Quand le vin se met en veilleuse

Ce Kydonitsa n’est pas fermé pour inventaire. Plutôt le contraire. D’autres, par contre, le sont. Par exemple, ces grands bourgognes et bordeaux du millésime 2015, dont cette cuvée La Parde de Haut-Bailly, qui font actuellement une pause pour mieux rebondir.
Photo: Jean Aubry Ce Kydonitsa n’est pas fermé pour inventaire. Plutôt le contraire. D’autres, par contre, le sont. Par exemple, ces grands bourgognes et bordeaux du millésime 2015, dont cette cuvée La Parde de Haut-Bailly, qui font actuellement une pause pour mieux rebondir.

À l’image d’un individu, le vin peut être aussi verbomoteur que taciturne. Rien n’indique pourtant qu’il sera disposé à se glisser dans la peau de l’un comme de l’autre. Pas même une mention légitime sur la contre-étiquette de votre bouteille qui opte pour le baratin d’usage tel que « Ce rouge gorgé de petits fruits rouges accompagnera particulièrement vos viandes et fromages tout en chassant cette sensation de spleen mélancolique générée par votre dernière déroute amoureuse ». Le message a beau être dans la bouteille, tendre l’oreille ne suffit parfois pas.

Alors comment se fait-il que des vins se fassent entendre à table alors que d’autres font profil bas ? Qu’il en existe qui semblent faire la fête à tue-tête alors que d’autres ne sont que l’ombre d’eux-mêmes ? Qu’une bouteille se vide alors qu’une autre a toujours le ventre plein ? Question de disposition, d’occasion du moment ou d’alignement des astres sans doute, mais il y a plus que ça. Il arrive parfois que le vin soit, à la suite de cette phase primaire de son évolution, tout simplement fermé pour inventaire, comme s’il se mettait momentanément en veilleuse.

Une pause pour mieux rebondir

Il est généralement admis que la production contemporaine destine le vin à être bu en fonction du court, voire du moyen terme. Des vins qui causent, qui parlent, qui jasent fruit jusqu’à plus soif. On dit d’eux qu’ils sont juteux, gais, pas du tout prétentieux. Des étoiles filantes au paradis de l’éphémère. Ce sont ceux qui vous hameçonnent et vous leurrent candidement, sur les poissons comme sur les crustacés (c’est écrit sur la contre-étiquette), à l’image de ce Kydonitsa 2016 de la maison grecque Nomenvasia (19 $ – 13638249 – (5) ★★★).

Kydonitsa ? C’est le nom d’un très ancien cépage du Péloponnèse au fabuleux goût de coing et d’abricot, à la fois sapide, minéral, intense, amer, diablement détaillé et intrigant pour le prix exigé. Je ne serais pas du tout surpris d’apprendre qu’Ulysse se serait fait attacher au mât de son navire pour ne pas s’enticher lui-même de la mélodie de ce nectar plutôt que de céder au chant des sirènes tant il est fascinant !

Ce blanc sec n’est pas fermé pour inventaire. Plutôt le contraire. D’autres, par contre, le sont. Par exemple, ces grands bourgognes et bordeaux du millésime 2015 qui font actuellement une pause pour mieux rebondir. Comme si, après avoir livré à ce jour une part glorieuse de leur arc-en-ciel fruité, ils enfouissaient le reste en attendant ces jours heureux où, dans trois, six ou huit ans, ils afficheraient à nouveau leur chatoyante queue de paon, portés par un souffle inédit.

À l’image, par exemple, de la cuvée La Parde de Haut-Bailly 2015 (55,25 $ – 13199961 – (5 +) © ★★★ 1/2), dont on sent bien qu’elle n’a pas tout dit. Avec cette impression qu’elle fait actuellement le propre inventaire de ses capacités pour mieux écrire ensuite les chapitres du roman complet à venir. Réservez-la donc. Car il y a en effet comme un certain malaise, une forme d’infanticide à déguster un vin entre deux phases, entre deux âges. Tel le biorythme humain, le vin a ses codes, ses fréquences, ses intervalles. Le bonheur, c’est de tomber pile au moment où il frise le sommet.

Comment comprendre alors mais, surtout, éviter ces vins abscons ? Les poètes parleront de sautes d’humeur passagères alors que les scientifiques tenteront, par une analyse d’alcool, d’extraits secs, d’acidité ou autres, d’en prévoir, souvent maladroitement, l’évolution. Ce même vin, par contre, vous semblera à vous, ami lecteur, souvent bien meilleur après le deuxième, voire le troisième verre. C’est que, curieux comme vous l’êtes, il vous arrive rarement d’être vous-même en veilleuse!

À grappiller pendant qu'il en reste

Riesling 2017, Willy Gisselbrecht, Alsace, France (17,75 $ — 13581393). Le caractère du cépage y est, avec cette touche de fumée, de fleur blanche et de citron frais, le tout bien évidemment dynamisé par ce contraste sucre-acidité parfaitement réussi. C’est tout simple, mais recommandable. (5) ★★ 1/2

Beaujolais-Villages Blanc 2017, Domaine Ruet, Bourgogne, France (21,45 $ — 12454667). Ce blanc sec sait s’épaissir ici sous une densité fruitée peu commune, alliant rondeur, substance et un goût de pêche blanche et de mie de pain frais étonnant. Un blanc harmonieux qui ne manque ni de sève ni de longueur. (5) ★★★ ©

Mâcon-Bussières 2017, Manciat-Poncet, Bourgogne, France (22,55 $ — 13184259). Ce gamay est tout simplement exquis et témoigne, une fois de plus, de sa haute expression qualitative dans ce bourgogne « élargi », qui n’exclut nullement le beaujolais bien sûr. La robe est légère et les arômes framboisés plutôt fins, le tout subtilement appuyé par un judicieux élevage. Un petit régal à vous illuminer un lundi soir de grisaille. (5) ★★★

Saint-Nicolas de Bourgueil Les Mauguerets La Contrie 2015, Pascal Lorieux, Loire, France (24,15 $ — 872580). Voilà de la belle matière à festoyer au-delà des simples festivités d’usage tant il offre à qui sait en boire plaisir assuré et soif étanchée. Un cabernet franc comme je les aime, avec ce qu’il faut de parfums, de sève fruitée bien mûre, de fraîcheur et de « croquabilité » parfaite. Je ne m’en lasse pas. Du moins, pas encore, surtout sur les rillettes bien grasses ! (5 +) ★★★ ©

Crozes-Hermitage « La Chasselière » 2016, Domaine Michelas St-Jemms, Rhône, France (30,25 $ — 11896631). Cette syrah pure est aussi ambitieuse qu’elle charme illico. Sa robe possède de l’éclat, ses arômes détaillés invitent les notes de tapenade et de cerise noire à occuper l’avant-scène alors que la bouche complète, ronde, presque moelleuse en raison de tanins mûrs, abondants et sphériques. La finale offre longueur et d’intrigantes notes de fumée, de créosote. Plus que recommandable ! (5 +) ★★★ 1/2 ©

Saumur 2016, Château Yvonne, Loire, France (30,75 $ — 10689665). Ce chenin blanc sec donne l’impression d’être un long serpent qui sait se faufiler, mais aussi qui fascine, en raison d’une espèce de solidité, de tension dans sa souplesse qui ajoute à sa force brute. Voilà pour la structure. Pour le reste, les arômes de coing, de poire et de mandarine fraîche invitent par la suite le palais à ruisseler comme le ferait un cours d’eau sur un lit de petites roches. C’est précis, intense et long en bouche. Quenelle de brochet ? (10 +) ★★★★ ©

Inopia 2014, R M Saouma, Côtes du Rhône, France (39 $ — 13825280). Le couple Rotem et Mounir Saouma s’applique au Clos Saouma (9 hectares au cœur des garrigues) à élever dignement les grenaches blancs (majoritaires), marsanne, roussanne, clairette et bourboulenc à une hauteur qui n’aurait pas déplu au grand Gérard Chave en Hermitage. Franchise et noblesse de ton, clarté du propos, textures subtiles et caressantes sur des acidités « fragiles », mais qui fonctionnent, tout cela sur fond de traitements peu interventionnistes et d’élevages savants qui laissent place au vin. Au vin oui, simplement, comme il se doit. Leurs microcuvées bourguignonnes vendues sous le négoce Lucien Le Moine à Beaune valent, paraît-il, le détour. Affaire à suivre ! (5) ★★★★ ©

Chablis 1er Cru Montée de Tonnerre 2017, Château de Maligny, Bourgogne, France (40,75 $ — 895110). Ce 1er cru de la rive droite me semble plus consistant que le millésime précédent. L’ensemble y est substantiel avec ce resserrement subtil en milieu de bouche qui ajoute à la droiture et à la sapidité. Un chablis de beau niveau et d’excellente longueur à jumeler avec tous les crustacés que vous dénicherez. (5 +) ★★★ 1/2 ©

Zinfandel Big River 2016, Ravenswood, Alexander Valley, Californie, États-Unis (45,25 $ — 12490385). On ne fronce pas les sourcils et on fait encore moins une mine patibulaire à la dégustation de ce « zin » dont l’exploit fruité de première fraîcheur semble se foutre éperdument de la formidable puissance de l’ensemble. Tout y est juste et intégré, pourvu d’une haute lisibilité gustative. Je souhaiterais un chouïa plus de longueur ici. (10 +) ★★★ 1/2 ©

Barolo del Comune di Serralunga d’Alba 2014, Principiano Ferdinando, Piémont, Italie (46,75 $ — 11387301). Cette maison taille ses nebbiolo dans des tissus parfaitement ajustés, mais qui laissent en même temps le corps respirer. Car il y a ici un souffle, une portée, une libre expression fruitée. Et puis, cette harmonie parfaite entre tanins (fins, mûrs, abondants) et des amers presque sucrés sur la longue finale ; de quoi méditer un bon moment sur la beauté des lieux. Un bio d’excellent niveau. (10 +) ★★★★ ©

Brunello di Montalcino Castelgiacondo 2013, Toscane, Italie (49,85 $ — 10875185). Toute l’étoffe des brunello qui ne manquent ni de civilité ni de belles manières. Ajoutez un fruité soutenu, de belle densité, des flaveurs complexes et touffues, une puissance mesurée et une fraîcheur pertinente, et voilà un grand seigneur à décliner à table, sur des cannellonis farcis maison. (10 +) ★★★★ ©


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles