Questions en rafale, réponses en cavale

Il faudrait extirper le vin rosé de ce foutu contexte qui veut qu’il ne se boive que l’été.
Photo: Jean Aubry Il faudrait extirper le vin rosé de ce foutu contexte qui veut qu’il ne se boive que l’été.

L’humilité, le doute, la remise en question, l’absence de préjugés… Le milieu du vin, à l’image de la société, évolue et n’a rien de figé. J’aime à dire aux gens qui assistent aux séminaires et autres dégustations qu’il n’y a aucune vérité coulée dans le béton en matière de vin. Chacun dispose de la sienne. Et que ma vérité sur le sujet vaut bien la leur, bien que le recul me permette d’embrasser plus large un sujet qui, de toute façon, m’échappera toujours. Voici quelques points relevés au fil des derniers mois.

Le vin dégusté au chai chez le vigneron il y a peu de temps n’a pas le même goût que celui acheté cette semaine à la SAQ. Avez-vous une explication ?

La dégustation, on ne le dira jamais assez, est avant tout affaire de contexte, d’ambiance, d’atmosphère. Bien plus, à mon avis, que de millésime, de producteur ou d’appellation. Déjà, le pouvoir suggestif de votre dégustation au chai vous a placé sur une orbite de plaisir dont il serait impensable de ne pas tenir compte aujourd’hui. Boire un verre de Château Margaux dans un verre en plastique sous un soleil de plomb avec votre pire ennemi devrait vous convaincre rapidement que vous faites fausse route !

J’ai environ 2000 bouteilles dans ma cave. Est-ce raisonnable d’en ajouter ?

Une cave à vin est à l’image d’une solera. Vous retirez les candidats à maturité pour mieux accueillir les plus jeunes susceptibles de se bonifier avec le temps. Il vous faudrait cinq ans à raison d’une bouteille par jour (ou cinq flacons par jour par an si vous avez vraiment soif) pour écluser le tout. Mais est-ce bien le but ? Trouvez votre équilibre. Ma règle d’or ? Vaut mieux boire le vin plus jeune que trop vieux. Surtout, n’hésitez pas à créer l’occasion. La vie est trop courte !

Le vin passe-partout pour l’accord vin et mets existe-t-il ?

Si j’avais à choisir, j’opterais pour un blanc sec d’une jolie vinosité. Ou encore, si vous le dénichez, un vin orange (un blanc de macération plus ou moins prolongée). Vous seriez étonnés de savoir que l’ajout simple d’une pincée de sel et d’un jet de citron sur l’aliment de votre choix rend pratiquement TOUS les accords possibles. Le mystère de la chimie, paraît-il. Un rosé ? Possible. Mais encore faudrait-il l’extirper de ce foutu contexte qui veut qu’il ne se boive que l’été !

Le réchauffement planétaire a-t-il une incidence sur la culture de la vigne et, ultérieurement, sur les vins ?

Une sélection de nouveaux clones, une taille appropriée, une irrigation au compte-gouttes (la sécheresse actuelle de plus de 50 jours dans le pourtour méditerranéen français en balise déjà la pratique), mais aussi des replantations avec exposition nord en altitude (si possible), quand ce n’est pas tout simplement une migration des vignes plus au nord sont en cours pour en minimiser les impacts. Ce qui me semble désormais irréversible est que le vin tel que l’on a connu ne sera jamais plus le même.

La notation d’un vin, comme d’un livre, d’un film ou d’une discographie, est-elle pertinente ?

En ce qui a trait au vin : non. De quelle logique relèverait d’ailleurs le fait que l’on puisse appliquer un barème précis sur un produit organique vivant dont l’évolution le destine justement à demeurer imprévisible en raison de sa nature même ? Vous viendrait-il d’ailleurs à l’idée de noter votre chroniqueur vin ?

Pépinière italienne pour les Amis du vin du Devoir

Les Amis du vin du Devoir exploraient récemment l’Italie du nord au sud en s’offrant une pépinière de cépages des plus originaux. Si quelques vins laissaient parfois perplexes, hors des horizons gustatifs connus, il n’y avait cependant rien à redire sur l’aspect qualitatif des produits lors de cette dégustation servie à l’aveugle, comme c’est toujours le cas avec ces Sherlock Holmes du vin ! Les voici brièvement résumés avec une notation basée sur une moyenne de groupe.

Rossese Bianco 2016, Josetta Saffirio, Langhe, Piémont (29,60 $ — 13906856)

Pour tout vous dire, personne n’avait ni le nez, ni les lèvres, ni le moindre espoir d’identifier ce cépage blanc — le rossese —, délicat de profil mais avec toutefois, en bouche, cette impression de légers tanins habituellement rencontrés dans un vin rouge. Pas donné, mais mérite le détour. (5) © ★★★. Moyenne du groupe : ★★★.

Anima Umbra 2017, Arnaldo Caprai, Ombrie (19,05 $ — 13747331)

Arnaldo Caprai est mieux connu pour ses rouges à base de sagrantino que pour ce grechetto qui apparaissait ici vivace, linéaire et plutôt neutre sur le plan des flaveurs. Correct oui, mais sans plus. (5) ★★1/2. Moyenne du groupe : ★★1/2.

Maté 2017, Sottimano, Piémont (24,75 $ — 13590530)

La maison Settimano n’a pas besoin de présentation et ce brachetto le prouve hors de tout doute ! Comment le décrire ? Robe légère et vivante, arômes espiègles et imprévisibles de poire, d’orange, de piment d’Espelette et de bois de rose sur une trame tannique fine et ronde, friande, serrante et doucement amère. On table ici à la fois sur la digestibilité et une maîtrise parfaite du cépage. (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★★.

Etna Rosso 2016, Benanti, Sicile (31 $ — 13507716)

Nous sommes dans la même palette chromatique ici que le brachetto mais dans une tout autre dimension olfactive en raison du caractère hautement volcanique dont s’entichent ici les nerellos cappuccio et mascalese. « Ça boucane ! », s’est même exclamé un participant dérouté par les notes de fumée et de créosote, mais aussi de cerise, d’épices. Les tanins demeurent frais, bien cadrés sans être trop imposants. Racé. (5+) © ★★★1/2. Moyenne du groupe : ★★★1/2.

Titolo 2016, Aglianico del Vulture, Elena Fucci, Basilicate (41,50 $ — 12134014)

Une plongée tout au sud cette fois avec l’immense aglianico qui conjugue autorité, prestance, corps et astringence derrière un mur fin de tanins expressifs, épicés, fumés et de haute tenue. Un rouge de facture moderne qui invite rapidement les protéines d’une viande à se joindre à lui. Il s’en dégage une impression étrange de solitude, de retranchement et de calme sur le plan de l’atmosphère ressentie. Indubitablement, un grand rouge de nuit. (10+) © ★★★1/2. Moyenne du groupe : ★★★.

Il Falcone Castel del Monte Rosso Riserva 2013, Pouilles (23,70 $ — 10675466)

Unanimité du groupe ici quant à l’impact aromatique et gustatif de cet assemblage de nero di troia et de montepulciano dont les millésimes se suivent toujours avec une étonnante régularité. Avec un prix qui se maintient toujours depuis des lustres maintenant sous la barre des 25 $ Bravo ! Robe profonde et parfums riches et fournis avec ses flaveurs amples, puissantes et texturées où un fruité mûr large et épicé trace la voie sans lésiner sur une longueur de bouche plus qu’appréciable. (5 +) © ★★★1/2. Moyenne du groupe : ★★★★.

Turriga 2014, Argiolas, Isola dei Nuraghi, Sardaigne (78,25 $ — 13795931)

La Sardaigne est un livre ouvert sur le mystère. Sa topographie, sa culture, ses habitants — qui seraient parmi ceux qui vieillissent le plus longtemps au monde et dont la diète serait en partie responsable — participent à distiller ce parfum de mystère. Les cépages cannonau, bovale sardo, carignan et malvasia nera qui étoffent cette cuvée en sont un bel exemple. Je dégustais ce Turriga il y a une quinzaine d’années déjà avec la charmante Valentina Argiolas chez elle alors que cette top cuvée arrivait sur le marché. Moment privilégié ! Un grand rouge, impérial de sève, cumulant les dimensions sur le plan interprétatif, avec une mâche consistante mais aussi très fraîche où la réglisse, le girofle, le thym, le pruneau farci au cacao et, eh oui, de subtiles nuances de pâte de tomate, font office de saveurs. Unique et… déroutant ! (10+) © ★★★★. Moyenne du groupe : difficile ici de trancher entre ★★★★ et ★★★★1/2 !

Capraia Chianti Classico Riserva 2013, Tenuta di Capraia, Toscane (37,75 $ — 13841212)

Est-ce sa position derrière le vin sarde qui ne lui a pas tout à fait donné sa chance ? Toujours est-il que ce rouge discret mais tout de même détaillé et harmonieux se révélait sur un mode moderato, avec un milieu de bouche que j’aurais souhaité un chouïa plus fourni et substantiel. L’élaboration d’une version « reserva » était-elle justifiée dans ce millésime difficile ? (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★★1/2.

À grapiller pendant qu’il en reste! 

Chardonnay 2017, Felino, Mendoza, Argentine (18,95 $ — 11625727)


Comme le mentionnait un voisin de table, « ça sent le crustacé et l’altitude ». Nous ne sommes pas loin du livre de Jules Verne « Vingt mille palourdes sous la mer » ! Mais au-delà de la référence, le fruité de pomme et de pêche installe un climat de fébrilité, de tension et de puissance, le tout modulé avec franchise et équilibre. Brochettes de poulet mariné ? (5) © ★★★

Spice Route 2016, Grenache, Afrique du Sud (19,95 $ — 13124715)

Suivez les épices, mais aussi tout le discours qu’en propose ce grenache qui évoque, au contact de celles-ci, cette grenouille qui voulait devenir plus grosse que le boeuf ! Car le bouquet et le palais en mènent large ici, s’ouvrant avec générosité et avec fraîcheur, corps et volume sur un ensemble qui demeure toujours parfaitement harmonieux. Servir à peine rafraîchi sur un tagine par exemple. (5) ★★★

Abadia de San Campio 2017, Terras Gauda, Rias Baixas, Espagne (20,25 $ — 13572606)

Nous y revoilà encore une fois avec ce sieur albarino, aussi coquet que taquin, qui n’a pas la langue dans sa poche, mais sait surtout agiter la vôtre tant la perception saline et citronnée l’emporte, et l’emporte encore. Un blanc sec léger qui ne manque ni ne se style ni de caractère, mais surtout un annonciateur de printemps et de terrasses. Étonnant sur les petites fritures. (5) ★★★

Dolcetto d’Alba 2017, Schiavenza, Piémont, Italie (25,95 $ — 13750564)

Nous tenons ici, entre les dents, un beau morceau de fruité dont le charme indéniable est tout bonnement contagieux. La robe riche et profonde est d’une insolente jeunesse alors que la texture lisse ici des tanins frais, torréfiés, d’une exquise sensualité. Bref, tout ici participe au bonheur de boire, de boire juste. (5) © ★★★1/2

Chardonnay 2016, Feudi del Pisciotto, Terre Siciliane, Sicile, Italie (28,60 $ — 13941192)

Ce blanc sec plaira aux amateurs de chardonnay ample et puissant, moelleux et voluptueux, aux flaveurs de pêche au sirop, de melon bien mûr et d’épices. Généreux, peu acide, mais pourvu d’une salutaire pointe d’amertume, voilà un blanc sec destiné aux poissons nappés de sauces riches au citron, fenouil et câpres. (5) ★★★

Barbera d’Asti Tre Vigne 2016, Vietti, Piémont, Italie (30,50 $ — 11863282)

Que voilà du solide ! Mais tout de même un gant de velours enfilé dans un gant de cuir plus épais et serrant mais de grande souplesse. Une barbera au fruité qui claironne haut et fort ses nuances de cassis et de mûre écrasée, de poivre et de pomme, à même une trame tannique ferme, mais aussi de grande fraîcheur. Beaucoup de vin ici ! (5+) © ★★★1/2