Au pays de la vernaccia

Circonscrits majoritairement sur des grès et couvrant quelque 1200 hectares (sur un total de 1900 ha autorisés en Toscane), les DOC et DOCG Vernaccia di San Gimignano produisent des fruits qui, dans le meilleur des cas (lire: en fonction de faibles rendements), jouent le même tableau, mais avec mille nuances à la clé pour les imaginer.
Photo: Anteprima Circonscrits majoritairement sur des grès et couvrant quelque 1200 hectares (sur un total de 1900 ha autorisés en Toscane), les DOC et DOCG Vernaccia di San Gimignano produisent des fruits qui, dans le meilleur des cas (lire: en fonction de faibles rendements), jouent le même tableau, mais avec mille nuances à la clé pour les imaginer.

Je voulais me mettre au parfum et j’ai été bien servi. Mais de quel parfum au juste ? Celui qui intrigue et fouille au-delà d’une mémoire olfactive oubliée quelque part dans ce cerveau reptilien qui a déjà été le nôtre. Oui, jusque-là !

C’est l’image qui m’est venue à l’esprit après la dégustation de quelque 84 échantillons de vernaccia lors de l’Anteprima Vernaccia di San Gimignano 2019 présentés récemment dans la città aux fameuses tours de pierre qui, pour la statistique, voyaient défiler à leurs pieds plus de trois millions de visiteurs l’an dernier. Quant à moi, plus je fouillais et plus je réalisais que ces vernaccias m’échappaient un peu plus.

Ces touristes y étaient-ils pour la même raison que moi ? Peut-être. Sans doute que ce blanc sec, à base de vernaccia déjà prisé à la fin du XIIIe siècle qui accompagne à merveille viandes blanches, légumes grillés, poissons, pecorino et autres roboratives ribollite, y est pour quelque chose, mais vous savez ce que c’est ; vous lancez en l’air le mot « Toscane » et voilà tout le monde saisi d’une subite crampe dans la région du bonheur.

Les mille nuances de l’or

Je n’étais évidemment pas ici pour rigoler, pensant même naïvement que toutes ces vernaccias allaient fredonner un même refrain linéaire, avec ce qu’il faut de moelleux, d’acidité et d’amertume, sans le moindre espoir d’une quelconque évolution en bouteille. J’étais loin du compte.

Preuve une fois de plus qu’un cépage planté au bon endroit, avec un sens du « lieu » affirmé, a plus de chance de livrer des vins originaux et distinctifs. Circonscrits majoritairement sur des grès et couvrant quelque 1200 hectares (sur un total de 1900 ha autorisés en Toscane), les DOC et DOCG Vernaccia di San Gimignano produisent des fruits qui, dans le meilleur des cas (lire : en fonction de faibles rendements), jouentle même tableau, mais avec mille nuances à la clé pour les imaginer.

Le prototype courant ? Généralement peu acide, parfois délicate, la vernaccia supporte bien quelques rondeurs tout en affichant, en finale, une pointe d’amertume qui n’est pas sans évoquer l’amande blanche. « Jouez-la » en cuves (ou en barriques de trois ou quatre vins) avec remise en suspension des lies fines et la voilà plus glorieuse encore, bien disposée à faire face à la volaille à la crème et au poisson en sauce en s’engageant entièrement sur le plan de la texture d’ensemble.

Puis, au détour, elle offre d’autres profils, comme si elle se « salinisait » au passage, corsetant alors sa taille de guêpe sous l’empreinte minérale du terroir, s’assurant ainsi d’une vigueur inhabituelle en proposant des nuances florales et citronnées où pomme et silex se lovent, à l’image d’un blanc sec de Chablis. Parfois aussi, et c’est là qu’elle fascine, la vernaccia joue ses ors de façon paresseuse, comme si elle sommeillait sous les pins bordés de cyprès en s’entichant de leur sève balsamique, une sève d’un autre âge qui évoque ces vins de Falerne mouillés à l’eau de mer, aux épices, à la résine et à la cire. Sans doute sont-ce celles-là qui rejoignent mon propre cerveau reptilien !

C’est donc dire ici l’incroyable registre proposé par cette dégustation dont la qualité d’ensemble m’a semblé particulièrement élevée. Pas de mauvais vins. Beaucoup de vins très corrects (lire : avec de la personnalité) et vendus à bon prix. Puis ces autres vins qui justifiaient amplement le déplacement, immédiatement perceptibles en raison de leur élégance, de leur profondeur, de leur longueur en bouche.

Mon palmarès ? Plusieurs maisons se sont distinguées (aucunes disponibles chez nous, suivez mon regard), avec des vins riches en nuances et notés entre ★★★ 1/2 et ★★★★. Parmi celles-ci : Il Colombaio di Santa Chiara, Il Lebbio, La Lastra, Montenidoli, Collina dei Venti, Massimo Daldin, Palagetto, Tollena, Poderi Archangelo, Panizzi et Il Palagione. De quoi rêver longuement à l’ombre des célèbres tours de pierre du village de San Gimignano.

À grappiller pendant qu’il en reste

Château Saint Martin de la Garrigue Bronzinelle 2016, Languedoc, France (19,85 $ — 10268588) : On cherche ici la garrigue toute sèche grillée par un Galarneau à son zénith et on se retrouve devant un casseau de mûres et de cassis tous justes cueillis au cœur de l’été. L’impact fruité n’est pas ici pour déplaire, au contraire ! C’est pur et particulièrement charmeur, souligné avec précision, fraîcheur, corps et un rien canaille dans la proposition. Pas des plus complexe, mais sapristi que l’on en a pour son argent ! (5) ★★★

Savigny-les-Beaune Moutier Amet 2017, Domaine du Prieuré, Bourgogne, France (35 $ — 12875630) : Cette appellation offre des vins tout en dentelles – dirions-nous féminins, si ce n’était que la confusion actuelle des genres semble nous proposer toutes autres orientations et leurs contraires — qui n’ont rien à voir avec son voisin Aloxe-Corton qui lui, n’affiche pas le même costard. Karl Lagerfeld n’aurait pas dit mieux. Bref, cette jeune cuvée sent bon la fraise et le printemps précoce sans compter qu’elle le fait simplement, avec souplesse et une certaine allonge. (5) ★★★ ©

Riesling Grand Cru Kastelberg 2014, Guy Wach, Alsace, France (45,25 $ — 13921141) : Le riesling se veut ici pugiliste et décidé derrière l’énergie brute que dégage ce grand terroir où les schistes abondent. Le fruité y est bien serré, presque vindicatif mais parfaitement synchronisé avec un ensemble précis, vivant, de belle densité. Évidemment, encore bien trop tôt pour en apprécier le véritable génie, mais toutefois prometteur (5 +) ★★★ 1/2 ©

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles