Corse, sarde ou sicilien?

La Sicile intérieure: chaude, énigmatique, lumineuse
Photo: Jean Aubry La Sicile intérieure: chaude, énigmatique, lumineuse
Corse, Sardaigne, Sicile… autant de fragments rocheux incrustés à même le turquoise des mers Méditerranéenne et Tyrrhénienne. Des perles sauvages qui semblent apatrides tant elles hésitent à reconnaître la France, l’Italie, et pourquoi pas l’Afrique, comme pays ; insulaires farouches et rebelles, mille fois pillées, mais aussi riches de l’apport civilisationnel légué au fil des siècles.

Les vins sont à leur image : singuliers, intrigants, introspectifs, parfois d’une insoutenable tension minérale. Ce n’est pas tant qu’on les apprivoise qu’à l’inverse ils se jouent de vous. Les Amis du vin du Devoir s’y agrippaient récemment comme à une bouée de sauvetage, telle une bouffée d’air frais salutaire ventilant une production mondiale actuelle trop souvent prévisible et convenue. L’origine trouve encore ici tout son sens. Quelques mots.

Sul Vulcano Etna Bianco 2016, Donnafugata, Sicile (35 $ – 13744404). Ce blanc sec de facture moderne à base de carricante récolté sur les pentes nord de l’Etna en est à son premier millésime, mais confirme déjà le potentiel du lieu en question. L’appellation est d’ailleurs la coqueluche des investisseurs actuels. Notes de silex, de zeste et de pêche sur des saveurs salines qui compensent un pH élevé. Finesse et délicatesse. (5) © ★★★ Moyenne du groupe : ★★★

SP68 Bianco 2017, Occhipinti, Sicile (32,25 $ – 12151025). Ce blanc bio à base des cépages albanello et muscat d’Alexandrie confirme une fois de plus le talent d’Arianna Occhipinti. L’expression est festive, aromatique et authentique avec ses arômes de rose et de muguet, d’orange sanguine et de noyau de pêche. Il s’en dégage même une impression de tannicité qui ajoute à la mâche. Troublant ! (5) ★★★ Moyenne du groupe : ★★ 1/2

L’Altru Biancu 2016, Yves Leccia, Corse (35 $ – 12926708). Sur 15 hectares de son terroir E Croce, Yves Leccia réhabilite les cépages locaux, dont ce remarquable biancu gentile révélant, sur les argilo-calcaires, une poigne minérale certaine. Robe jaune-verte riche et arômes qui ne manquent ni de caractère ni de clarté. Fenouil, anis, tilleul et massepain déclinant ici une sève à la fois fraîche, longue et amère. (5+) © ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Cerasuolo di Vittoria Classico 2015, Cos, Sicile (39 $ – 12484997). COS, acronyme pour Cilia, Occhipinti et Strano. Une belle histoire entre trois amis, qui démarre en 1980, pour une production devenue une référence en matière de frappato et de nero d’avola, travaillés selon les préceptes de la biodynamie et fermentés en amphore. Une chronique entière ne suffirait pas à détailler la réelle vérité des vins. Le fruité y est découpé avec une incroyable fluidité saline. (5+) ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★

Cannonau di Sardegna Riserva 2015, Sella & Mosca, Sardaigne (17,45 $ – 425488). Un grenache (cannonau) qui a fait ici l’unanimité ! Surtout à ce prix. Parfumé, texture bien liée et homogène où dattes, réglisse et feuilles de tabac dessinent un profil intrigant, de belle longueur. (5) ★★★ Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Fiumesccu 2017, Domaine d’Alzipratu, Corse (23,70 $ – 11095658). Ce 2017 est percutant de clarté, de fraîcheur et d’équilibre ! Il y a du corps, de la sève et une empreinte terroir bien définie. Une Corse qui s’affirme avec panache ! (5+) ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★★

Cuvée Faustine Vieilles Vignes 2014, JC. Abbatucci, Corse (38,75 $ – 12332408). Les cépages sciaccarello et nielluccio (sangiovese) fichés sur arènes granitiques et travaillés en biodynamie modulent ici une trame subtile et tendue, aux mailles tanniques riches et fines. L’ensemble semble ronronner sous roche en attendant une exposition ultérieure au grand jour. Racé ! (10+) © ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★

Alta Mora Etna Rosso 2015, Cusumano, Sicile (25,95 $ – 13041961). Il y a de l’osso buco dans l’air ? Ce pur nerello mascalese saura faire frémir la bête en raison de son approche très fraîche, souple, épicée, balsamique et un rien amère, pour ne pas dire volcanique d’inspiration tactile. (5+) © ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★★
Dans la foulée des vins de Corse, de Sardaigne et de Sicile, les Amis du vin du Devoir qui ne perdent jamais une occasion de retourner les pierres d’un vignoble pour en tirer tous les secrets y allaient d’une autre thématique, celle-là consacrée aux cépages roussanne et marsanne. Il y avait un bon moment déjà que je voulais l’inscrire, croyant à tort qu’elle ne serait pas des plus populaires auprès des amateurs. Erreur! Les notations relevées lors de l’exercice témoignaient en tout cas d’un engouement certain.
 
Qu’elles soient vinifiées seules ou assemblées, roussanne et marsanne fascinent par leur singularité de saveurs, mais aussi par la texture qui les habille. Essentiellement cantonnées dans le Rhône septentrional, mais, aussi, de façon plus sporadique en Italie, au Portugal, en Suisse, en Californie, en Australie et en Afrique du Sud, ces cépages blancs au débourrement tardif offrent naturellement beaucoup de finesse et peuvent, dans certains cas, comme pour les vins de l’Hermitage, faire un pied de nez au temps qui passe sur plusieurs décennies sans fléchir. Seul bémol, les cuvées s’envolent rapidement! Quelques mots.
 
Roussanne Gran Reserva 2016, Luis Felipe Edwards, Chili (17 $ – 11948622 – 100 % roussanne) : Pour le dire simplement, à ce prix, une affaire! La belle robe dorée annonce un profil ample et vineux, d’une édifiante fraîcheur, au goût de citron confit et d’amande au beurre. C’est clair et bien ciblé. (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★★
                       
The Money Spider 2016, D’Arenberg, Australie (21,95 $ – 10748397 – 100% roussanne) : Cette roussanne est nettement plus extrovertie que la chilienne citée plus haut. Il y a de l’emportement, comme s’il y avait une personnalité maison qui prenait ici le dessus sur le vin lui-même. Un rien exotique avec ses nuances d’abricot et d’ananas confit, avec cette bouche stimulante, précise, filant sans détour sur une finale un rien minérale. Ris de veau? (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★★
 
Château de Nages Cuvée Joseph Torrès 2015, Costières de Nîmes, France (25,95 $ – 895839 – 70 % roussanne, viognier, grenache – agriculture biologique) : L’intelligence de Michel Gassier et ses ouailles à comprendre la relation cépage-terroir pour la transmettre en vin ne fait plus de doute pour moi. Une référence. Pas tout à fait un vin du Rhône et pas tout à fait un vin du Languedoc; une espèce d’entre-deux où puissance et finesse cohabitent dans un esprit où le détail et la complexité de saveurs dominent. Notes de poire séchée, de marron glacé et de citron mûr sur une finale saline très fraîche. Une leçon! (5+) ★★★ 1/2 ©.  Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Chignin-Bergeron 2012, Domaine Louis Magnin, Savoie, France  (37,75 $ – 12481358 – 60% marsanne + roussanne, agriculture biologique) : Voilà un beau candidat pour les concours de sommellerie mondiale! Où suis-je? Où vais-je? Dans quel état j’erre? Cessez de vous tourmenter et débouchez, car cet assemblage en vaut le détour. Les notes tertiaires un rien oxydatives annoncent déjà une plongée vers l’inconnu. Pomme blette, rhubarbe, chocolat blanc, mie de pain, cerise amère et j’en passe; tout est ici mis en œuvre pour réfléchir le vin longuement, au-delà de sa finale longue et profonde. (5) ★★★★ ©. Moyenne du groupe : ★★★ 1/2
 
Roussanne 2016, Ken Forrester, Afrique du Sud (23,55 $ – 13299945 – 100 % roussanne) : Un blanc sec plein de sincérité avec sa sève épicée où le gingembre et le bonbon au miel tracent une bouche simple, riche, quoiqu’un un peu courte sur la finale. Servir bien frais. (5) ★★1/2. Moyenne du groupe : ★★1/2.
 
Château Puech-Haut Prestige 2016, Saint-Drézéry, Languedoc, France (27,95 $ – 11729585 – marsanne + roussanne, agriculture biologique) : Voilà un grand seigneur dont on ne saurait disputer ni même discuter le savoir-faire ou les ambitions terriennes. L’origine vous apostrophe déjà à la première approche, confirmant, derrière une vinification et un élevage bien menés une force modulée du terroir local. La texture est fine, élégante, harmonieuse. Un bijou du Sud. (5+) ★★★1/2 ©. Moyenne du groupe : ★★★1/2
 
Saint-Joseph 2017, Dimanche à Lima, Julien Pilon, Rhône, France (39,25 $ – 13085015 – 60% marsanne + roussanne) : Il sera, au moment d’écrire ces lignes, plus difficile à dénicher. N’empêche, ayez l’œil sur ce Julien Pilon! Son Saint-Joseph demeure parmi les meilleurs dégustés à ce jour, du moins, celui-ci. Il est en somme d’une insoutenable luminosité et brille d’un éclat unique. Rien ne vient en altérer la transparence ni en opacifier les mécanismes. D’une délicatesse extrême avec ses notes de muguet, de poire au jus, de rose blanche, et sa texture de bouche d’un gras étonnant. La grâce même! (10+) ★★★★ ©. Moyenne du groupe : ★★★★
 
Hermitage 2013, Guigal, Rhône, France (69 $ – 12585886 – 95% marsanne + roussanne) : Selon ma perspective, l’hermitage blanc compte parmi les monuments de ce monde. Des vins uniques, qui semblent immuables sur leur socle, toisant le temps comme si ce dernier avait saisi que les arènes granitiques locales participaient à leur fusion temporelle. Un Hermitage Blanc 1952, dégusté avec Gérard Chave, chez lui, à Mauves, il y a près de 20 ans, m’avait placé dans une catatonie profonde et langoureuse, de celle dont on ne veut pas s’extirper! Bref, grosse pointure. Celui de la maison Guigal fusionne quelques parcelles du célèbre cru avec une harmonie et un savoir-faire indéniables. Pas très large ni profond, mais immédiatement charmeur avec ses nuances de marmelade, d’abricot et de caramel au beurre, même si le tout semble peu acide. Tout ce qu’il y a de correct à ce prix. (5+) ★★★1/2 ©. Moyenne du groupe : ★★★1/2

À grappiller pendant qu’il en reste

Sablet 2015, Cuvée Clémence, Domaine de Boissan, Côtes du Rhône Villages, Rhône, France (22,05 $ – 712521) : J’ai toujours apprécié la sincérité de cette cuvée, née de terres chaudes et ancrées dans une biodiversité unique. Le mouvement y est lent et les parfums, lourds et profonds, comme si le temps savait s’épargner toute bousculade pour, au contraire, rechercher la sève sous roche. Pour mieux la faire jaillir en bouteille. Syrah et grenache pour part égale, puissantes et moelleuses de tanins, toutes deux unies pour un même refrain complice. Pas mal sur une palette de bœuf braisée aux herbes du Sud. (5+) ★★★ © 

Juliénas 2017 Cousins, Lapierre+Pacalet, Beaujolais, Bourgogne, France (31,50 $ – 13286802) : Ce beau gamay de caractère invite à une truculence qui n’est pas sans s’épargner de faire gorges chaudes tant il balaie sur son passage la moindre hésitation d’en stopper toute déglutition. Vous me suivez? C’est qu’il est habile et futé, le gaillard, arborant un fruité dense, riche et éclatant comme d’autres, une Légion d’honneur. On se régale! (5+) ★★★★ ©

Incline 2015, Domaine Roy, Yamhill-Carlton, Willamette Valley, Orégon, États-Unis (91,75 $ – 13296664) : On a tiré ici la crème de la crème d’une sélection de barriques pour composer cette cuvée qui, n’ayons pas peur des mots, est littéralement princière. Par cette noblesse de terroir, mais aussi par cette mise en harmonie perpétuelle de saveurs qui ne cessent de se soutenir et de s’épauler, émulation heureuse qui trouve tout son sens dans une longue, une profonde finale. Un grand vin de pinot noir, fourni sur le plan de la texture et tendu sur celui de la dynamique interne. Évidemment, trop jeune, mais si désirable actuellement. Le défi sera de résister. (10+) ★★★★1/2 ©

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles