De la Mésopotamie jusqu’à nous

Les amphores sont encore utilisées de nos jours pour faire vieillir le vin.
Photo: Artenova Les amphores sont encore utilisées de nos jours pour faire vieillir le vin.
« Un homme sobre boit du vin ce qu’un homme sage prend de l’amour : de quoi connaître l’extase et non l’ivresse. » De la mesure dans tout, nous apprend alors un Alfred de Musset cantonné dans un début de XIXe siècle, certes pétri de pudibonderie, mais qui respire encore calmement par le nez.

Près de deux siècles plus tard, il semble bien que l’extase, dans le sens contemplatif du terme, soit devenue une denrée rare et que la sagesse de l’homme se retrouve, paradoxalement, totalement rayée de la carte des bonnes manières humanistes. Le credo actuel voulant que l’abus de modération nuise largement à la consommation n’aurait pas particulièrement inspiré le poète. On récolte l’époque qu’on mérite, paraît-il.

Pas loin de 10 millénaires pour en arriver là ? Il semble bien que oui. Mais avec des nuances, cela dit. C’est ce que nous raconte la bande dessinée L’incroyable histoire du vin. De la préhistoire à nos jours, 10 000 ans d’aventure (Les Arènes BD), des auteurs Benoist Simmat et Daniel Casanave. Un livre habilement écrit et colorié de 225 pages qu’il faut mettre impérativement sous les yeux du jeune consommateur de demain, mais aussi de l’adulte d’aujourd’hui qui croit encore dur comme fer que c’est le moine Dom Pérignon qui a inventé le champagne (page 180) *.

Je me suis régalé. Sans toutefois nuire à la consommation. Mais en imaginant tout de même ma lecture avec à la main un verre de Cuvée F 2016 du Domaine Ferrer-Ribière, vin de pays des côtes catalanes, puis un autre (eh oui !), de ce magnifique Clos des Vignes 2014 du Domaine Gardiès en Côtes du Roussillon Villages, histoire d’écluser sobrement (en page 60) avec la 7e légion de César installée depuis peu dans la Narbonnaise au Ier siècle de l’Empire. Je vous dis pas ce qui défilait dans les phylactères tant les vins étaient bons !

La magie de cette bande dessinée réside avant tout dans ce concentré de petits détails techniques et historiques qui ponctuent le récit, sans que l’ensemble s’en trouve alourdi. On y apprend, par exemple, qu’à l’époque de Philippe de Macédoine, père d’Alexandre le Grand, la notion d’appellation d’origine contrôlée existe déjà (il y a de cela 25 siècles, tout de même !), que Virgile parle de rendements, en plaine comme en coteau, en ce qui concerne le potentiel qualitatif du vin et que le fût, créé par les Celtes, demeure nettement supérieur aux amphores en raison de sa solidité, de sa légèreté, de sa transportabilité, de sa stockabilité ou encore de sa vidangeabilité.

Impossible de vivre cette histoire du vin de la Mésopotamie à aujourd’hui sans la bouteille en verre, cette « vis de bouteille » qu’est le tire-bouchon et bien sûr son souffre-douleur, le bouchon de liège, qui coiffe le tout, tous trois inventés par les commerçants anglais sans lesquels nous en serions toujours à boire à même la mamelle de l’outre en peau d’auroch. Ce qui, dans un cocktail mondain, offrirait aux dames un spectacle peu enviable de la gente masculine.

Avec l’avènement des changements climatiques qui sculptent déjà le vin d’aujourd’hui, les auteurs imaginent en conclusion les tendances, à savoir et je cite : une croissance fulgurante du marché du rosé, l’avènement de la Chine comme acteur mondial numéro 1 du vin et un retour à des modes de culture plus naturels. Le rosé ? J’en suis déjà friand, toutes saisons confondues ! Le vin bio ? C’est ma tasse de thé toute l’année !

Le vin de Bourgogne ? Les Chinois me privent désormais, en raison de leur présence sur le marché et de la poussée inflationniste qui en résulte, d’accéder à ces premiers et grands crus qui jetaient jadis les bases de mon éducation bachique alors que je n’avais que 12 ans. Ma solution ? Je bois plus de « grands » petit chablis !

* Les années 1531 et 1544 seraient avancées, sous la houlette des moines de l’abbaye bénédictine de Saint-Hilaire, non loin de Limoux en Languedoc, soit environ un siècle avant le célèbre cellérier de l’abbaye bénédictine de Hautvillers en Champagne.

Du whisky

Glenmorangie Signet Scotch Single Malt Whisky, Écosse (297 $ – 11608185). Les grandes maisons écossaises de whisky trouvent désormais un nouveau marché hors des assemblages traditionnels d’eaux-de-vie identifiées selon leur moyenne d’âge. Aux 10, 16, 21 ans et plus se greffent des lots dont les noms évocateurs traduisent le contenu de flacons dotés d’étiquettes souvent fort stylisées. Ainsi se succèdent, pour ne citer que l’offre disponible chez Glenmorangie, les Spios, Nectar d’or, Pride, Lasanta et autres Quinta Rubin. Ce « Signet », que la maison décrit comme « le plus innovateur des whiskies », trouve dans l’esprit torréfié du café la base même de sa personnalité. Plus précisément dans une torréfaction soutenue « d’orge maltée chocolatée ». Oui, mais encore ? Robe rousse claire et parfums fondus et homogènes, puissants mais aussi sophistiqués. Oui, l’idée « café » y est, admirablement intégrée à des nuances plus profondes de gingembre, de cannelle, d’orange et de cuir humide, et que l’élevage en fût de xérès oloroso affine encore plus en profondeur. La bouche est exemplaire : d’abord fine et bien roulée, suave et émancipée par la suite, élevant le degré de complexité en milieu de bouche avec affirmation et sensualité. Là encore, le tandem cacao-café, sans être caricatural, pousse une note rafraîchissante sur une finale consistante que les agrumes allègent et tonifient. Savoir-faire indéniable ici pour une eau-de-vie d’exception. ★★★★★

À grappiller pendant qu’il en reste

Melacce Montecucco 2016, Castello Colle Massari, Italie (18,90 $ – 13574370). Ce vermentino bio offre une vigueur, une intensité et un fondement fruité dont la touche saline et minérale fera le bonheur d’une chaudrée de palourde au vin blanc. Digeste et de belle longueur. Très bon, mais faites vite ! (5) ★★★

 

Cuvée F 2016, Domaine Ferrer-Ribière, vin de pays des côtes catalanes, France (20,90 $ – 11096271 – bio). La robe noire est si dense et les tanins sont si matelassés que le tout donne l’impression d’être littéralement absorbé corps et âme dans une marmite de confiture de cassis et de mûres. Sombre et profond, oui, un rien ténébreux, compact sans toutefois offrir la moindre aspérité, comme si le fruit fraternisait par son moelleux avec cette espèce d’autorité minérale proposée en sous-sol. Un gaillard de l’arrière-pays qui raconte avec sincérité le meilleur de sa terre nourricière. (5 +) ★★★ ©

 

Singular 2017, A D, Vinho Verde, Portugal (23 $ – 13861096). Nous ne sommes pas ici sur la corde raide du rasoir qui vous découpe la langue comme on le ferait d’un tartare de fruits de mer, quoique l’accord en soit plus que louable, mais plutôt sur un assemblage dont la rabigato constitue l’essentiel. Un blanc sec fourni, mais aussi vibrant et claquant, sur une finale qui ne cesse de s’élever en beauté. Il en reste très peu cependant. (5 +) ★★★

 

Pinot noir 2016, Schug, Sonoma Coast, États-Unis (29,95 $ – 10944232). Son moelleux de texture impressionne et sait se faire tendre derrière une façade épicée et bien liée par de beaux tanins mûrs. Un pinot noir peu acide, fondu, habilement cadré par un joli boisé. Servir un rien rafraîchi. (5) ★★★ ©

 

Beaujolais blanc 2017, Christophe Pacalet, Bourgogne, France (29,95 $ – 13112870). Ce chardonnay vous donne le goût de fréquenter le chardonnay plus souvent. Car il se trouve ici dans un contexte où on le laisse s’exprimer avec une épaisseur mise en relief par son auteur, sans toutefois en dénaturer l’esprit. Car on y sent le ferment et la lie fraîche, la mie de pain presque moelleuse sous la dent. Un blanc sec de bon volume, au moelleux substantiel et à la finale qui tient bien en haleine le gourmand qui en redemande. Qui a dit que le beaujolais blanc n’était que du folklore pour touristes égarés ? (5 +) ★★★1/2 ©

 

Bourgogne blanc Lorraine 2017, Comte Senard, Bourgogne, France (31,25 $ – 13831911). Ce blanc sec joue de discrétion, avec sa touche de fruit blanc, de massepain, de brioche et de beurre frais alors qu’il déroule en bouche une texture suave et fraîche dont l’ampleur, la profondeur et la longueur témoignent d’origines qui ne manquent ni de style ni de noblesse. (5 +) ★★★1/2 ©

 

Hautes Côtes de Beaune Clos de la Perrière 2015, Domaine Parigot, Bourgogne, France (34,25 $ – 12875841). Le millésime 2015 en Bourgogne rallie les amateurs comme une 100 watts attire les papillons de nuit au cœur de la forêt. Impossible de ne pas en subir le pouvoir d’attraction ! Celui élaboré par Alexandre Parigot pousse l’expression aromatique du pinot noir à la verticale comme à l’horizontale avec ses notes franches de cerises noires bien mûres et sa trame tanique ronde, épicée, de longue portée. On se régale ! Vaut largement son prix. Trois bouteilles pour la cave ! (5 +) ★★★1/2 ©

 

Clos des Vignes 2014, Domaine Gardiès, Côtes du Roussillon Villages Tautavel, France (36 $ – 10781445). De vieux grenaches et carignans assemblés à des syrahs et mourvèdre tombent, au nez comme en bouche, tel un lourd rideau de velours engouffré, pour ne pas dire étouffé, par un mistral à écorner les bœufs. La puissance est au rendez-vous, telle une lame de fond charriant un fruité opulent, mûr et rayonnant, laissant dans son sillage des dépôts organiques minéraux qui ajoutent au relief et à la longueur en bouche. Le tout demeure frais et d’une précision étonnante, baigné d’une vibrante luminosité. Longue garde prévisible. (10 +) ★★★★ ©