Le vin comme un livre ouvert

J’imagine chaque fois tous ces livres rangés comme autant de bouteilles prêtes à raconter leur propre histoire.
Photo: Jean Aubry J’imagine chaque fois tous ces livres rangés comme autant de bouteilles prêtes à raconter leur propre histoire.

J’ai la chance, depuis quelques années, d’être invité dans les bibliothèques de différentes municipalités du Québec à titre de conférencier. Pour causer vin, bien sûr. À chacune des occasions, même impression de calme, de décélération, d’écoute et de silences intelligents. On n’entre pas dans ces cathédrales de bouquins pour y faire la fête !

J’imagine chaque fois tous ces livres rangés comme autant de bouteilles prêtes à raconter leur propre histoire. C’est l’analogie que je propose d’office à ses assidus de littérature pour les inviter à lire le vin autrement, comme si les livres eux-mêmes, dans leurs différences, formaient un tout cohérent. Les auteurs y deviennent vignerons le temps d’une impression, couchant sur papier un cru, voire un grand cru décliné en autant de chapitres de dégustation. Pendant 90 minutes, la bibliothèque n’est plus qu’une bibliothèque. Elle devient cellier.

Ces moments d’intimité sociale me permettent de saisir le niveau de connaissance, voire la perception que se fait tout un chacun du jus fermenté de la treille. Premier constat : tout le monde aime le vin. Cela paraîtra une évidence tant le mot lui-même suggère plaisirs et libations. Même les abstèmes lui reconnaissent des vertus qu’une certaine nostalgie de n’en avoir jamais bu comme de ne plus jamais en boire alimente curieusement. D’où vient cet indéniable pouvoir d’attraction ? Mystère. Sans doute s’ancre-t-il dans les racines de l’humanité.

Deuxième constat : personne ne sait en parler. Ou est trop timide pour plonger. Ou encore, les mots pour le dire ne viennent pas aisément. J’en suis toujours le premier désolé, car il m’apparaît que l’effort de vulgarisation en la matière n’est pas au point, que le jargon opacifie encore et toujours le discours, qui devrait pourtant être aussi limpide qu’une eau de source. Ce constat me lance en retour un défi : celui d’adapter mon laïus pour faciliter l’approche.

Pour ce faire — et ça fonctionne à tout coup — je parle du cycle du vin et de la personnalité des cépages comme je le ferais des êtres humains assis devant moi. Ainsi, le jeune vin vigoureux qui n’a encore rien vu de la vie, le vin assagi qui rumine un passé glorieux et celui parvenu au faîte de sa crédibilité se compareront-ils à un individu qui naît, qui s’élève à sa vie d’adulte, puis s’endort doucement sur ses lauriers. Défauts et qualités compris !

À la question « Pourquoi existe-t-il des vins qui vieillissent plus que d’autres ? », j’avance que le pedigree de l’individu (génétique, milieu naturel, etc.) lui donne à la naissance un ou plusieurs avantages sur ses pairs qui lui assure, ou lui assurent, ultérieurement une vie longue et harmonieuse.

À une autre question, « La même bouteille bue à deux jours d’intervalle ne goûtait pas pareil, pourquoi ? », je réponds qu’en fonction de votre état, de vos humeurs et de vos dispositions, vous percevrez inévitablement le vin de façon différente. Votre biorythme fluctue, à l’image du vin. D’où cet autre constat : il n’y a pas de grands vins, seulement de grandes bouteilles.

Il n’y a finalement pas de mystère à tout cela. Que le gros bon sens de l’observation. Et, pourquoi pas, de l’analogie. Méfiez-vous de ces gens qui sacralisent le vin en le plaçant sur un piédestal pour mieux le crypter au passage, hors de portée des sens et de la poésie qu’il inspire. Vivez avec lui, à l’image de l’auteur québécois Pierre Chatillon, dont un extrait de poème (Amoureuses, Écrits des Forges) a été lu (à ma grande surprise d’ailleurs !) en fin de conférence par une dame amoureuse des lettres. Sans oublier l’alphabet du vin :

Amoureuse le vin rouge de ton rire

est un oiseau

qui vole et chante dans mon cœur

j’ai bu ton rire

sur toutes les lèvres de ton corps

et je suis ivre

Je n’aurais pas dit mieux.

À grappiller pendant qu’il en reste

Pinotage 2017, Fairview, Paarl, Afrique du Sud (17,60 $ – 10678481). Au troisième jour après ouverture, je dois avouer que ce rouge possède une tenue à l’air exceptionnelle. Aux arômes francs de pinotage succèdent ceux évoquant un bon gamay de cru, sans que le vin ait perdu en fraîcheur ou en intégrité. Les arômes épicés précèdent une bouche de belle densité, rehaussée de tanins frais, bien serrés. Belle affaire à ce prix ! (5) ★★ 1/2 ©

 

Grillo 2017, Feudo Disisa, Sicile, Italie (19,95 $ – 13675533). Il n’y aurait qu’un tout petit peu moins de sucres résiduels pour permettre à l’acidité et à la salinité de réaliser ici pleinement l’équilibre que je n’y serais personnellement aucunement opposé. Mais l’ensemble demeure particulièrement ravageur sur le plan de la séduction, avec un fruité d’agrumes insistant et un volume de belle envergure. Le servir très frais cependant, sur des légumes grillés, des mets aillés ou légèrement épicés. (5) ★★ 1/2

 

Chénas 2015, Château Bonnet, Beaujolais, France (21,60 $ – 12134102). La maison familiale sait faire. Avec doigté, délicatesse et justesse. Ce gamay bien fourni vous habite un bon moment, élargissant sa palette fruitée en soutenant une texture au relief affiné. La finale fraîche et précise épouse de séduisantes nuances de cerise et de café frais. Le poulet rôti sera ici plus que ravi ! (5) ★★★ ©

 

Bourgogne Hautes Côtes de Beaune 2017, Chartron Trébuchet, Bourgogne, France (23,80 $ – 882399). Ils sont désormais aussi rares qu’une promesse de politicien tenue, ces beaux bourgognes sans lesquels la vie serait tout de même un peu tristounette. Surtout à ce prix ! Le fruité est ici précis, porté par une vivacité qui en souligne la texture tout en offrant, en fin de bouche, une touche de salinité supplémentaire qui l’éclaircit plus encore. L’impression d’un beau chablis à la fois léger et bien sec. (5) ★★★

 

Barbera d’Alba 2016, Borgogno, Piémont, Italie (24,20 $ – 13737626). Si le barbera d’Alba de la maison Vietti dans le même millésime apparaîtra plus tonique et plus fin, cette version livrée par cette auguste maison se rattrape par sa consistance plus soutenue, sa rondeur et la justesse de son élevage. De la puissance, du corps, mais aussi de la souplesse pour un rouge qui sait très bien qu’il se fera un ami sûr en compagnie de votre lasagne maison. (5) ★★★ ©

 

Crozes-Hermitage 2016, Les Vins de Vienne, Rhône, France (26,95 $ – 10678229). Il n’existe pas une, mais bien de nombreuses interprétations de cette large appellation septentrionale de plus de 1200 hectares. La version du trio Cuilleron-Villard-Gaillard est diablement consistante, par la fraîcheur de sa sève fruitée et la cohérence de sa structure où les tanins fins abondent en prolongeant la finale doucement torréfiée. Ce trio sait admirablement cueillir les bons fruits pour le vinifier avec inspiration. Encore une fois, incontournable. (5) ★★★ ©

 

Chardonnay 2016, Schug, Carneros, Californie, États-Unis (29,95 $ – 11089910). Cette cuvée ne manque ni de charme ni de crédibilité. Surtout, elle est parfaitement vinifiée. Le fruité de pêche piqué d’un bâton de vanille s’ouvre largement, au nez comme en bouche, déclinant par la suite une texture ronde et fournie, suave et doucement acidulée. N’y manque qu’un soupçon de profondeur. Fera merveille sur une poularde à la crème ou un jambon à l’os. (5 +) ★★★ ©

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles