Vendange

«La vendange est un moment intense […] nous essayons toujours de deviner à travers le fruit, et d’abord en prenant la mesure de sa maturité, la silhouette de sa vie promise…» souligne Olivier Humbrecht.
Photo: Jean Aubry «La vendange est un moment intense […] nous essayons toujours de deviner à travers le fruit, et d’abord en prenant la mesure de sa maturité, la silhouette de sa vie promise…» souligne Olivier Humbrecht.

Nous avions commenté le fait, lors d’une chronique précédente mettant en relief le magnifique petit bouquin Grain sensible d’Olivier Humbrecht, qu’en laissant vivre librement la vigne, elle lie sa liane là où elle le décide en « s’excitant » la photosynthèse au détriment de sa production fructifère.

L’auteur ajoute, à l’intérieur des chapitres traitant de la vendange et de la biodynamie, dont l’empreinte ici sur ses vignes est manifeste depuis 1997, que « nous transformons une plante pour la mener là où nous estimons désirable qu’elle aille ». Il poursuit : « Et il semble que la vigne ait besoin de passer par nous pour révéler sa richesse, aussi fantastique qu’insoupçonnée, qu’elle recèle en elle. »

Ainsi, de la taille effectuée 18 mois plus tôt jusqu’à la pleine maturité du fruit à la vendange, le vigneron flaire, ressent, guide ses « enfants » et agit instinctivement pour les amener à croître et à se sublimer eux-mêmes, en quelque sorte. Une approche non interventionniste, sinon celle souvent ponctuée par cette huile de coude essentielle aux traitements naturels sur le terrain. La fermentation qui suit au chai ne devenant souvent — en admettant que l’artisan ait bien fait ses devoirs en amont — qu’une simple formalité.

Temps et lieux de la vendange

Réglons déjà le cas de la machine à vendanger. Olivier Humbrecht ne la dénigre pas tant par précieux snobisme que par intérêt à ne pas trucider ses propres enfants. « Cette dernière s’oppose à toute approche qualitative du raisin : violente, elle mutile la vigne et emporte avec elle non seulement les baies en désordre, mais aussi des feuilles, des poussières, des branches […] Dans un monde où, plus que jamais, le vin sera considéré tout autrement que comme une boisson énergisante et antalgique, et comme une oeuvre admirable en elle-même, proche en ce sens du travail de l’artiste, lieu de partage d’émotions raffinées, la vendange mécanique est indésirable. » Voilà, c’est dit.

De nombreux vignerons avouent une montée de stress au moment de la cueillette. « La vendange est un moment intense, souligne l’Alsacien. Nous essayons toujours de deviner à travers le fruit, et d’abord en prenant la mesure de sa maturité, la silhouettede sa vie promise — même s’il ne peut dessiner le portrait exact du vin à venir. La décision de vendanger tient à des critères techniques “objectifs” : en effet, les taux de sucre, d’acidité ou de pH des raisins nous donnent à penser qu’ils ont atteint l’équilibre que nous souhaitons pour eux, leur maturation optimale. »

Tout cela n’est cependant pas si simple, car il faut encore au vigneron estimer ce même raisin dans le cadre de son propre lieu, de son propre terroir. L’observation fine et subjective de l’homme s’impose alors pour exalter, parcelle par parcelle, le potentiel réel du millésime.

Revenons maintenant à la base, au niveau de ces fameux équilibres dans le vignoble avec cette question à un euro, cher Olivier : la biodynamie adoptée depuis plus de 15 ans sur ton patrimoine viticole n’est-elle pas, pour un scientifique comme toi, plus folklorique qu’autre chose ? Tu me diras qu’il n’y a qu’à goûter les vins. Rien n’est plus vrai. In vino veritas. À les « ingérer », tel un aliment physique et spirituel, je dois admettre que tes vins parlent d’eux-mêmes !

L’absence totale de préjugés sur cette science agricole inspirée des textes du philosophe autrichien Rudolf Steiner (1861-1925) permet déjà d’y voir plus clair. « Pour quelqu’un qui dispose d’une solide formation scientifique, la biodynamie ouvre des perspectives de pensées et d’inventions totalement neuves, et confère une très grande liberté d’esprit. Je ne vois plus du tout mes connaissances acquises en sciences classiques comme je les voyais auparavant. La biodynamie les parachève et les sublime ; elle leur donne une tout autre envergure. Je pense que la biodynamie se constitue comme une science nouvelle. »

Une dégustation de vins issus de parcelles en « bio » et une autre en biodynamie ont visiblement montré la différence. « Les vins récoltés en biodynamie possédaient toujours plus de précision et de densité que les autres ! Pourquoi ? » Pourquoi d’ailleurs faudrait-il encore tout expliquer ? Merci l’artiste !