À quand remonte votre dernière dégustation de Mouton Cadet?

Il n’y a pas de mal à revisiter ses classiques!
Photo: Jean Aubry Il n’y a pas de mal à revisiter ses classiques!

Cette chronique s’adresse à celles et à ceux qui se soucient moins du regard des autres (Le vin snob de l’auteur Jacques Orhon complétera d’ailleurs le tableau avec pertinence) que de l’entrain déployé à revisiter ses classiques pour se forger une opinion décente. En langage informatique, on parle de réinitialisation. Aux autres, passez à la chronique suivante. Car oui, posons la question : à quand remonte votre dernière dégustation de Mouton Cadet ?

Question anodine, mais qu’il ne faudrait pas balayer sous le tapis. Ce serait trop facile. Comment passer sous silence qu’aujourd’hui, soit 85 ans après la fondation de la société Baron Philippe de Rothschild S.A. en 1933, le Mouton Cadet, cette « marque » emblématique diffusée actuellement dans 150 pays avec une production totalisant quelque 12 millions de cols (en blanc, rosé et rouge), soit encore l’ambassadeur incontesté du bordeaux classique aux quatre coins ronds de la planète vin ?

Un peu d’histoire

Le baron Nathaniel de Rothschild ne se doutait pas qu’en achetant aux enchères le Château Brane-Mouton en 1853 — aussitôt renommé Mouton Rothschild —, mais deux ans aussi avant d’être injustement privé de son rang de 1er cru classé, son arrière-petit-fils Philippe allait, près de 70 ans plus tard, en 1922, inscrire l’histoire du célèbre domaine en étant entre autres l’artisan de sa consécration à titre de 1er grand cru classé en 1973. Le baron Philippe y tiendra la barre avec une énergie, mais aussi une vision bien sentie pendant 66 ans (jusqu’à sa disparition en 1988) en étant parmi les premiers, sinon le tout premier, à pratiquer la mise au château.

Les millésimes 1930 et 1931 verront alors la production du pauillacais Château Mouton Rothschild être embouteillée sous le nom Mouton Cadet avec les fruits récoltés à même le vignoble existant. Pas mal pour du Mouton déclassé ! L’histoire s’emballe ensuite. Partenariats entre Bob Mondavi, en 1979, avec la création de l’Opus 1 en Californie et, en 1996 côté chilien, sous la houlette de la baronne Philippine, de Almaviva avec la maison Concha y Toro. Escudo Rojo verra quant à lui le jour en 1999 au sud de Santiago à partir d’un vignoble de 63 hectares.

Le cadet de vos soucis ?

Je dégustais cette semaine le dernier arrivage des Mouton Cadet rouges 2015 (15,80 $ – 00000943) et Réserve 2015 (18,55 $ – 13360136). Ma préférence va au premier, bien que le second, un chouïa plus structuré et boisé, puisse aussi trouver preneur sur la côte à l’os grillée. Pour le dire simplement, servi autour de 16 degrés Celsius, ce rouge vendu sous la barre des 16 $ où domine le merlot (à 85 %) est tout aussi habile à plaire que doué pour les bonnes raisons. À savoir que j’y retrouve une origine (Bordeaux et Côtes de Bordeaux), une vinification impeccable, un accent sur le fruité alléchant sans être racoleur, mais aussi, et surtout, le fait qu’on n’a pas arrondi les angles avec quelques mécréants sucres résiduels ou en boisant le tout effrontément. La ligne reste pure, classique ; à l’inverse de bon nombre de petits bordeaux encore nostalgiques de l’époque parkérienne.

Évidemment, Mouton Cadet est conçu pour séduire le plus grand nombre. La proportion de merlots a augmenté avec une maîtrise à 100 % de la production au vignoble parmi les 453 propriétés partenaires où la société tire ses fruits. La chauffe des douelles immergées se fait ici en fonction du millésime, sans copeaux, en raison d’une mauvaise synergie ou de barriques pour assurer une meilleure harmonie structurelle des lots. Le Mouton Cadet Blanc 2016 (14,65 $ – 00002527) est pour sa part, à moins de 15 $, tout aussi crédible. Il y a de l’éclat (sauvignon), une rondeur (sémillon) et une bougie d’allumage fruitée (muscadelle) qui enlève le tout avec tonus et crédibilité. Le cadet de mes soucis serait de ne pas en boire plus souvent !

guideaubry@gmail.com

D’autres bordeaux ? Voici quelques pistes à bon prix.

Louis Eschenhauer 2016, Bordeaux (15,55 $ – 517722 – (5) ★★)

Château Puy-Landry 2016, Bordeaux (16,05 $ – 852129 – (5) ★★★)

Château Saint-Antoine 2016, Bordeaux (16,60 $ – 10915263 – (5) ★★1/2)

Château Pelan-Bellevue 2015, Bordeaux (17,55 $ – 10771407 – (5) ★★★)

Fronsac 2016, Chartier, Bordeaux (18,05 $ – 12068070 – (5) ★★★)

M de Magnol 2016, Barton Guestier, Côtes de Bordeaux (18,60 $ – 13359274 – (5) ★★1/2)

Fleur Haut Caussens 2012 (19,90 $ – 12574141 – (5) ★★★)

Peraclos 2014, Montagne-Saint-Émilion (20,75 $ – 12711424 – (5) ★★1/2)

Bastor-Lamontagne 2016, Bordeaux Blanc (20,95 $ – 11593981 –(5) ★★★)

Pey La Tour Réserve 2015, Bordeaux (21,75 $ – 442392 – (5) ★★★)

Château Montaigut 2014, Côtes de Bourg (22,50 $ – 712885 – (5) ★★1/2)

Château La Branne 2014, Médoc (22,75 $ – 11975532 – (5) ★★★)

Château Bujan 2015, Côtes de Bourg (22,80 $ – 862086 – (5 +) ★★★ ©)

Baron du Pin 2016, Bordeaux (24,40 $ – 1,5 l – 13581369 – (5) ★★)

Château Falfas 2012, Bordeaux (24,50 $ – 13105346 – (5) ★★★1/2 ©)

Château le Puy « Émilien » 2014, Francs Côtes de Bordeaux (28,45 $ – 709469 – (5 +) ★★★1/2 ©)

Le Puy : vers une nouvelle appellation d’exception à Bordeaux…

Votre domaine viticole est entouré de zones d’appellation d’origine ? Il offre de plus, dans ce cadre, une spécificité qui lui assure plus de singularité encore, que ce soit sur le plan des sols, du microclimat, d’une biodiversité ou autres aspects distinctifs ? La famille Amoreau, propriétaire du Château le Puy depuis 1610 du côté de Saint-Cibard à Bordeaux, entreprenait une démarche pour, et je cite, « […] obtenir son appellation monopole dite “le Puy” pour la parcelle de 3 hectares des “Rocs”, terroir de la cuvée Barthélémy (à l’image du Château Grillet, de la Coulée de Serrant, etc.) ». Un dossier est actuellement présenté pour une action en conseil d’État qui s’ouvrira en France dans les deux prochaines années. Je vous tiendrai au courant du dossier. Affaire à suivre donc.

La maison a déjà été longuement présentée ici même, dans cette chronique au Devoir (celle du vendredi 27 octobre 2017, entre autres). Avec raison d’ailleurs, et pour plusieurs raisons. D’abord parce que son vin se distingue, qu’il est bon (eh oui ! quand même un atout !), parce qu’il est digeste et qu’il est inspiré. La faute à Pascal ou à son père, Jean-Pierre Amoreau, ou au plateau calcaire où, sur 54 hectares en production, vivent et s’émancipent des vignes bichonnées en agriculture biologique et biodynamiques ? La fusion des deux. L’ouverture du côté de la permaculture en 2017 (agriculture permanente qui se veut à la fois la conception consciencieuse et la gestion de systèmes agricoles productifs qui possèdent les caractéristiques de diversité, de stabilité et de résilience des écosystèmes naturels) devrait pérenniser pour les siècles à venir cette « entité végétale culturelle et spirituelle » au bénéfice de ceux et celles qui boivent vrai et qui boivent sain.

C’est cette même cuvée Barthélémy (du nom de l’aïeul qui explique, en 1868, « qu’il est possible de faire du vin sans ajout de soufre ») qui faisait l’objet d’une remarquable dégustation récemment. Trois hectares seulement (85 % de merlot complété de cabernet sauvignon) avec sol peu profond (60-80 cm à 60 % d’argile rouge) reposant sur ce fameux calcaire à astéries typique des meilleurs terroirs saint-émilionnais. Vierge de tout résidu phytosanitaire, la vendange procède au chai à une fermentation par infusion (marc immergé avec percolation pour une diffusion tendre et délicate des polyphénols), sans levurage ni collage ou filtration. Elle sera par la suite dynamisée en barrique (mouvement circulaire créant un vortex et entraînant les lies fines) pendant 24 mois au fil d’un calendrier lunaire familial. Bref, un vin naturellement naturel, bien avant la vogue actuelle des vins dits « nature ».

Le résultat est troublant. Il se dégage, quel que soit le millésime dégusté de cette cuvée Barthélémy, une impression de maturité, mais aussi de grande fraîcheur, comme si un mouvement circulaire s’opérait au palais, lissant une texture fine et dynamique tout en prolongeant des amers à la fois longs, complexes et étrangement sapides. Les notes de prune, de cuir, de graphite, de quetsche, de cerise noire, de vermouth ne sont pas rares. Parfois, comme pour le 2010, le 2008, ou encore le 2001, la queue-de-paon s’affiche et provoque plus d’étonnement encore. Où va ma préférence parmi les huit millésimes tirés des deux décennies allant de 2014 à 1994 ? Imaginez que l’on vous propose une cure thermale hydratant en profondeur tous les muscles de votre corps. Le Puy, lui, complète et en rajoute : il n’est ni plus ni moins qu’un spa de l’âme. Santé et bien-être à vous.

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles