Hongrie: le terroir dans la peau (1)

Le sympathique directeur du Château Dereszla, Kalocsai Laszlo, reprenant ici son souffle lors de l’une de nos nombreuses «pauses-buvettes» dans son vignobles.
Photo: Jean Aubry Le sympathique directeur du Château Dereszla, Kalocsai Laszlo, reprenant ici son souffle lors de l’une de nos nombreuses «pauses-buvettes» dans son vignobles.

Je faisais corps avec l’engin et ses quatre roues motrices. Avec le cœur, faut-il l’avouer, à la limite du décrochage. Depuis près d’une heure maintenant, corps et âme étaient, par monts et par vallées, plaqués sur le terroir local, soulevés au passage par une fine poussière de lœss dont j’aurais par la suite grand-peine à me débarrasser. J’avais littéralement, sans le vouloir, le terroir dans la peau.

Une intimité naturelle, d’ailleurs, dont j’aurais bien pu me passer, mais qui me faisait réfléchir à cette notion, à la fois large et abstraite, de ce qui définit justement cette fameuse idée de terroir. Étaient-ce seulement ces sables, argiles et lœss agglomérés aux roches volcaniques locales qui définissaient spécifiquement les blancs régionaux ou y avait-il autre chose ? En d’autres mots, ce somewhereness cité par les Anglo-Saxons invite-t-il ce petit je-ne-sais-quoi à brouiller un peu plus les pistes ou, au contraire, à clarifier plus à fond la réalité ?

La faute au Bodrog

Il y a toujours une raison pour toute chose. C’est bien connu. Le hasard ayant été inventé pour ceux qui cherchent encore. Ici, en Hongrie, plus précisément du côté du vignoble de Tokay, ce sont des rivières comme le Bodrog qui, ajoutées à ce petit je-ne-sais-quoi, tracent la singularité du vignoble régional. À l’image, par exemple, du Rhin en Allemagne et du Ciron à Sauternes, où l’humidité dégagée par les cours d’eau assure le développement de la glorieuse pourriture noble.

À tel point que le débordement des rivières dans la plate plaine hongroise n’est pas interprété ici comme une calamité, mais plutôt comme une bénédiction, histoire de gratifier les cépages furmint et harslevelu de cette fameuse pourriture noble engendrée par le mélange de chaleur et d’humidité dont est justement friand le botrytis cinerea. Toutefois, ici comme ailleurs, la sécheresse engendrée par les changements climatiques pourrait modifier la donne en raréfiant la production du grand tokay aszu qui fait partie, à juste titre, du club très prestigieux des liquoreux supérieurs de la planète.

« Tout au loin, vous pouvez déjà voir la Slovaquie et, derrière nous, la Roumanie, au-delà de la Grande Plaine sablonneuse qui livre près de 50 % de la production hongroise », racontait le sympathique Kalocsai Laszlo, directeur du Château Dereszla, en reprenant ici son souffle lors de l’une des nombreuses « pauses buvettes » dans le vignoble même de Tokay. « Les meilleurs vignobles, parmi les 28 villages de l’appellation accrochés sur la dorsale volcanique qui démarre au nord du lac Balaton pour se poursuivre jusqu’ici, regardent le sud-est », poursuit-il en insistant sur le fait que les Hongrois boivent le vin du pays dans une proportion de plus de 80 %.

Le parcellaire, à l’image de la Bourgogne, se trouve à être travaillé par une foule de petits propriétaires qui ne disposent parfois que d’un hectare ou deux. « Nous possédons 30 hectares de vignoble maison au Château Dereszla, avec une option d’achat de raisins livrés par une soixantaine de vignerons locaux », ajoute le directeur qui mettait au monde, dans des installations à la fine pointe de la technologie (tout se fait par gravité), son premier millésime en 2014.

Il rejoint ici les Oremus, Disznoko et autres Degenfeld spécialisés dans la production de grands tokays doux. Seulement, depuis 20 ans maintenant, la production tend à s’inscrire dans une perspective de vins blancs secs, car la douceur — le sauternais en est l’exemple actuel sans doute le plus consternant — ne semble plus avoir la faveur du consommateur. Est-ce pour autant la fin des monumentaux aszueszencia ? Nous y reviendrons la semaine prochaine.

À grappiller pendant qu’il en reste !

Monastrell-Garnacha 2016, Casa Los Frailes, Espagne (16,75 $ — 13846208). Mourvèdre et grenache forment ici un duo qui ne manque pas de caractère, avec ce fondu lisse des tanins que vient amplifier cependant la puissance de l’ensemble. Un rouge issu de l’agriculture biologique étonnant de franchise et d’aplomb. (5) ★★1/2

Le Dolmen 2018, Chinon, Jaulin-Plaisantin, Loire, France (21,55 $ — 14018578). Dommage seulement que la production soit si limitée parce que ce rosé bio de presse à base de cabernet franc dit tout de son fruité puisqu’il est sans filtres. On se rapproche de ces rosés guillerets de Loire, bien que celui-ci se permette une dimension épicée assurant ses arrières et le rendant plus crédible encore. Bon goût de fruit rouge, clarté, vivacité, avec ce grain de folie pure à la clé. Si on se régale ? Le mot est faible ! (5) ★★★

Pinot Noir 2016, Les vins Pirouettes, Par Binner Compagnie, Alsace, France (32,50 $ — 13909660). Pas de soufre ni d’intrants ajoutés, que du vin et une bonne dose d’amour bien sentie à partager avec celles et ceux pas du tout réfractaires au pinot noir coloré, sain, d’une grande prodigalité. La suite donne la chair de poule tant l’émotion fruitée déferle avec justesse, densité, expression et dynamisme, comme si le vin causait avec vous avec une troublante sincérité. Ce qui étonne demeure tout de même cette maîtrise de vinification affichée par le clan Binner, en ce sens que le vin est net, propre et encore une fois, d’une franchise impeccable. On a manifestement tiré le meilleur du cépage issu d’un terroir bien exposé qui lui permet en retour un « jus » d’une parfaite beauté. L’attendre ne lui ferait pas de mal. Bravo les artistes ! (5+) © ★★★★

Riesling Spätlese Wehlener Sonnenhur 2016, Selbach Oster, Mosel, Allemagne (41 $ — 13999984). Quand vous regardez la pente, le vertige vous prend à la gorge, mais quand vous constatez la descente, ce même terroir de schistes vous prend à la gorge, resserrant avec une subtile autorité son emprise minérale forte. Ce riesling de grand terroir bien exposé sous l’oeil de l’astre diurne est bien évidemment ici dans sa toute tendre enfance, mais promet assurément, par la cohésion de ses contrastes sucré/acide/amer, des révélations à vous faire dévaler la pente de vos émotions sans le moindre frein à l’horizon. Grand riesling de sève et de densité, d’un fruité à vous clouer le bec tant il trace en énergie et en longueur. (10+) © ★★★


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles