L’acuité fine des vins autrichiens

Des sauvignons blancs d’exception  au vignoble Tement  en Styrie  avec,  au loin,   la frontière Slovène
Photo: Jean Aubry Des sauvignons blancs d’exception au vignoble Tement en Styrie avec, au loin, la frontière Slovène

J’ai toujours considéré le vignoble français comme étant le plus diversifié mais aussi, sans vouloir froisser quiconque, le plus qualitatif de la planète vin. La complémentarité des nombreuses régions viticoles, la palette et les styles de vin offerts ainsi que leurs assises qualitatives développées et affinées au fil des siècles placent la France au sommet du club très sélect des nations qui gravent le mot « finesse » au fronton de la production nationale.

La finesse ne s’invente pas. Elle se perçoit, bien évidemment selon nos dispositions à la ressentir, mais aussi en raison d’une myriade de petits éléments qui, mis bout à bout, consacrent au vin cette capacité à s’élever au-dessus de la mêlée avec une espèce de détachement souverain né d’une précision et d’une cohérence des plus harmonieuses.

Bien sûr, le terroir, l’altitude, la qualité des clones utilisés, le doigté du vigneron et la géographie septentrionale des lieux y sont pour quelque chose. Prévenez-moi si, à tout hasard, vous la ressentez dans les vins issus des vignobles de la plaine de la République du Congo ou des environs de la ville d’Oklahoma City aux États-Unis !

Plusieurs visites au fil des ans du vignoble autrichien m’incitent à placer le mot « finesse » au tout premier plan pour distinguer les vins de ce pays niché au cœur de l’Europe, dont le vignoble de 46 500 hectares borde, entre autres, la Slovaquie, la Hongrie et la Slovénie. Des vignobles frontaliers où je mettais récemment les pieds avec cette impression d’être emporté, pour ne pas dire transporté, par l’acuité fine des vins proposés. Ce qui semblera parfaitement cohérent dans ce pays où la finesse de jeu du grand Mozart précède la finesse d’analyse du père de la psychanalyse Sigmund Freud.

Je soupçonnais déjà ce potentiel de finesse avec les rieslings et grüner veltliner de la Wachau et du Kremstal, mais ignorais encore à quel point les sauvignons et blaufränkisch, respectivement de Styrie (Südsteiermark DAC) et du Burgenland (Eisenberg DAC), pouvaient eux aussi rivaliser à ce point de tension et de finesse.

Cantonné essentiellement en Autriche, le blaufränkisch (kékfrankos en Hongrie) réussit, dans le meilleur des cas, le pari de fusionner un pH bas (acidité élevée en raison de sous-sols d’argile ferrugineuse) à une structure tannique qui apparaîtra fougueuse en jeunesse mais qui, au fil des ans, nuancera une texture serrante et veloutée d’où émergera cette finesse qui adoube le grand vin. Quant au sauvignon, seuls ceux de Sancerre et de Pouilly-Fumé, sans oublier ceux des Graves bordelais et, peut-être aussi, ceux de la Nouvelle-Zélande, atteignent cette plénitude encore une fois de finesse cristalline dont s’entichent les crus autrichiens du Südsteiermark.

Pourquoi ces deux cépages sont-ils si performants dans ces régions spécifiques ? C’est une question de terroir, de clones et de climat, bien évidemment. Leur positionnement sur place n’est pas le fruit du hasard. Il découle non seulement d’études et d’observations sur le terrain, mais aussi de cette rigueur toute cartésienne du classement des vins autrichiens qui s’est donné pour mission de pouvoir les repérer d’un coup d’œil, à travers le système du Districtus Austriae Controllatus (DAC). Ici, les 13 régions spécifiques sont répertoriées en fonction de leur capacité à sublimer lesdits cépages en raison de leur contexte. Un travail en amont des autorités qui n’est pas étranger, selon moi, à la consécration de cette finesse dont ils sont garants.

La semaine prochaine : le point sur les vins autrichiens avec Wilhelm Klinger, ex-directeur général de l’Office autrichien de la commercialisation du vin, qui quittait son poste cette année après 12 ans de loyaux services.

À grapiller pendant qu’il en reste!

Zweigelt Heideboden 2017, Pittnauer, Burgendland, Autriche (22 $ — 12677115) Vous dire que l’on s’entiche ici sans demander son reste est un euphémisme : ce rouge bio sec, léger, coulant et revigorant fait partie de la grande et sympathique famille des vins d’une palatabilité des plus glorieuses. Il y a du mouvement, de la souplesse et des tonalités fruitées à rendre jaloux un commerçant en fruits et légumes. P.a.l.a.t.a.b.i.l.i.t.é., répétez après moi ! (5) ★★★ ©

Kloof Street 2018, Chenin Blanc, C. & A. Mullineux, Afrique du Sud (22,20 $ — 128899409) C’est dans le volume, la densité, la vinosité et non la verticalité que se déploie ce blanc sec tout en conservant, en filigrane, cette tension particulière née de beaux amers. Il y a là force et mouvement, calme et sérénité. (5) ★★ 1/2

Fleurie Le Pré Roi 2016, Château de Poncié, Beaujolais, France (25,25 $ — 13553974) Ce gamay aurait pu naître dans un autre siècle, là où les hommes étaient courtisans et les femmes, prêtes à céder à la courtoisie des hommes. Un romantisme s’en dégage, mélange d’attente, d’élégance, de désirs discrets. Un rouge souple et harmonieux, aux parfums retenus et à la texture lisse, fraîche et de belle longueur. Un Fleurie ami de la volaille canaille. (5) ★★★ ©

Cape Barren Native Goose GSM 2016, McLarenVale, Australie (22,50 $ — 13699092) Le trio grenache-syrah-mourvèdre se relance avec une rare éloquence et une parfaite cohérence ici sur un ensemble certes puissant et de belle richesse, mais aussi avec cette conviction de ne jamais écraser ni plomber le palais. C’est ample et parfumé, fondu et pourvu d’une sève fine, longue et précise. Servir à peine rafraîchi sur quelques viandes fumées de votre choix. (5 +) ★★★ ©

Jean Aubry

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles

Rectificatif

Il aurait fallu lire, dans la chronique de la semaine dernière, au quatrième paragraphe, que les vins « de l’intérieur », au Moyen Âge, étaient boycottés jusqu’au 11 novembre en faveur des vins de Bordeaux, et non au détriment de ceux-ci. Merci au lecteur vigilant !