L’énigmatique chenin blanc

Le chenin blanc: à l’écouter, nous sommes dans un univers qui s’apparente plus aux œuvres d’un Edgard Varèse ou d’un Claude Vivier que d’un Michael Jackson ou d’un Daniel Bélanger.
Photo: Jean Aubry Le chenin blanc: à l’écouter, nous sommes dans un univers qui s’apparente plus aux œuvres d’un Edgard Varèse ou d’un Claude Vivier que d’un Michael Jackson ou d’un Daniel Bélanger.

Il existe une gamme de cépages trop peu connus ou simplement hors mode avec lesquels on ne sait pas exactement sur quel pied danser. Va pour le chardonnay, le sauvignon blanc, le merlot, la syrah ou le cabernet sauvignon. Mais qu’en est-il, par exemple, de ces petits mansengs, savagnins, mauzacs ou autres chenins blancs ? La ritournelle prend ici une autre sonorité, le pas de danse devient hésitant et trouve difficilement ses marques tant le tempo organoleptique semble bousculer des horizons de certitudes.

C’est le cas du chenin blanc. À l’écouter, nous sommes dans un univers qui s’apparente plus aux oeuvres d’un Edgard Varèse ou d’un Claude Vivier que d’un Michael Jackson ou d’un Daniel Bélanger. C’est comme si ce grand cépage ligérien se foutait éperdument de se faire aimer, trop occupé à gérer à la fois ses fréquences acides et amères, sa pointe d’austérité naturelle, sa part de mystère et cette espèce d’imprévisibilité qui lui donnent des airs de caméléon absorbé à gérer son déficit d’attention.

Il est en revanche d’une insoutenable polyvalence à traduire le terroir, véritable « éponge » offrant aux schistes, tuffeaux jaunes, spilites, sables et autres craies argileuses la possibilité de transpirer, en toute transparence, toute la salinité voulue. Qu’il soit vinifié en mousseux, sec, sec-tendre, doux, moelleux ou liquoreux, le chenin blanc permet de plus de séduisantes perspectives gastronomiques tout en se bonifiant, dans le meilleur des cas, sur plusieurs décennies en bouteille. Les Amis du vin du Devoir se frottaient récemment à quelques candidats vinifiés en sec. Haute voltige !

Vouvray brut 2017, Sébastien Brunet, Loire, France (25,65 $ — 12846441). Cette bulle bio ruisselle et file avec légèreté tout en suggérant sa forte empreinte vouvrillonne. Un brumisateur terroir. (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★★

Vouvray sec 2017 Épaulé Jeté Cuvée La Dilettante, Loire, France (24,05 $ — 12103411). À ce prix et à cette qualité, ce blanc sec capte à la fois les sens et l’esprit du grand terroir local. Harmonie, précision, tension, mais aussi délicatesse. Un sec jubilatoire. (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★★

Anjou Blanc 2015, Thibaud Boudignon, Loire, France (50 $ — I.P. info@rezin.com). Je ne connais pas Thibaud, mais quel grand sec bio de caractère il nous offre ici ! Grande lisibilité pour un fruité sain et bien mûr, offrant fougue et délicatesse sur un ensemble long et percutant. Très racé. (10+) © ★★★★. Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Saumur 2015 Clos des Guichaux « Monopole Bizay », Domaine Guiberteau, Loire, France (37 $ — 11461099). Intrigant, captivant, mais aussi secret que ce chenin sec bio au profil complexe et profond, aux effluves de truffe, de pierre chaude, de citron et de safran. Attendre. (5+) © ★★★★. Moyenne du groupe : ★★★

Jasnières 2016, Domaine de la Roche bleue, Loire, France (30,25 $ — 12856228). Ce sec bio emporte tout sur son passage et révèle, en raison d’un tandem acidité-salinité tenace, une impression de mordre sans se lasser dans un citron Meyer. Subtil, floral et aérien. Une appellation sur le Loir, au nord de Vouvray, à découvrir ! (10+) ★★★ 1/2. Moyenne du groupe : ★★★

Chenin Blanc 2017, De Trafford, Stellenbosch, Afrique du Sud (33 $ — 11659273). Moins acide mais plus riche, compact et substantiel que ses confrères ligériens, ce « pirate » a rapidement été débusqué. Contraste trop important ici ? Ce blanc ne manquait pourtant pas de profondeur, de textures, de longueur… (5+) © ★★★ 1/2. Moyenne du groupe : ★★ 1/2

Savennières 2015 Clos des Perrières, Château Soucherie, Loire, France (40 $ — 13591102). Le chenin blanc devient impérial sur la rive droite de la Loire, à quelques kilomètres au sud-ouest de la ville d’Angers. Berceaude blancs secs épurés, dramatiques de tension et de verticalité, le voilà qui souffle à la fois le chaud et le froid, se musclant au passage avec délicatesse et style. Longue finale fumée et minérale. (10+) © ★★★★ 1/2. Moyenne du groupe : ★★★★


À grappiller pendant qu’il en reste!

Scala Dei Garnatxa 2017, Priorat, Espagne (24,90 $ — 12885379)

On entend presqu’un chant grégorien monté des caves voûtées de ce cloître monacal du XIIe siècle en dégustant les yeux fermés cette grenache discrète, presque silencieuse. Une montée en puissance modulée derrière des tanins fins, frais et épicés qui vous donnerait le p’tit Jésus sans confession. Buvez en paix ! (5+) © ★★★

Clos des Lunes 2016, Lune d’Argent, Bordeaux Blanc (31,50 $ — 12668913)

Rares, très rares, les bordeaux blancs secs à ce niveau de qualité, et à ce prix. Des sémillons et sauvignons vinifiés en sec à partir de terroirs sauternais, le tout mis en lumière par l’équipe du Domaine de Chevalier ; comme on dit, la preuve est dans le pudding ! Admirable de finesse et d’harmonie, avec une approche florale et fruitée de pamplemousse blanc, le tout doucement mis en contexte par une touche boisée parfaitement intégrée. (5) © ★★★1/2

Bourgogne Hautes-Côtes-de-Nuits 2015, Jayer-Gilles, Bourgogne, France (69,75 $ — 13909088)

Tiens, inventons-nous un nouveau mot pour décrire la texture de ce rouge ambitieux : la « palpabilité ». S’il n’est pas encore inscrit au dictionnaire officiel, il l’est tout du moins dans celui consacré aux déviances de cette langue qui vous tient lieu, du moins, d’organe officiel au palais de votre bouche. Il n’y a pas que les papas qui aimeront ce rouge dont le rebondi souverain de bouche est particulièrement manifeste dans ce millésime solaire. Impossible de résister à la maturité de ce fruit bien né dont la sève, la profondeur, étire ce moment de bonheur qui ne semble pas ici vouloir mourir. Les geeks bourguignons bouderont sans doute ce millésime jugé trop laxiste mais pourquoi se faire du mal à essayer de le dénigrer ? Trop bon ! comme le dirait votre voisin français du plateau (5+) © ★★★ 1/2

Nuits-Saint-Georges 1er Cru « Les Cailles » 2016, Bouchard Père Fils, Bourgogne, France (143,75 $ — 13858292)

Tout le contraire du bourgogne de Jayer-Gilles cité plus haut. Et un prix qui frise ici, avouons-le sans rougir, l’indécence. Le vin est bon bien sûr, mais l’évaluer au berceau, comme c’est le cas ici, relève une fois de plus de l’infanticide ! Le fruité y est net, franc, mûr et bien cadré sous ses douelles, raffermi dans sa texture, expressif dans sa fraîcheur, avec cette touche animale et terrestre typique des vins de « nuits ». On s’en reparle dans une décennie, ici même dans cette page, en 2029. (10+) © ★★★★