Vins du Québec: des pas de géant en moins de 20 ans (2)

Des sauvignons au Vignoble du Ruisseau du côté de Dunham
Photo: Jean Aubry Des sauvignons au Vignoble du Ruisseau du côté de Dunham

La réalité chantée par le « Grand Gilles » pour évoquer notre froidure commune n’est pas sans s’opposer à l’ardeur chaleureuse de ces femmes et de ces hommes inlassablement appliqués, saison après saison, à butter et à débutter la vigne d’ici, enracinant toujours un peu plus ce pays en eux-mêmes pour en partager ensuite l’héritage commun. Une réalité crue qui tient de l’opiniâtreté, pour ne pas dire de la résistance.

Qu’ils soient du Vignoble de L’Orpailleur, des Côtes d’Ardoise, du Marathonien, du Domaine Les Brome, du Vignoble de la Bauge ou encore, plus récemment, de chez Pinard & Fille, des Pervenches, de la Rivière du Chêne, du Nival ou du Négondos, nos artisans alignent les fils de fer dans une batterie de vignobles désormais imbriqués dans une courtepointe cousue aux quatre coins de la Belle Province.

Une législation précise délimitant les terroirs (et ses assises pédologiques) n’assure toutefois pas encore une cohésion parfaite de cette même courtepointe — perçue comme destinations touristiques plutôt que relevant de régions viticoles —, bien que l’Association des vignerons du Québec (AVQ) soit actuellement dans l’attente d’une motion visant une certification IGP Vin du Québec (Indication géographique protégée) qui devrait aboutir sous peu.

L’AVQ n’est cependant pas demeurée pour autant les bras croisés en attendant que le gouvernement se mouille en mettant de son côté sur pied le label Vin du Québec certifié (VQC) dont la notion d’origine et de traçabilité, entre autres choses, garantissait, pour l’année 2018 seulement, 144 vins du Québec adoubés du label en question. Un gage de qualité encore inégalée qui assure désormais que le contenu d’une bouteille VQC ne soit plus élaboré qu’avec des raisins récoltés ici, au Québec. Ce qui n’est pas encore toujours le cas.

Quelques mordus parmi les Amis du vin du Devoir se penchaient la semaine dernière à l’aveugle sur quelques vins d’ici, histoire de mesurer le chemin parcouru et de se frotter à quelques hybrides issus de l’agriculture biologique. Huit vins pour une moyenne de 25,55 $ la bouteille, offerts à la SAQ, en boutique ou au vignoble.

Consultez l’édition hors série actuellement disponible du magazine Caribou consacrée aux vins du Québec pour repérer les points de vente.
 


Riesling 2017, Vignoble de Saint-Pétronille, île d’Orléans (30,50 $) Voilà qui vous tient en haleine, avec ce contraste coupant comme des ciseaux entre sucres (très peu), acidité (beaucoup) et fruité (bien présent). (5+) ★★★ Moyenne du groupe : ★★ 1/2

Matière à discussion 2017, Domaine du Nival, Saint-Louis (26,50 $) Ce bio à base de vidal intéresse par son profil ample, au fruité de pomme si naturel qu’on en croque pour lui. Un domaine à surveiller de près. (5) ★★★ Moyenne du groupe : ★★

Frontenac Gris 2017, Vignoble Gagliano, Dunham (17,10 $ – 11575731) Belle surprise ici ! En somme, la trilogie des frontenacs (blancs, gris et noirs) est très prometteuse. Rondeur, volume et fruité sur un milieu de bouche qui ne manque pas de fond. Un régal. (5) ★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★

Chardonnay « Les Rosiers » 2017, Vignoble Les Pervenches, Farnham (30 $) Une trace de CO2 et des arômes fermentaires ont ici desservi ce bio dont la texture de poire pochée du fruité est pourtant alléchante. À revoir. (5) © ★★ Moyenne du groupe : ★★

Pigeon Hill 2016, Saint-Armand (20 $) Manon et Kevin savent faire. En bio avec ça. Ici, le marquette (+20 % de frontenac) évoque un gamay juvénile à peine épicé avec son goût de marc de cerise noire, sa touche festive. J’en redemande ! (5) ★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★

Sélection Rouge 2016, Domaine St-Jacques, Saint-Jacques-le-Mineur (16,45 $ – 11506306) Est-ce le goût du maréchal foch, du lucy kuhlmann ou la pointe torréfiée qui n’a pas semblé plaire ici ? Pourtant, la trame fruitée est jolie, lisse et arrondie, ne manquant pas de vitalité. Question de goût ? (5) ★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★

Pinot noir 2014, Vignoble du Ruisseau, Dunham (23 $) Un exploit que cette cuvée ! (voir encadré sur le Web). Certains y ont vu du nebbiolo en raison du caractère subtil de rose fanée, de zeste d’orange et de réglisse. C’est léger, délicat, précis et harmonieux. Pas mal du tout ! (5) © ★★★ Moyenne du groupe : ★★ 1/2

Le Vignoble du Ruisseau et son pinot noir

C’est en 2013 que ce domaine sis du côté de Dunham livre ses premiers fruits. Aujourd’hui, l’entreprise familiale de Normand Lamoureux compte près de huit hectares (principalement sur schistes) où les « nobles » dominent. Mais parler de cépages « nobles » pose rapidement la notion de degrés-jours susceptible de porter la vendange sur pied à sa maturité ultime. L’homme me disait récemment que son pinot noir avait besoin, bon an mal an, d’un minimum de 1500 degrés-jours pour atteindre cette maturité (alors que la moyenne est ici de 1150 degrés-jours). S’il a pu récupérer cinq semaines en 2018 en raison de la canicule, reste que les « nobles » d’ici peinent encore à se sublimer. Normand Lamoureux a rapidement compris qu’une solution mitoyenne s’imposait. Parmi les croupes vallonnées de son magnifique vignoble, 12 « grands tunnels » abritant des pinots noirs « chauffés » en sous-sol par un réseau géothermique permettent désormais d’avoir l’assurance de gagner sur les maturités en défiant dame Nature. Si les résultats sont probants, une question me turlupine cependant : peut-on réellement parler d’un vin d’ici quand les fruits qui le composent ne sont soumis à aucune interaction climatique pendant leur développement ? Une formidable matière à discussion lors d’un séminaire sur place, à même l’impressionnante salle de réception ! À suivre donc.

À grappiller pendant qu’il en reste !

Boschendal Méthode Cap Classique Brut, Afrique du Sud (24,95 $ – 13631064) L’effervescence vive et nourrie de ce mousseux confortablement dosé porte en amont des bulles qui chatouillent, drapent, massent et emportent ce qu’il vous reste de salive pour mieux décupler ensuite une sapidité qui ne veut pas se tarir. C’est simple, très festif et tout aussi charmeur, bref, digne de ces petits brunchs du dimanche matin où viennoiseries et salades de fruits frais sont au menu. Bonne journée ! (5) ★★ 1/2

Gigondas « Les Pimpignoles » 2016, Les Vins de Vienne, Rhône, France (37 $ – 13211878) Cette syrah franchit le palais comme Ben-Hur les portes du Colisée où se déroulera cette fameuse course de chars à une époque où le Rhône du Nord avait déjà été visité par les troupes romaines. Il y a ici une prestance et beaucoup de charisme, mais surtout un velouté de bouche affirmé et bien serré qui ne manque ni de panache ni de longueur. Bref, un rouge plein de sève et de ressources, agile mais aussi élégant. Une bouteille à mettre en cave qui, au fil d’arrivée, récompensera le vainqueur qui est en vous ! (5+) © ★★★ 1/2

Saumur L’Insolite 2017, Thierry Germain, Loire, France (42,75 $ – 13679331) Ce chenin blanc bio bien sec et coupant de monsieur Germain donne l’impression de trancher au vol un fruité surpris par la lame fine d’un Laguiole lancé en l’air pour retomber ensuite au sol sous mille lamelles friandes de première fraîcheur. Distinction aromatique percutante au nez, mais c’est surtout en bouche que s’affiche le ballet aérien, avec un tonus, un éclat une sincérité incomparables. J’en ai la larme à l’oeil ! (5+) © ★★★ 1/2

Riesling Heissenberg 2016, Domaine Ostertag, Alsace, France (49,25 $ – 739813) Une fois de plus — est-ce la faute au terroir, au millésime ou encore au vigneron dont l’approche bio sur le terrain est probante ? —, je n’ai pu contenir l’émotion ressentie à la dégustation de ce brillant riesling. Une bouteille qui brille, oui, dans cette grande noirceur où se dépatouille une majorité de vins tristes, éteints et trop souvent lessivés par une culture homogène et commerciale du produit. Il y a un prix à cela, bien sûr. Près de 50 $. Mais l’investissement assure ici un accès privilégié à ce moment magique où tout fusionne, dans une espèce de limbes heureux où cépage, sous-sol, temps et improbabilités pivotent et s’ajustent dans l’axe. La sensation minérale y est jubilatoire, l’harmonie parfaite et la longueur digne du grand vin. Quel panache ! (10+) © ★★★★ 1/2

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles