Le zinfandel, patrimoine californien incontestable

Cristina Turley, une ambassadrice passionnée pour le grand zin!
Photo: Jean Aubry Cristina Turley, une ambassadrice passionnée pour le grand zin!

Tri-bi-drag. N’y voyez pas la drague à trois, ni même à deux. Le vin californien Folie à deux Ménage à trois a déjà comblé ce créneau. Tribidrag n’est pas non plus le nom d’un prince débauché de Transylvanie, mais bien celui dont l’ADN, identifié aujourd’hui sous le nom de zinfandel, remonterait au XVe siècle dans la région de Split, en Croatie. Si les synonymes sont nombreux (zagarese, primitivo, morellone etc.), le « zin », lui, est tout ce qu’il y a de plus « Made in USA ». Un ambassadeur de marque taillé à même cette idée de « surpuissance » qui colle bien aux ambitions de nos voisins étasuniens.

Mais encore faut-il flatter la bête ! Polyvalent et prisé en Californie, le zin subit toutefois un net recul, en raison du développement immobilier intensif qui y gruge encore aujourd’hui de belles parcelles de vieilles vignes, parfois centenaires. Lamentable ! Comme me le confiait le sympathique Robert Biale de la maison éponyme, le zinfandel et la petite sirah cumulaient environ 50 % de la production de la vallée de la Napa dans les années 1970.

Il n’est pas le seul à s’être entiché de ce cépage à la peau pourtant délicate, pourvu d’une texture de sève fine et d’un registre aromatique sensuel où la puissance culmine dans une espèce d’inertie à la fois lascive et voluptueuse. Entre les mains de maisons telles Bedrock, Carlisle, Drycreek, Martinelli, Rafanelli, Seghesio, Ridge et Turley, le zinfandel se taille désormais un costard à la fois ample, mais aussi cintré et parfaitement ajusté.

Ridge Vineyards

Je rencontrais Paul Draper à sa Monte Bello Winery il y a une vingtaine d’années dans les hauteurs d’un petit matin frais et brumeux de Santa Cruz. Son directeur des vinifications, Éric Baugher, était de passage récemment au Québec avec quelques flacons pas piqués des hannetons, dont ce Ridge Monte Bello 2009, lequel se voyait attribuer la note parfaite de ★★★★★ ce jour-là. Une cuvée à base de cabernet sauvignon à faire baver un Bordelais qui en a pourtant bu d’autres !

Il y a de la magie dans cette maison. Des débuts, en 1885, jusqu’à aujourd’hui, où la somme d’observations cumulées depuis un siècle gagne en substance au contact des techniques les plus pointues. Un chapitre entier pourrait être consacré à ce domaine dont la brillance, la fraîcheur, l’harmonie et la race incontestable des vins le placent parmi l’élite californienne. À mon sens, bien avant les Opus One de ce monde !

Les cinq cuvées offertes en magasin sont rares, mais impeccables à tous points de vue. Qu’il s’agisse de Three Valleys 2016 (45 $ – 12328898) (5) ★★★, de Lytton Springs 2016 (67 $ – 12986196) (10+) © ★★★★, d’East Bench Zinfandel 2017 (50 $ – 12986911) (10+) © ★★★★,de Geyserville 2016 (67 $ – 12986188) (10+) © ★★★★, ou encore de Cabernet Sauvignon Estate 2016 (97,50 $ – 1357081) (10+) © ★★★★, le souci du détail y est constant.

Turley Wine Cellars

C’est Ellen, la tante de Cristina Turley, que je rencontrais cette fois chez elle, en 1994. Une femme fougueuse de caractère, à l’image de ses vins, d’une stature tout simplement… colossale. J’en conserve un souvenir puissant, en ce sens que je n’arrivais pas à saisir comment des vins titrant parfois près de 17 degrés en alcool par volume parvenaient à demeurer équilibrés sans chauffer ni amaigrir le palais. Une prouesse !

Le style est à l’opposé de Ridge, avec toutefois ce souci commun pour l’élégance, dans un style plus sphérique et porté par une longue sève fruitée bien mûre. Agriculture bio et sélection de vieilles vignes parmi plus d’une cinquantaine de vignobles (dont 14 ont plus de 100 ans !) qui ajoutent à la profondeur des vins. À défaut de vous initier avec la cuvée Zinfandel Old Vine 2015 (47 $ – 13620786) (5+) ★★★★, en rupture de stock mais tout de même un archétype du beau zin, repliez-vous sur le plus « friand » Zinfandel Juvenile 2016 (40,25 $ – 13851437) (5+)★★★ 1/2.

Enfin, deux monuments du genre : Zinfandel Fredericks 2015 (71 $ – 13619523) et Zinfandel Cederman 2015 (62,25 $ – 13619531), plus intense, nerveux, racé et masculin pour le premier, profil plus riche encore pour le second, ce Cederman dont la profondeur de fruit n’est pas sans évoquer certains amarones de la Vénétie. Du bonbon. Mais pour adultes seulement !

À grappiller pendant qu’il en reste

Bourgogne Pinot Noir « Les Ursulines » 2017, Jean-Claude Boisset, Bourgogne, France (22,35 $ – 11008121). La maison Boisset nous offre ici, à prix particulièrement amical, un pinot noir qui, sans être ni large ni profond, tisse tout de même ce lien privilégié entre l’amateur de bourgogne et ce cépage mythique qu’est le pinot noir. C’est net, d’intensité moyenne, bien frais et de structure légère. Le plaisir est là, qui vous attend, que ce soit sur votre club sandwich ou simplement pour conter fleurette à une dame de passage. (5) ★★★ ©

Chardonnay 2017, Domaine Loubejac, Willamette, Oregon, États-Unis (23,95 $ – 13003201). Décantez, versez, appréciez. J’ajouterais à ces trois propositions inscrites sur la contre-étiquette de ce blanc sec : achetez à la caisse ! Bien qu’il en reste peu. Car à ce prix, même des appellations bourguignonnes plus ambitieuses se casseront les dents sur ce qu’il est convenu d’appeler un solide rapport qualité-plaisir-prix-authenticité. C’est modulé avec élégance et précision, avec cette cohésion fruitée, cette allonge au palais et une harmonie d’ensemble rares à ce niveau de prix. (5) ★★★1/2 ©

Rully 2016, Jaffelin, Bourgogne, France (32,75 $ – 13907111). Ce chardonnay est en excellente forme ! Fabuleuse expression fruitée de pêche et de poire mûre rehaussée de notes boisées parfaitement intégrées à la densité de l’ensemble ; une expression qui s’ouvre plus encore sous l’impact d’une saine et stimulante vitalité. Bref, et pour faire court, la maison Jaffelin nous offre un beau morceau de Bourgogne tout en relevant au passage le meilleur du terroir local. (5 +) ★★★1/2 ©

Aléofane 2016, Natacha Chave, Crozes Hermitage, Rhône, France (34,50 $ – 13481974). La plus que charmante Natacha Chave est la sœur de Yann Chave, et non de Jean-Louis (fils de Gérard). Vous me suivez ? Nettement plus simple sur le plan généalogique que le clan Lurton de Bordeaux. Aléofane ? C’est le nom d’une île située dans le Pacifique. C’est ce qu’elle m’expliquait lors d’un passage chez elle il y a quelques années. Quant au vin lui-même, c’est un bijou de finesse à vous laisser songeur longuement après le boire. C’est la qualité des tanins qui impressionne, des tanins mûrs, friands, mais aussi serrés, portant la syrah avec des gants de soie, tout simplement. Grande expression ! (5 +) ★★★★ ©