De racine, de culture et de goût

«À la lumière des résultats d’une étude comparative entre deux groupes d’œnologues provenant de zones géographiques bien distinctes, soit la vallée de l’Okanagan, en Colombie-Britannique, et Montréal, au Québec, nous constatons l’existence d’une situation qu’on pourrait qualifier de “deux solitudes”», explique Bianca Grohmann, professeure de marketing à l’École de gestion John-Molson de Concordia.
Photo: Jean Aubry «À la lumière des résultats d’une étude comparative entre deux groupes d’œnologues provenant de zones géographiques bien distinctes, soit la vallée de l’Okanagan, en Colombie-Britannique, et Montréal, au Québec, nous constatons l’existence d’une situation qu’on pourrait qualifier de “deux solitudes”», explique Bianca Grohmann, professeure de marketing à l’École de gestion John-Molson de Concordia.

Le vin est le prolongement naturel de celui qui l’élabore. Une espèce de manifestation artistique bien vivante ancrée dans un lieu, un contexte, une culture donnée. C’est le vocabulaire végétal des gens de la terre, qu’ils soient de France, d’Italie, d’Espagne, du Québec, de Nouvelle-Zélande, de Bulgarie, des États-Unis ou de la Croatie. Un Allemand saisirait-il, par exemple, le sens d’une corvina veronese transformée en amarone della valpolicella ? Un Portugais aurait-il nécessairement des atomes crochus avec un frontenac ou un vidal de chez nous ? Léger décalage culturel en perspective !

L’être humain — tout comme n’importe quel vigneron penché sur son propre vin au point qu’il en perd tout sens critique — n’est que l’interface du lieu qui l’a vu naître et grandir. À tel point qu’il se fait caméléon, épousant dans sa fibre même (à son insu) les moeurs, la trame culturelle, l’histoire, la gastronomie locale ou encore le relief et le climat environnants.

Ainsi, l’Autrichien se réjouira-t-il de l’accord d’un grüner veltliner accompagné d’un wiener schnitzel sur fond musical mozartien, alors que l’Australien résistera pour sa part difficilement à un braisé d’émeu mijoté à partir d’une solide rasade de shiraz d’encre en égrenant, sur fond de soleil couchant d’une Coonawarra empoussiérée, le blues du grand Gerry Joe Weise.

Il sera de même difficile à un Espagnol de la Galice de décliner un albarino bien sec et mordant, surtout s’il est servi avec une poignée de cirripèdes tout juste arrachés à leur rocher en bord d’Atlantique. Tout cela relèverait sans doute d’évidences dignes de Jacques de La Palice si ce n’était que, d’un océan à l’autre, ici même, en ce pays du Canada, goûts et couleurs sont parfois diamétralement opposés, comme nous l’apprenait cette semaine Bianca Grohmann, professeure de marketing à l’École de gestion John-Molson de Concordia et auteure d’une étude sur le sujet en collaboration avec Camilo Peña et Annamma Joy.

Nos deux solitudes canadiennes

L’objet de l’étude en question ? Les oenologues diffèrent d’opinion selon la région où ils vivent. Mieux, et je cite. « […] l’ancrage géographique constitue un facteur déterminant dans l’évaluation qualitative des vins — de même que de caractéristiques sensorielles comme l’équilibre ou l’acidité ».

La dame poursuit : « À la lumière des résultats d’une étude comparative entre deux groupes d’oenologues provenant de zones géographiques bien distinctes, soit la vallée de l’Okanagan, en Colombie-Britannique, et Montréal, au Québec, nous constatons l’existence d’une situation qu’on pourrait qualifier de “deux solitudes” ».

Deux provinces, sept vins et vingt-deux spécialistes plus tard, il semble clair que l’exercice découlant de l’expertise des dégustateurs auprès du grand public a des répercussions évidentes, ne serait-ce que sur la validité du bilan suggéré. Dit autrement, un consommateur du Manitoba serait ici confronté à pas moins de deux opinions divergentes pour un même vin ! J’étais l’une des 22 personnes à déguster à l’aveugle pour cette étude. Encore moins surpris des résultats.

Les conclusions, récemment publiées dans la revue Journal of Wine Research, indiquent que, « comparativement à leurs confrères de l’Okanagan, les oenologues montréalais ont décelé davantage l’acidité, l’amertume, les goûts de chêne, d’épices, de poivron vert et de végétaux, l’équilibre et les défauts aromatiques — notamment l’odeur de bouchon ». À la différence des Québécois qui « se réclament de la tradition sommelière et du journalisme oenologique français… », les experts en vins de Colombie-Britannique sont attachés à un modèle de formation britannique, à un agrément délivré par le Wine and Spirit Education Trust, indique la Bianca Grohmann.

Finalement, des informations en or pour une industrie qui veut cibler une clientèle au plus près, comme le cite en conclusion le rapport : « Notre analyse montre que la sapidité se définit et se perçoit diversement dans les deux régions étudiées. En matière de marketing, cette information peut favoriser la prise de décisions éclairées. »

À grappiller pendant qu’il en reste

Les Bois Jacou Gamay 2017, J-F. Mérieau, Loire, France (21,05 $ - 12572858) : Ne me relancez pas sur le gamay ou plutôt si. Ma sensibilité à son sujet est contagieuse ! Juvénile et coloré comme celui-ci, je n’en fais qu’une bouchée tant il donne l’impression d’être amical sous la dent. C’est net, d’excellente tenue, frais, mûr, coulant mais aussi bien en chair. De quoi relâcher les zygomatiques tant il sait rire simplement mais avec franchise (5) ★★★

Raisins gaulois 2017, M. Lapierre, Vin de France (21,80 $ - 11459976) : On a l’impression, en tenant la tige du verre de ces « gaulois de raisins » de pincer entre ses doigts la queue d’une cerise coquine et rieuse dont la rondeur, l’éclat et la tendre « croquabilité » ne sont qu’une invitation de plus à jouir du moment présent, sans le moindre délai. Sec et léger, friand et festif, voilà de quoi offrir à la vie un surcroît de vitalité. Servir frais, à toutes occasions (5) ★★★

Wildass 2016, Vignoble Stratus, Ontario, Canada (22,95 $ - 11601143) : Tout près d’une dizaine de cépages orchestrent cette cuvée qui ne se cherche pas mais se trouve, à chacune des gorgées, histoire de révéler que l’assemblage fonctionne. Audacieux! Plutôt léger de corps, sans aspérités tanniques, le voilà s’invitant sur des pistes fruitées et épicées harmonieuses et mesurées. Jolie finale de belle franchise. Veau, porc, poulet, légumes grillés… (5) ★★★ ©

Refugio 2017, Pinot Noir, Bodega Montsecano, Chili (26,55 $ - 12184839) : Ce pinot noir compte parmi les tous meilleurs dégustés en provenance du Chili, spécialement du côté de la Vallée de la Casablanca où il rivalise de fraîcheur, de franchise, d’ampleur, de précision mais aussi de cohésion fruitée. Ajoutez un velouté de texture et de la nuance dans le propos et vous avez, à ce prix un petit bijou d’originalité (5+) ★★★1/2 ©
Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles