Le mourvèdre au Domaine de la Bégude: un voyou qui a du charme!

Guillaume Tari: aux quatre points cardinaux du raffinement, de la sensibilité, de l’intelligence et de l’humilité.
Photo: Domaine de la Bégude Guillaume Tari: aux quatre points cardinaux du raffinement, de la sensibilité, de l’intelligence et de l’humilité.

Ce n’est pas tant le blouson de cuir ; ce serait plutôt « Une robe de cuir, comme un fuseau qu’aurait du chien sans l’faire exprès… » (merci, Léo) qui fait le charme de ce voyou comme le mentionne si justement Guillaume Tari à propos de ce grand cépage méridional qu’est le mourvèdre.

Sont-ce les ascendances bordelaises (Château Giscours à Margaux) du propriétaire de la Bégude qui adoube ce voyou en complétant sa garde-robe par un gant de cuir fin glissé sur une main de fer ? Jean Paul Gauthier ou feu Karl Lagerfeld se régaleraient déjà du paradoxe ! Le président de l’Appellation Bandol lui, ne s’en formalise pas, avançant, non sans une certaine pudeur, que « nous avons « rhabillé » nos vins par rapport aux rosés provençaux pâlots et dénudés » avec cette chaude robe grenadine typique du cépage, d’ailleurs fort bien pourvu côté polyphénols.

« Le lieu où l’on boit ! »

Ce lieu en bordure de Méditerranée mais qui « regarde » la montagne, à deux jets de pierre calcaire de la ville de Marseille, ne manque pas de paradoxes. Déjà, à l’image du roi nebbiolo piémontais, « civiliser » l’armature tannique du mourvèdre exige une solide connaissance du terroir, avec des pratiques culturales adaptées (nous sommes ici en agriculture biologique).

Côté microclimat, Guillaume Tari souligne de plus que les cépages locaux (dont la clairette, l’ugni blanc et le rolle) bénéficient de ce « paradoxe du vin frais dans une zone chaude » en raison du mistral qui non seulement réduit la récolte en volume de 10 à 15 % par an, mais dont les amplitudes thermiques jour-nuit à plus de 400 mètres d’altitude permettent aussi l’obtention d’une surmaturité idéale, sans toutefois nuire à la précision aromatique des vins.

Le domaine de 500 hectares, dont 22 plantés en vigne, et riche de quelque 55 parcelles au coeur de la garrigue trouve son nom à partir d’une halte — « beguda » — situé le long d’une route très ancienne entre Toulon et Marseille, héritant du coup d’une chapelle datant du VIIe siècle, où se situent désormais les chais de vinification. Une histoire tout ce qu’il y a de cohérente quand l’on sait que le terme « beguda » signifie en provençal « le lieu où l’on boit » !

Si l’on boit divinement ici, on y boit juste aussi. Il y a bien sûr l’homme et son équipe, mais aussi, à l’image de tous ces vins du monde choyés d’être « nés » au bon endroit sous de bons auspices, ce petit truc indéfinissable qui consacre le beau vin dans le temps, quel que soit le millésime. Si j’ai pour ma part été touché par la civilité des vins, j’ai aussi ressenti leur habileté naturelle à intégrer ce « grand tout » lié à leur propre environnement dans chacune des nuances subtiles qui le composent. Telle une partition musicale où pas une seule note ne manque. Quelques mots.

Bandol Rosé 2018 (28,80 $ – 13622538 – début juin) : richesse et amplitude sur fond de canneberge confite mais surtout, jamais lourd et plombant (5+) © ★★★ 1/2

Bandol Rosé « L’Irréductible » 2018 (42,25 $ – 14094685 – début juin) : de vieilles vignes de mourvèdre à petits rendements, une sensation fine de tannicité et le développement d’intrigants amers sur une longue finale. Grand rosé de sève ! (10+) © ★★★★

Cadet de la Bégude 2017 (n.d.) : pour parts égales de mourvèdre, de grenache et de cinsault, mais surtout un rouge au fruité moelleux puissant, riche, simple d’expression mais régalant jusqu’à la dernière goutte. Fera un petit malheur en tablettes si on lui donne le feu vert ! (5+) © ★★★

Bandol Rouge « La Brûlade » 2015 (n.d.) : cette petite parcelle circonscrite et balayée par le mistral livre un rouge qui souffle à la fois le chaud et le froid, élégant, de haute définition, à l’image d’une syrah issue des meilleurs terroirs de St-Joseph dans le Rhône. Style et personnalité (10+) © ★★★★ 1/2

À grappiller pendant qu’il en reste!

Les vins du Domaine de la Bégude s’envolent rapidement. Qu’il s’agisse du Bandol Rosé 2016 (32,25 $ — 13622538) : 15 % de grenache et 15 % de cinsault complètent ce grand rosé de sève, de tension, de puissance mais aussi de textures salines (5) ★★★ 1/2 © ; du Bandol Rosé « L’Irréductible » 2016 (38,50 $ — 13622571) : Nez fabuleux ! Mélange de charme et d’autorité, intégration parfaite d’une espèce de « liqueur » fruitée et épicée et d’une fraîcheur dynamique, de longue haleine (5 +) ★★★★ © ou encore, du Bandol Rouge 2015 (42,50 $ — 13622642) : Le 2016 semblait plus énergique et complet que ce 2015 plus linéaire pour le moment. À revoir (5 +) ★★★ 1/2.

Syrah 2016, Baglio di Pianetto, Sicile, Italie (15,80 $ — 10960734) : L’ensemble fruité de cerise noire se voit ici doublé d’une touche boisée et torréfiée qui ajoute à la finale épicée. C’est frais, charnu et puissant avec cette simplicité naturelle qui le destine aux grillades de viande marinée (5) ★★ 1/2

Château de Chaintré 2016, Mâcon-Chaintré, Bourgogne, France (21,70 $ — 13949573) : Avouons que c’est bon, succulent même. Avec ce fruité de melon et de pêche tenace qui, sous l’impulsion d’une acidité de circonstance, éclaire un peu plus le paysage organoleptique. Une nuance du célèbre cépage qui ne manque pas d’aplomb ! (5) ★★★

Château Vignelaure Rosé 2018, Coteaux d’Aix-en-Provence, France (25,90 $ — 12374149) : Vous vous êtes procuré ce rosé dans le millésime 2017 ? J’en préserve encore quelques bouteilles, car il commence à peine à livrer sa sève affriolante. Toujours là, cette sève, avec plus d’ampleur, il me semble, à la fois généreuse et fine, ponctuée par une acidité tonique et cristalline, minérale et un rien saline. Servez-le sur des tartelettes fines à la réduction de tomates et de poivrons rouges. Distingué, tout ça ! (5) ★★★ 1/2 ©

Le p’tiot Roukin 2017, Vin de France, Anne & Jean-François Ganevat, Jura, France (37,25 $ — 14019343) : La contre-étiquette est éloquente : « Ce breuvage est issu de différents cépages, vinifié naturellement, levures indigènes, non collé, non filtré, sans ajout de SO2 ». Dois-je en rajouter ? Gamay, poulsard, pinot noir et trousseau jouent ici les turbulents avec cette cuvée pur fruit qui vous interpelle avec les meilleures intentions du monde. Le tracé est parfait, avec cette prise de bouche droite et bien vivante, mordillant le palais pour mieux vous taquiner le réflexe lingual sans jamais assouvir cette soif qui revient à l’assaut. Turbulent mais sincère ! (5) ★★★★ ©

Château des Bachelards Moulin à Vent 2015, Comtesse de Vazeilles, Beaujolais, France (54,25 $ — 13989891) : Avouons que l’oenologue Alexandra de Vazeilles possède la chance inouïe d’avoir sous la main cette belle parcelle fichée principalement sur granite rose à mi-coteau où les gamays de Fréaux et de Chaudenay tirent une sève qu’elle anoblit ici de son talent. C’est tout simplement princier ! Même si ce n’est pas donné. Ce millésime solaire a poussé les fruités à amplifier leur discours, sans pour autant perdre en nuances, en élégance, en fraîcheur. Les nuances épicées déjà apparaissent sur une trame vineuse enrichie de tanins abondants, sphériques et de longue mâche. Un bio de haute stature, à servir sur les poulardes de Bresse de caractère et autres gastronomies gourmandes (5 +) ★★★★ ©
Jean Aubry

LÉGENDE

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles