Vin: pas jojo la crise

Des grenaches photographiés au printemps avant la sécheresse estivale qui s’abat actuellement sur l’Hexagone
Photo: Jean Aubry Des grenaches photographiés au printemps avant la sécheresse estivale qui s’abat actuellement sur l’Hexagone

Le regard de Lucien (nom fictif) était d’une désespérance à vous donner des frissons du côté de l’empathie. C’était au journal télévisé cette semaine. Ce même regard, sans doute, qu’affichaient ses ancêtres plus d’un siècle plus tôt (112 ans exactement), pendant que la crise éclatait, que les ventres étaient creux et que le vin avait ce goût de vinasse que la situation rendait plus dégueulasse encore.

Languedoc-Roussillon 1907 et Languedoc-Roussillon 2019. La crise n’est plus la même, mais déchire tout autant. À l’époque, à la suite d’épidémies de phylloxéra, maladie de la vigne causée par l’insecte du même nom, dès 1863, la demande pour le vin est en hausse et les autorités encouragent fortement les viticulteurs à planter. De tout et n’importe quoi. On y fait pisser une vigne qui gonfle alors les volumes d’une production de gros rouge déjà alimentée par des pipelines entiers de vins algériens transbordés du port d’Oran.

La surproduction est telle qu’elle fournit alors aux bistrotiers locaux l’idée de vendre le vin de comptoir au « compteur », c’est-à-dire « à l’heure » et non au litron, laissant le soiffard ingurgiter tout ce qu’il peut pour noyer le temps qui passe. La ration de deux à trois litres par jour pour chaque homme a moins bon goût que le mot même de modération, qui était encore loin d’être une mesure d’hygiène sociale.

La crise, prise deux

Si le Gard, l’Aude, l’Hérault et les Pyrénées-Orientales fournissent à eux seuls près de 45 % de la production française de vin dans la première moitié du XXe siècle, elle amorce tout de même un déclin que viendra combler, quelques décennies plus tard, sur le marché international cette fois, l’arrivée d’une production chilienne et, surtout, australienne, rompue à une mise en marché abonnée aux prix bas pour des vins commercialement attrayants et immédiatement accrocheurs.

Une situation qui inquiète moins Lucien, vu au journal télévisé, que cette nouvelle crise, climatique celle-là, qui fait les frais d’une région qui en a déjà pourtant vu d’autres. Situation d’autant plus ironique d’ailleurs que, depuis une ou deux décennies à peine, le Languedoc-Roussillon a vu la qualité de sa production atteindre des sommets. Avec des prix, faut-il en convenir, que peut difficilement soutenir l’offre mondiale équivalente.

Qu’est-ce qui plombe Lucien et ses collègues, en Languedoc comme en France ou ailleurs ? Ces contrastes climatiques qui affectent directement leur subsistance et dont ils ont l’impression d’être des spectateurs face à une très mauvaise pièce de théâtre. C’est qu’ils n’y peuvent rien. L’extrême sécheresse qui sévit actuellement dans l’Hexagone, avec des nappes phréatiques anémiques et des blocages de maturité persistants, n’est rien pour rassurer. Pour le dire simplement, je décelais ni plus ni moins dans le regard de Lucien un homme déjà déraciné de son histoire en attendant l’arrachage irréversible de ses vignes qui lui servent de gagne-pain.

Les plus cyniques diront que le malheur des uns participe au bonheur des autres. La région de champagne vendange près d’un mois plus tôt qu’il y a 30 ans ; les beaux millésimes se multiplient en Bourgogne (mais avec tout de même des défis constants en ce qui a trait à la « réelle » finesse des pinots) ; la production de mousseux anglais rivalise désormais avec celle de la Champagne sur le plan qualitatif, alors qu’ici, au Québec, la période entre la floraison et la maturité des fruits trouve un équilibre encore impensable il y a quelques décennies de cela.

Cette crise climatique déjà vérifiable sur le terrain ne fera pas de cadeau, bien qu’elle mette à l’œuvre l’ingéniosité des cerveaux pour en limiter les effets. Mais il y a des limites à l’imagination déployée pour s’en sortir. Acheter du vin et en boire relève presque de la banalité aujourd’hui. Les marges de ceux qui les élaborent sont minces. Quand vous boirez votre prochain verre de vin, regardez-le droit dans les yeux. Vous pourriez y croiser le regard de Lucien. Quoi qu’il en soit, buvez. Demain demeure incertain. Il l’est en tout cas pour Lucien.

À grappiller pendant qu’il en reste!

Pinot noir 2015, Lune Noire, Vignoble des 2 Lunes, Alsace, France (28,95 $ — 13984601) Le bonheur ! Et surtout une gourmandise hautement coquine que nous offre ici le duo Amélie et Cécile Buecher qui, en toute générosité, partage avec nous ses émotions à fleur de peau, sa sensibilité et ses douces folies. Il ne s’agit plus de vin, mais d’ailes de papillons battant l’air parfumé d’un champ de fraises odorant par une rosée matinale. Un rouge bio d’un naturel désarmant, à la fois fin, précis, captivant, vivant, émouvant. Jusqu’à la toute dernière goutte. Une découverte ! (5+) © ★★★ 1/2

Arboretum 2015, Botanica Wines, Afrique du Sud (29,95 $ — 14047424) Il faudra faire patienter cet assemblage typiquement bordelais, petit verdot compris, un bon moment en carafe en raison de la bouillante personnalité dont il est gratifié. Un rouge de haute intensité, corsé et structuré, d’une étonnante fraîcheur, parfaitement élevé sous bois, d’une redoutable personnalité. Gagnera avec un séjour en cave (5+) © ★★★ 1/2


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles