nommer que celles-là.

La dégustation du Château Chalon 2011 de Bénédicte et de Stéphane Tissot (137,75 $ – 13875674) qui tient, soit dit en passant, du privilège, pour ne pas dire d’une expérience inclassable, releva le défi de pousser le cépage savagnin jusque dans ses derniers retranchements oxydatifs, tout en le maintenant sur le fil du rasoir d’un fruité énergisé par une acidité mais, surtout, par une gamme d’amers proprement dévastateurs. Traité en biodynamie, l’ensemble apparaissait d’une clarté, d’un dynamisme, d’une longueur en bouche à couper le souffle. Bref, éternel. À la question posée au groupe : Quelle note lui attribuez-vous ? Pierre Véronneau, un AVD de longue date, y est allé d’un « Mais on ne note pas la Joconde, voyons ! » Moi, si. (10 +) ★★★★★

Qu’elle soit ouillée ou non, la production jurassienne donne l’impression d’être sans cesse investie de cette aura de « jaune » qui contamine tout sur son passage. Chardonnay et savagnin semblent s’y étoffer en textures, en épaisseur, en profondeur, imprégnés de cette flore microbienne locale qui sculpte les profils et joue de tonalités. Quelques beaux spécimens dégustés…

Crémant du Jura, Bénédicte Stéphane Tissot (33,75 $ – 11456492). Vivacité et précision du fruité derrière une bulle fine, énergique, bien tracée. Très peu dosé. (5+) ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★

Chardonnay 2015, Domaine de Montbourgeau, Étoile (28,30 $ – 11557541). Une fine « vrille » oxydative se love ici à une trame fruitée mûre, profonde, substantielle et de belle allonge. Le 2016 lui succède sans faillir. (5) © ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Chardonnay « Cuvée Flor » 2017, Domaine Baud, Côtes du Jura (22,95 $ – 12856640). Cette cuvée ouillée a des allures chablisiennes par sa lisibilité saline et minérale. C’est épuré, net, précis. (5) ★★★ Moyenne du groupe : ★★ 1/2

Chardonnay « Terre du Lias » 2016, Domaine de la Borde, Arbois Pupillin (42,50 $ – 12886494). Julien Mareschal voit juste et livre grand ! Un bio intrigant, très frais, dense (les marnes bleues), exotique, tonique, ascensionnel. (10+) © ★★★★ Moyenne du groupe : ★★★★

Savagnin 2017 « Les Sarres » 2017, Domaine Rijckaert, Côtes du Jura (33 $ – 12951356). La montée des amers se combine aux notes de marrons chauds et d’épices, le tout livré sous une tension longue et jubilatoire. (5+) ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Poulsard 2016, Domaine Lignier, Arbois (22 $ – 14057729).  À ce prix, oubliez le pinot noir ! Un rouge si délicat, subtil, léger, fragile et discrètement parfumé (mûres, groseilles) qu’il donne le goût de rêvasser et de passer de l’autre côté du miroir tant il apaise et chuchote. (5) ★★★ Moyenne du groupe : ★★★

Les Mullineux dans le Swartland sud-africain

De Cape Town, vous pointez au nord-est à l’intérieur des terres, où une série de coteaux portent un vignoble qui, encore récemment, ne faisait pas grand bruit à l’international. Si à tout hasard vous passez dans le coin (bon, ce n’est pas tout à fait un aller-retour au dépanneur, j’en conviens !), il faudra passer par Riebeek-Kasteel, où se tient en novembre de chaque année un festival pas piqué des hannetons.

Les Sadie, Lammershoek, Meerhof, Annex Kloof et autres Boekenhoutskloof (et sa fameuse cuvée syrah Porseleinberg 2016 – 86,75 $ – 13141339 – (10+) ★★★★ ©) y présentent des chenins, des mourvèdres et des syrahs de premier ordre, sur granits et schistes. Chris et Andrea Mullineux font partie de cette génération qui, depuis 2010, participe à une petite révolution, dont on commence à peine à mesurer les effets sur le terrain. Dans un contexte, faut-il le souligner, où trois millésimes de sécheresse consécutifs (2016, 2017 et 2018) donnent du fil à retordre aux vignerons. Et aussi à la syrah, particulièrement sensible au manque d’hygrométrie. Quelques vins de la maison sont actuellement disponibles, en quantités très limitées cependant. Quelques notes…

Chenin Blanc 2018, Kloof Street (22,20 $ – 12889409). Une moyenne d’âge de 40 ans pour un jus qui ne manque pas de densité, tout en étant peu acide toutefois. Rondeur et finale épicée. (5) ★★★

Old Vines White 2018 (41,70 $ en I. P.  info@rezin.com). On monte d’un gros cran avec un chenin sec de grande pureté, substantiel mais aussi d’une sapidité et d’une puissance qui allongent la finale. On se rapproche de l’esprit ligérien, seulement en plus généreux, avec ce terroir derrière qui se « goûte ». (5+) ★★★ 1/2 ©

Chenin Blanc Western Cape Granite 2018 (95 $ – 13134921). Le cépage courbe l’échine pour mieux sublimer les sols granitiques qui irriguent froidement son fruité pour mieux lui substituer une veine minérale précise, tonique et particulièrement électrisante. On passe ici à un niveau supérieur ! Le fruité de pêche confite y est profond et l’ensemble puissant, riche mais encore une fois d’une exemplaire vitalité. Un monument d’originalité, surtout, une facette encore inconnue (du moins pour moi) de grand chenin blanc. (10+) ★★★★ 1/2 ©

Syrah 2016 (46 $ – 13826400). Les trois syrahs dégustées présentent toutes une certaine forme d’austérité, tel un secret qui peine à se libérer des assises minérales qui portent leurs souffles respectifs. Celle-ci se livre tout de même avec charme, ampleur et relief sur une bouche musculeuse mais fine, fraîche et parfaitement cadrée sur le plan des tanins. (5+) ★★★ 1/2 ©

Syrah Western Cape Granite 2016 (145 $ – 13134930). La plus secrète des trois, d’une exquise pureté de fruit, au relief tannique très fin, exaltant longuement en bouche, sans le moindre petit creux une fraîcheur de premier ordre. À l’image de la cuvée La Turque de la maison Guigal, à titre de référence seulement. (10+) ★★★★ ©

Syrah Western Cape Schist 2016 (140 $ – 13134948). Visiblement, cette syrah sur schiste chante haut et chante bien, sur plusieurs octaves. Elle semble plus dégagée, aérienne et dotée d’un charme fou en raison de parfums exquis et d’une bouche élégante, serrant doucement mais fermement la finale. Une syrah révélatrice de ses origines, comme ses consoeurs d’ailleurs. (10+) ★★★★ 1/2 ©


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles