Les vins d’un artiste

Des parcelles de cabernet franc plantées en son pays, la Loire
Photo: Jean Aubry Des parcelles de cabernet franc plantées en son pays, la Loire

C’est avec les Dagueneau, Foreau, Chave, Rayas, Clape, Raveneau, Foucault et autres Tertre Roteboeuf que la maison Charles Joguet faisait ses premiers pas au Québec sous la démarche avisée de l’agence Réserve Sélection et de sa redoutable « tête chercheuse » Jean Parent. C’est l’artiste, le peintre établi à Montmartre, que Parent rencontrait alors, mais aussi un vigneron en herbe qui, deux décennies auparavant, avait repris l’affaire familiale léguée par son père du côté de Chinon.

C’est au milieu des années 1980 que je rencontrais pour ma part ce grand monsieur qui faisait inlassablement la navette entre son atelier parisien et ses belles parcelles de cabernet franc plantées de part et d’autre de la Loire. Un artiste dans l’âme qui s’adjoindra rapidement les conseils du grand Jacques Puisais, auteur, formateur et oenologue, mais aussi celui qui allait alors fonder l’Institut du goût à Tours et à Paris en 1976.

Avec ce pèlerinage qui avait démarré à un jet de caillou à l’ouest, à Saumur-Champigny, chez les frères Foucault plus précisément, je commençais à réaliser que je me frottais, avec les vins du tandem « Nady-Charly » Foucault et de Charles Joguet, aux plus palpitants cabernets francs que cette bonne vieille planète vin m’eût alors permis de goûter. C’est encore le cas aujourd’hui, bien que les Baudry, Breton, Vallée, Amirault, Mabileau et Blot ne sont pas en reste non plus !

Le passage

J’ai souvenir de véritables crus de terroir avec les cuvées Clos de la Cure, Les Varennes du Grand Clos, le Clos du Chêne Vert et le Clos de la Dioterie. Des vins brillants dont l’étoffe et cette espèce de « taffetas de bouche » détaillaient tout en les sublimant les socles siliceux, silex et argilo-calcaires locaux. Je ne les avais que trop rarement dégustés depuis, les arrivages s’étant raréfiés au Québec. Aujourd’hui ? Ils semblent avoir gagné en précision, en brillance, en finesse.

Joguet s’associait en 1985 à Jacques Genêt, ce dernier rejoignant le domaine avec, à titre de « dot », ses 10 hectares de vignes du côté de Beaumont-en-Véron. Forts aujourd’hui de 36 hectares de vignoble, dont trois en Touraine, d’où la maison tire une sublime cuvée en chenin blanc sec (le saumur blanc Brézé des Foucault n’est pas loin sur le plan de l’intégrité !), les Genêt (Jean-Jacques et Charlotte), accompagnés de Kevin Fontaine (au chai et aux vignobles) et d’une équipe terrain des plus fidèles, se sont employés à mieux définir leur parcellaire en essayant de mieux comprendre l’interaction entre les vignes et les sous-sols qui les nuancent.

Un travail d’artisan, presque d’artisan joaillier, que soulignait cette semaine une dégustation animée par Anne-Charlotte, de passage au Québec. Trop peu de vins disponibles hélas, mais il serait tout de même parfaitement incompréhensible qu’ils ne soient pas proposés aux amateurs de cabernet franc. Et il y en a ! Le phénix renaîtra-t-il de ses cendres ? C’est à espérer. Voici quelques cuvées dégustées.

Les Silènes 2015 Une cuvée axée sur le bonheur de boire léger, digeste, sainement. Un vin de « sable », aromatique, coulant, affriolant. (5) ★★ 1/2

Les Petites Roches 2014 Le fruité se resserre un peu plus en bouche, avec une expression idéale de fraîcheur. Petit régal. (5) ★★★

La Cure 2014 Les sols plus graveleux et argileux impriment plus de caractère ici, mais avec cette rondeur dans le velouté qui étonne. Encore et toujours cette admirable fraîcheur ! (5 +) ★★★

Les Charmes 2014 Cette parcelle dans la parcelle (1 ha, 5) sur une base argilo-calcaire offre évidemment un charme fou avec ses tanins frais, fermes mais soyeux. (5 +) ★★★ 1/2

Les Varennes du Grand Clos 2014 Les vieilles vignes offrent ici style, élégance et pureté sur un ensemble floral et fruité, d’une parfaite harmonie. Féminin. (5 +) ★★★ 1/2

Clos du Chêne Vert 2014 Un rouge racé et de caractère issu d’un vignoble pentu et bien exposé, fabuleux sur le plan du détail mais surtout de la remarquable qualité des tanins. De garde ! (10 +) © ★★★★

Clos de la Dioterie 2014 Toute la grâce et la synthèse d’un beau pinot noir de Bourgogne résumé ici avec délicatesse et précision. Expression sublimée du cabernet franc. (10 +) © ★★★★

Découvrir sans voir

La dégustation à l’aveugle est un exercice à double tranchant. Si, d’une part, tout préjugé demeure évacué du paysage en laissant le champ libre à l’objectivité, il demeure tout de même que l’amateur tend à être un chouïa plus sévère lorsque le couperet tombe en matière d’opinion comme de notation. Les Amis du vin du Devoir n’y ont pas échappé cette semaine, bien qu’ils aient tout de même convenu de la belle qualité des huit vins proposés. Six cuvées élaborées en monocépage (pour deux issues d’assemblage), dont cinq élaborées en mode agrobiologique. Court descriptif de chacun.

Vouvray Brut 2015, Vincent Carême, Loire, France (25,35 $ – 11633591) Ce beau chenin mis en bulles est la sincérité même. Discret, il décline tout de même un pedigree qui justifie rapidement ses origines minérales, avec cette touche florale et citronnée typique, ses nuances de pomme verte et cette finale nette et pure qui évoque le silex. Un bio tout beau, tout bon et hautement digeste ! (5 +) ★★★ Moyenne du groupe : ★★★

Mâcon-Fuissé 2016, Domaine de Fussiacus, Bourgogne, France (24,25 $ – 12793124) Le bourgogne est rare et cher ? Les solutions de rechange existent et régalent à prix encore accessible ! Pour preuve, ce beau mâcon de la commune de Fuissé au fruité ample de pêche de vigne et de pomme mûre, le tout roulant rondement son parcours en bouche sous l’expression tonique et précise du célèbre terroir local. Un petit bijou qui pourrait même régaler les premières asperges de saison. À découvrir ! (5) ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Gewurztraminer « Les Jardins » 2016, Ostertag, Alsace, France (39 $ – 12392751) La notation se ventilait ici entre HH 1/2 et HHHH avec des Oh ! et des Ha ! de satisfaction parmi les membres du groupe qui, visiblement, sont tombés sous le charme de ce « gewurz » atypique. Nous sommes chez Ostertag et ça se sent, ça se goûte et ça se vit de l’intérieur. Si la palette est riche et nuancée (citron confit, rose, orange, miel fin), l’ensemble demeure d’une finesse et d’un dynamisme qui interdit tout débordement vulgaire ou trop voyant. Peu d’alcool, mais une richesse en sucres qui ici, sous la vivacité de l’ensemble, ne ploie nullement sous la densité du fruit tout en étirant sur la longue finale des amers d’une stupéfiante beauté. Un bio de très haut niveau. Comme toujours. (10 +) ★★★★ Moyenne du groupe : ★★★

Morgon 2016, Jean Foillard, Beaujolais, France (29,15 $ – 11964788) Certains vins ne s’affichent pas d’emblée en s’époumonant par quelques cocoricos retentissants en gonflant le torse sous des ego démesurés. Ce beau gamay est de ceux-là. Bien qu’il demeure beaucoup plus sérieux que l’on serait tenté de le penser au premier abord. Ici, une touche de betterave sucrée et de cerise mûre s’appuie sur des tanins porteurs et expressifs, parfaitement intégrés et fort digestes. Mise en garde cependant : descente diablement affolante ici ! (5 +) ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Pic Saint Loup « Bonne Pioche » 2015, Domaine Clavel, Languedoc, France (24,80 $ – 11925658) Le terroir s’illumine ici de l’intérieur pour faire éclater au grand jour une sève fruitée des plus fines et des plus savoureuses. Tous ici sont tombés sous le charme de ce vin qui donne l’impression d’être emballé comme un cadeau que l’on se ferait entre amis tant la candeur et la générosité sont au rendez-vous. Pour tout dire, ce rouge fort en terroir (bonne dose de calcaire) et en émotions saines trouble une fois de plus par cette capacité de rejoindre et de toucher au coeur. C’est frais, salin, précis et de belle longueur. À ce prix, oui, un cadeau ! (5 +) ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : (5 +) ★★★ 1/2

Zinfandel 2014, Easton, Californie, États-Unis (24,10 $ – 897132) Les Amis du vin du Devoir se sont rangés avec une rare unanimité derrière ce candidat qui a longuement délié les langues et chauffé les esprits ! Que de mesure, de discernement et d’aplomb ici ! Rien de gigantesque, plutôt l’esprit d’un véritable terroir revigorant un fruité qui s’ouvre sur une palette aromatique et gustative émancipée (thé, caroube, poivre noir, romarin etc.), avec ce mélange de finesse et de puissance qui signe le beau vin. Vin d’auteur à petit prix (5 +) ★★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Intriga Cabernet Sauvignon 2015, MontGras, Chili (22,45 $ – 11766520) S’il est difficile de mener à terme en bouteille le cabernet sauvignon (ici avec un soupçon de petit verdot) sans verser dans cette caricature de sirop de cassis et de poivron végétal, il demeure que cette maison assure avec brio. La robe est jeune et profonde, les arômes sont nets et bien tracés et la bouche est franche, structurée, de belle densité fruitée, tout en étant pourvue de tanins frais, d’une indéniable qualité. Panache, style et équilibre. À faire pâlir certaine cuvée bordelaise à ce prix ! (5 +) ★★★ © Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Clos du Mont-Olivet 2015, Châteauneuf-du-Pape, Rhône, France (51 $ – 11726691) Bon, disons-le tout de go, ce rouge se referme actuellement et entre dans sa phase sommeil. Mais au-delà, la finesse est manifeste. Le détail et la complexité aussi. Ingrat peut-être aujourd’hui, même s’il révèle déjà, en catimini, de subtiles nuances florales et épicées derrière ses notes de figue et de réglisse. Pour le reste, point déjà à l’horizon ce tapis d’une texture qu’une évolution en bouteille affinera plus encore. Mérite considération. (10 +) ★★★ 1/2 © Moyenne du groupe : ★★★

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles

guideaubry@gmail.com