La sommellerie québécoise brille une fois de plus!

De gauche à droite: Pier-Alexis Soulière, Martin Bruno et Carl Villeneuve-Lepage
Photo: Concours du Meilleur Sommelier des Amériques De gauche à droite: Pier-Alexis Soulière, Martin Bruno et Carl Villeneuve-Lepage

La finale du Concours du meilleur sommelier des Amériques se déroulait le 24 mai dernier, antichambre au Concours du meilleur sommelier du monde qui aura lieu, lui, l’année prochaine en Belgique. Nos candidats québécois ? Carl Villeneuve-Lepage et Pier-Alexis Soulières, officiant respectivement au restaurant Toqué ! et au restaurant La Chronique à Montréal. Nos deux vaillants pisteurs d’arômes et gymnastes de la langue avaient alors à se mesurer à 22 autres candidats provenant des Amériques (du Nord, centrale et du Sud).

L’expertise québécoise ? Elle brillait une fois de plus puisque Pier-Alexis Soulière et Carl Villeneuve-Lepage obtenaient respectivement la première et la troisième position, alors que l’Argentin Martin Bruno se faufilait entre les deux. Je me suis entretenu avec Carl Villeneuve-Lepage sur son formidable métier.

Qu’est-ce qui vous motive à participer à un concours de cette envergure ? Je veux dire : ne serait-ce pas plus simple de demeurer à la maison en sirotant calmement un bon verre de pinot noir ?

Ce serait effectivement plus simple, mais j’ai aussi entrepris de cultiver ma levure pour faire mon pain, alors que je pourrais simplement aller en acheter à l’épicerie ! Les concours génèrent une grande motivation à me préparer, à étudier, à déguster et à toujours découvrir. Le chemin qui nous mène sur un podium est la partie la plus importante du processus. De plus, on apprend énormément sur soi-même quant à la dimension mentale, sur sa gestion du stress, par exemple, lorsqu’on procède à une épreuve de service qui dure très peu de temps en situation de quart de finale.

Peut-on réellement déguster objectivement dans de telles situations où la tension est à son comble ? Avez-vous un secret bien caché à révéler aux lecteurs du Devoir ?

Lors de la finale du concours, la première dégustation à laquelle nous étions soumis était un vin rouge. En y mettant le nez, je savais à peu près de quoi était fait ce vin. Lorsque ça arrive en concours, bien que sur le coup nous ne pouvons en être à 100 % sûrs, on entre dans notre gymnastique de dégustation : on pratique cette séquence pendant plusieurs mois et cela devient comme un autre membre de notre corps à force de répétitions.

Petit secret : une lecture que je n’ai pas eu le temps de terminer avant le concours mais qui m’a fait beaucoup réfléchir quant aux attentes que l’on a envers soi-même lorsqu’on s’impose des situations de performance : Atteindre sa zone d’excellence, par Claude Webster. N’importe qui ayant à donner des conférences, des entrevues, des prestations musicales ou théâtrales, toutes situations qui demandent à se soumettre à des situations sous pression, devraient avoir lu ce livre.

Les concours génèrent une grande motivation à me préparer, à étudier, à déguster et à toujours découvrir. Le chemin qui nous mène sur un podium est la partie la plus importante du processus.

Comment envisagez-vous l’après-concours ? Vous remettez ça pour une prochaine fois ?

Je prendrai certainement une petite pause pour profiter de l’été, de mon jardin, peut-être même pour construire un four à pain en argile dans ma cour ! La suite est déjà à peu près écrite, étant donné le Concours du meilleur sommelier du monde qui aura lieu au printemps 2019 à Anvers, en Belgique. J’y serai en tant que Meilleur sommelier du Canada [un titre gagné l’automne dernier] et je compte bien aborder ce concours d’une façon encore plus appliquée que ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. C’est là le bonheur d’acquérir l’expérience de compétition.

Enfin, quel serait votre coup de coeur du moment à proposer à tous ces lecteurs qui ne détestent pas du tout un bon verre de vin ?

J’aurais envie de leur suggérer de sortir de leur zone de confort en faisant confiance aux conseillers de la SAQ et de goûter à des vins qui viennent de régions moins classiques, à des cépages qu’ils ne connaissent pas : un assyrtiko de Santorini, par exemple, ou un loureiro portugais. Personnellement, j’aime bien les blancs frais en ce début d’été pour aller avec des asperges ; c’est le moment de l’année où elles sont les plus délicieuses.

À saisir pendant qu’il en reste !

Valmorena 2016, Barbera d’Asti, Marchesi Incesa Della Rochetta, Piémont, Italie (19,85 $ – 12661480)

Est-il possible, à ce prix, de livrer une telle performance organoleptique ? Il semblerait que oui avec cette barbera pur jus qui joue dans la cour des grands et ne se laisse impressionner par personne. Après un formidable 2015, ce millésime porte haut le fruité, avec vigueur, densité et mâche ; le tout motivé par une extraordinaire fraîcheur qui en souligne le relief, sans toutefois le durcir. Le servir sur un calzone ou sur des aiguillettes de boeuf aux champignons. (5) ★★★ ©

Cairanne 2016, Marcel Richaud, Rhône, France (40 $ – 12711037)

Ce cru illustre bien le potentiel immense dont sont capables les grenache, syrah, mourvèdre et carignan entre les mains de Marcel Richaud. Comme s’ils étaient portés au faîte de leurs possibilités, même si l’on devine, derrière la somptueuse robe sombre et profonde, d’autres capacités à émouvoir à venir. Ce beau vin issu de l’agriculture biologique, dont la vinosité, la sève et la puissance étonnent, est un hymne véritable à un lieu, à une terre et au respect qui leur est porté par un homme qui sait et qui s’efforce de traduire, simplement. Si le vin babille encore pour le moment ses tout premiers mots de jeunesse, l’attendre cinq ou huit ans devrait porter son discours à un niveau qui nous échappe encore aujourd’hui. Magnifique ! (10 +) ★★★★ ©

Calera 2015, Pinot Noir, Central Coast, Californie, États-Unis (40,75 $ – 898320)

Les habitués de pinot noir issus de climats frais sur la côte ouest seront ici une fois de plus servis avec cette cuvée multiparcellaire qui place le fruité en avant alors qu’une sève bien nourrie derrière lui assure d’office un bel avenir. Pas nécessairement un monument de nuances actuellement, plutôt une sensation d’ampleur immédiate soutenue, sur le plan de la texture, de tanins mûrs, abondants, frais, presque sucrés tant ils régalent. Large verre, carafe, température de service appropriée (15 °C-18 °C), et tout sauf un canard boiteux aux cerises. (5 +) ★★★ 1/2 ©

Cru Barréjats 2004, Sauternes, Bordeaux, France (51,25 $ – 500 ml – 12958881)

Il y a de ces moments d’exception que la distraction ou l’oubli relègue aux limbes éternels. Pourtant, porter la noblesse d’une pourriture à ce niveau d’exception relève à mon sens d’une contribution essentielle au patrimoine de l’humanité. Ici, plus qu’ailleurs, les paramètres sont réunis pour assurer une performance ultime aux sémillons, sauvignons et muscadelles qu’une poignée de vendangeurs cueillent au moment propice. La robe est d’ors excessifs alors que les arômes capiteux et captivants s’ouvrent sur l’orange de Séville, le rôti, l’abricot en gelée et le miel fin. La bouche ? Liqueur somptueuse, presque grasse, satinée et portée par une fine vivacité qui allonge la finale. Quand le déguster ? Après la brioche du brunch matinal, alors que midi sonne, à l’heure du thé sur des biscottis aux amandes, sur ce petit morceau de foie gras poêlé sans pour autant gâcher le repas du soir qui va suivre ou pour mieux rêver la nuit qui s’annonce en vous greffant les ailes du désir. (5 +) ★★★★

***

Une version précédente de cet encadré, qui indiquait «Cru Barréjats 2014», a été corrigée.

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans

(5+) se conserve plus de cinq ans

(10+) se conserve dix ans ou plus

© devrait séjourner en carafe

★ appréciation en cinq étoiles