Hongrie: le terroir dans la peau (2)

L’aszueszencia (en dame-jeanne sur la photo), avec ses 600 g de sucres, ses 5% d’alcool par volume et ses 16 g d’acidité, donne l’impression, par son insoutenable concupiscence, d’enfiler non pas une mais trois paires de culotte de velours du petit Jésus tout en récitant la messe en latin tant c’est divin.
Photo: Jean Aubry L’aszueszencia (en dame-jeanne sur la photo), avec ses 600 g de sucres, ses 5% d’alcool par volume et ses 16 g d’acidité, donne l’impression, par son insoutenable concupiscence, d’enfiler non pas une mais trois paires de culotte de velours du petit Jésus tout en récitant la messe en latin tant c’est divin.

Culminant avec la chute du bloc soviétique en 1989, les quatre décennies de communisme laissaient en héritage à la Hongrie un vignoble important et bien développé. Un vignoble cependant conçu dans un esprit productiviste et configuré comme de larges autoroutes où d’immenses tracteurs, tout en broyant quelques coccinelles au passage, entretenaient des kilomètres de vignobles ployant littéralement sous des charges pléthoriques de grappes. C’est aujourd’hui du passé. L’apport d’investissements extérieurs conséquents permet désormais la mise en place de structures modernes bien adaptées au traitement d’une viticulture originale par ces nombreux cépages, mais aussi par la reconnaissance de terroirs dont la qualité ne cesse de se justifier au fil des millésimes.

Comme je le mentionnais la semaine dernière, les nombreux vignerons ne disposant en moyenne que de deux à trois hectares de vignes vendent toujours leurs fruits soit à la coopérative soit aux nouveaux venus, convaincus, à juste titre d’ailleurs, de l’eldorado de ce pays enclavé totalisant près de 150 000 hectares de vignes, dont 5500 hectares plantés en appellation Tokay.

Après s’être fait la main auprès de belles maisons locales comme le Château Dereszla ou le Royal Tokaji Wine Co, plusieurs se tournent vers une production plus intimiste et personnalisée. C’est le cas respectivement de Youri, au Domaine Fuleky (splendides furmints plantés sur rhyolites, équivalents volcaniques du granite d’où proviennent les meilleurs tokays), et du perfectionniste Samuel Tinon, arrivé sur place à 21 ans, qui trouve ici un écrin végétal à la hauteur de ses ambitions artistiques.

La suite en sec ?

Si le blaufränkisch est le cépage noir le plus planté en Hongrie (plus de 10 % de la superficie), les blancs (bianca, sagamuskotaly, cserszegi fuszeres, grasevina/welschriesling, kobor, furmint, harslevelu, etc.) demeurent à mon sens les plus performants, dans leur version bulles, comme en sec ou en doux.

Parmi les 28 villages ayant droit à l’appellation Tokay, il est tout de même captivant de constater que le furmint, un rien austère mais très sensible à la pourriture noble (à l’image du chenin blanc), culmine dans sa version aszu (confit, ratatiné et gorgé de sucres) à l’un des plus glorieux vins doux de la planète. Ce qui fait dire à l’auteur Michel Tamisier : « On constate que le Tokaj était le seul vin du monde à relever d’une esthétique artistique aristocratique, laquelle suppose que chaque échelon gravi vers l’excellence se fasse dans le sens de la finesse, de l’élégance et de la distinction, et non de la puissance et de la corpulence ». Nous rejoignons ici d’Yquem, pour ne pas le nommer.

Les joueurs sur le terrain l’ont bien compris. Mais ils ont aussi saisi qu’il existe un réel désintérêt des consommateurs pour les vins doux et liquoreux, même si un aszueszencia, avec ses 600 g de sucre, ses 5 % d’alcool par volume et ses 16 g d’acidité, donne l’impression, par son insoutenable concupiscence, d’enfiler non pas une mais trois paires de culottes de velours du petit Jésus, tout en récitant bien sûr la messe en latin tant c’est divin.

La suite semblerait s’orienter vers la version « szamorodni », soit botrytisée, mais dans sa version en sec. Pour mieux creuser le sillon et explorer un peu plus le registre oxydatif, de plus en plus de ces furmints en sec sont partiellement ou totalement élevé sous voile, ce qui ne manquera pas d’ajouter, à l’image des vins de Xérès comme du Jura, une nouvelle flèche à l’arc déjà bien tendu de la diversité de production hongroise. Les sauternais vont-ils s’engouffrer dans cette brèche à leur tour ? Histoire à suivre !

À grappiller pendant qu’il en reste !

Les Dames Blanches du Sud 2016, Domaine de Grangeneuve, Grignan-les-Adhémar, France (20,40 $ – 13945142). Évocateur et fignolé jusque dans les détails, ne serait-ce que sur les plans de l’assemblage et de l’élevage. Voilà déjà un blanc sec qui inspire et qui parle largement du berceau des cépages locaux. C’est vineux, parfumé et détaillé, de belle longueur. Une belle affaire à ce prix. Tiendra bien sur la soupe de poisson. (5) ★★★

Zigzag 2018, Châteauguay Côtes d’Auvergne, France (24,80 $ – 14038712). Les gamays d’appellation Côtes d’Auvergne sont de plus en plus visibles chez nous, offrant un visage, disons, moins « innocent » et spontané que ceux rencontrés dans le Beaujolais et affichant un caractère et une structure plus affirmés. Robe soutenue, arômes fruités et un rien épicés, bouche franche qui ne manque ni de mâche ni de tonus. Les cochonnailles devront être à la hauteur ici, solidement d’ailleurs. (5+) ★★★ ©

Château La Mascaronne Rosé 2018 « Quat’saisons », Côtes de Provence, France (26,40 $ – 13964255). Ce rosé bio condense avec une redoutable envie de plaire un fruité qui semble atteindre ici une hauteur inespérée. Le ton est immédiatement captivant, droit, d’une étonnante franchise, mais surtout d’une envie folle de converser longuement, sans laisser tomber le palais. Sans compter que le tonus et la dynamique d’ensemble portent haut les couleurs raffinées de la Provence avec, dans ce cas, des cinsaults de grande finesse. Excellent en tous points ! (5+) ★★★1/2

Crozes-Hermitage 2017, Laurent Combier, Rhône, France (30,50 $ – 11895065). Imaginez des mûres chaudes et gorgées de sucre partageant avec des violettes hautement parfumées un bain d’huile essentielle et vous avez déjà une petite idée du profil aromatique de cette pure syrah dont l’éclat se détache nettement de la profonde robe juvénile et violacée qui l’habille. « Du beau jus », lancera l’intrépide avant d’en siffler une rasade supplémentaire devant ses rognons fumants, ses oignons et, bien sûr, une poêlée de champignons. La matière est consistante et la texture, en relief, sans toutefois l’ouverture que lui permettra quelques années de bouteille de plus. Pureté et intégrité. (5+) ★★★1/2 ©


Festival Vins et Histoire de Terrebonne

Le cadre est enchanteur, bucolique et bachique, et les gens sympathiques. Si c’est ce que vous recherchez au moment de lire ces lignes, il faut alors s’inviter au 23e Festival Vins et Histoire de Terrebonne, du 9 au 11 août, afin de rencontrer ses 45 exposants qui proposent ni plus ni moins qu’un millier de produits à la dégustation. Ah oui, ça se passe à l’Île-des-Moulins du Vieux-Terrebonne.