Le vin «cru»

Une fois que l’on a trempé les lèvres dans un vin cru, il est difficile de revenir en arrière.
Photo: Jean Aubry Une fois que l’on a trempé les lèvres dans un vin cru, il est difficile de revenir en arrière.

L’événement Raw Wine se tenait non seulement pour la première fois au Canada, mais aussi — est-il encore besoin de se demander pourquoi ? — à Montréal. Raw Wine pour « vin cru », vin désossé jusqu’à l’os pour en mastiquer la fibre dans la moelle même de son essence première. La tendance, paraît-il. Comme si les dernières décennies de vins « conventionnels » et, n’ayons pas peur des mots, de vins « commerciaux », avaient aiguisé chez le consommateur contemporain un appétit nouveau pour ce retour aux sources aussi essentiel qu’inattendu.

À voir autour de moi la semaine dernière, lors de cette « messe » à guichets fermés, tous ces communiants exaltés par ce retour au plus cru que cru en matière de vin, j’avais la nette impression qu’une petite révolution consacrait déjà les officiants d’une église nouvelle. Celle du plus vrai que vrai, comme si l’on voulait désormais regarder le vin droit dans les yeux pour mieux soutenir son regard fruité. Tout en se régalant dans la minute, sans être obligé de faire le lent et méthodique chemin de croix de la dégustation classique.

Une déferlante de vins nature (lire sans soufre, ou si peu) issus de France et d’Italie bien sûr, mais aussi, de façon plus confidentielle, d’Autriche, du Canada, de Grèce, d’Espagne, d’Allemagne, de Géorgie, de Slovaquie, du Portugal et des États-Unis. Un nombre impressionnant de vins inconnus — du moins en ce qui me concerne — dont le mérite réside dans le fait qu’une fois que l’on y a trempé les lèvres, il devient très difficile ensuite de revenir en arrière. Une espèce de « piqûre du cru », en quelque sorte !

Toujours aussi fragiles, ces vins nature ? La question de savoir si les vins voyagent sans perdre de leur intégrité semble bien secondaire en regard du voyage intérieur que semble vouloir s’offrir un nombre sans cesse croissant d’amateurs. S’il apparaît que les aficionados du genre ont parfois le pardon facile en la matière, il m’a semblé, lors de ce Raw Wine, qu’une maîtrise et une conduite adéquate des vinifications l’emportent désormais sur ces pinards subtilement parfumés aux relents d’écuries d’Augias.

Les vins orange

J’ai déjà traité du sujet ici. Le thème m’est revenu comme un boomerang avec ces fameux vins orange dont je saisissais (enfin) tout récemment la complexe singularité. Vieux motard que jamais, disait l’autre ! Ceux livrés par Sasa et Stanislao Radikon, nichés aux limites du Frioul italien, à deux rangs de vigne de la frontière slovène, sont des « nature » qui donnent littéralement le vertige. Et je pèse mes mots !

Rarement à ce jour n’ai-je joui en matière de vin d’une telle profondeur, mais aussi, et surtout, d’une allonge en bouche à vous laisser songeur au-delà des 60 secondes top chrono. Fascinant. Car en plus d’être pénétrants et d’une redoutable énergie, les « orange » de la maison mettent en relief entre elles non seulement les saveurs sucées, salées, acides et amères, mais trouvent leur ultime clé de voûte dans cette cinquième saveur élémentaire que constitue l’umami, une espèce d’exaltation « flavoureuse », contraction de « flavor » et d’« heureuse », synthétisant en quelque sorte les quatre autres. Ces vins, de plus, fournissent aux sommeliers et sommelières des heures et des heures de plaisir sain lorsqu’il est question de leur trouver des partenaires de table.

Ici, les macérations de cépages blancs (ribolla giala, chardonnay, sauvignon, pinot gris et friulano) sous marc immergé pendant des semaines, voire des mois, s’articulent autour d’un profil de bouche qui invite à une forme de tannicité peu commune pour des blancs. Une protection naturelle en polyphénols qui, en revanche, permet d’éviter tout apport en soufre dans les cuvées. Les vins ? En forte demande, en importation privée et à prix gratiné (93,50 $ le litre), hélas. Mais si vous croisez un jour ces Ribolla Gialla 2011, Jakot 2011 et Oslavje 2011, pas d’hésitations possible ! (10+) © ★★★★1/2

Places disponibles aux Amis du vin du «Devoir»

Quelques thématiques demeurent encore disponibles aux Amis du vin du Devoir. Une poignée de lundis soir jusqu’en juin 2019. Me contacter pour vous assurer d’une place (guideaubry@gmail.com). Les voici résumées :

Lundi 19 novembre. Mes tops mousseux de l’heure ! Bulles, bulles et re-bulles. Saurez-vous les départager ?

Lundi 3 décembre. Ces ors suaves qui tapissent les palais en dégageant une impression de richesse, d’opulence et, oui, pourquoi pas, de luxure. Des moelleux servis à la petite cuillère !

Lundi 14 janvier 2019. L’a b c de la dégustation. L’atelier vise à saisir les codes tout simples de la dégustation avec des mots clairs, simples, précis et intelligibles par tous les professionnels du milieu du vin. Une occasion de s’impliquer soi-même pour mieux saisir ses propres seuils de perception.

Lundi 1er avril 2019. Les distillats québécois ont fait un bond extraordinaire depuis quelques années à peine et font même parler d’eux à l’étranger. Quelques candidats originaux à découvrir, toutes tendances confondues.

Lundi 15 avril 2019. Une première australienne aux Amis du vin du Devoir. Où en sont les vins après avoir été très populaires il y a 20 ans ?

Lundi 6 mai 2019. Thématique mystère avec une double dégustation à l’aveugle. Saurez-vous être dépourvus de tout préjugé ? Blanc, rosé, orange, rouge, mousseux, muté ou moelleux… tout est sur la table !

Lundi 3 juin 2019. On dit des vins de Bordeaux qu’ils sont digestes. Tour d’horizon d’une appellation devenue hors mode pour les geeks du pinard, mais qui réserve tout de même des surprises aux amateurs de beaux vins.

Que sont les Amis du vin du Devoir (AVD) ? Une initiative qui permet aux lecteurs de se réunir pour vivre le vin en toute simplicité, de façon décontractée, ludique, conviviale, mais aussi drôlement savante, le tout préparé et animé par votre chroniqueur vins. Petit groupe de 20 personnes maximum avec, au programme, huit vins dégustés à l’aveugle par thématique.

À grappiller pendant qu’il en reste

Atma Blanc 2017, Apostolos Thymiopoulos, Grèce (16,90 $ – 13476201)

Le cépage malagousia pousse la note florale tout en arrondissant le palais, alors que le xinomavro complète ici le tableau par un apport vertical plus vivace tout en conférant à l’ensemble une nuance saline. Un blanc bio bien sec, léger, expressif, non dépourvu de personnalité. (5) ★★1/2

Grüner Veltliner 2017 Meinklang, Autriche (20 $ – 13631071)

Du bonbon ! Il ne serait pas liquide qu’on le sucerait longtemps tant sa sapidité et la vitalité saline de son fruité étirent longuement des saveurs révélées dans un contexte des plus festifs. Une magie de vin aussi, éclatante de légèreté et de spontanéité, qui vous délie la langue simplement tout en lui donnant le goût de poursuivre longuement, sans s’émousser. Un grüner veltliner imaginé et accouché sous les principes salvateurs de la biodynamie qui s’accroche à la vie comme un bébé naissant à sa mère. Bref, se boit comme du p’tit lait sur un poulet au lait, par exemple, sans oublier le classique wiener schnitzel. À ce prix, santé et bonheur ! (5) ★★★

Château de Lastours « Simone Descamps » 2012, Corbière, Languedoc, France (21,45 $ – 11367473)

J’étais de passage sur place il y a une dizaine d’années sous l’ancienne direction. Les vins y avaient un charme suranné avec une expression giboyeuse que venaient stimuler quelques levures brettanomyces voulant participer à la fête. Stéphane Derenoncourt et son équipe s’occupent plus en détail aujourd’hui des vins de ce grand domaine de plus de 100 hectares. Cette cuvée parcellaire résume le contexte de ce vignoble perché, à l’intérieur des terres, jouissant de conditions climatiques pas toujours jojo. À point, ce rouge offre corps et volume, sur fond de texture épicée où la réglisse, les fruits rouges très mûrs dominent avec, sans nuire à l’équilibre toutefois, quelques relents de brettanomyces pour égayer le paysage. Un rouge qui gagnera en droiture, en finesse dans l’avenir et avec les futurs millésimes, car il en a le potentiel. (5) © ★★★

Vacqueyras 2015, Domaine des Genêts, Delas, Rhône, France (27,85 $ – 11194066)

La syrah rit de ses belles dents ici en vous offrant un fruité qui se mordille délicatement, comme si l’on ne voulait pas en altérer la somptueuse texture. Cassis et framboise s’y côtoient sur une base de cuir frais et d’épices, ajoutant un moelleux et une fraîcheur idéale. Nous sommes véritablement dans ce contexte d’équilibre solaire proposé par ces 2015 qui n’ont pas dit leur dernier mot. Bref, charme et régal assurés. (5+) © ★★★ 1/2

Fleurie 2015, Terres Dorées, Jean-Paul Brun, Beaujolais, France (27,90 $ – 12184353)

Ce gamay traverse actuellement une traversée du désert dont il devrait revenir sous peu en s’illustrant sous un jour radieux. Car le potentiel (immense) est là. Pour le moment, finesse et délicatesse des arômes de cerise et de fleur rouge et bouche d’envergure moyenne, appuyée par des tanins fins soumis à une tension minérale qui les arc-boute et les tend avec une énergie inhabituelle. L’ensemble est d’une clarté qui laisse présager, à maturité, un rouge aux notes classiques de pinot noir. Attendre un peu, si vous le pouvez ! (5+) © ★★★ 1/2

Fixin 2017, Clos Marion, Bourgogne, France (57 $ – 872952)

Je ne suis pas là pour vous convaincre que boire du vin de Bourgogne est un privilège. Surtout quand il est à hauteur. C’est le cas avec ce millésime qui, dans sa prime jeunesse, livre un beau morceau de vin déjà passablement accessible. La robe est vive et les arômes de cerise et de sous-bois, d’une parfaite définition. La bouche resserre quant à elle son fruité autour de magnifiques tanins, tout juste assez fermes pour soutenir l’ensemble et allonger la portée de bouche. Longue finale homogène. Racé. (10+) © ★★★ 1/2

     

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles