Le plafond de verre du vin bio

Préparations maison en vue d’un traitement en biodynamie chez Gramona
Photo: Jean Aubry Préparations maison en vue d’un traitement en biodynamie chez Gramona

L’engouement pour les vins issus de l’agriculture biologique n’a rien, aujourd’hui, d’un miroir aux alouettes. En l’espace d’une génération à peine, la montée du phénomène bio est manifeste. Et elle n’est pas près de s’essouffler lorsque l’on regarde les chiffres. Plus d’une cinquantaine de pays s’affichent en étant tournés vers le « vert », soit environ 4 % de la surface du vignoble mondial. La progression serait de 6 à 8 % annuellement avec une concentration en Europe, plus spécifiquement en Espagne (au premier plan), en Italie et en France, où se concentre 80 % du vignoble converti en bio (chiffres 2015).

La chose n’est cependant pas nouvelle. Bon nombre de paysans s’y emploient depuis toujours sans en revendiquer la pratique, tout comme ma grand-mère le faisait dans son immense jardin du côté de Saint-Antoine-de-Tilly. Les concombres, tomates et autres radis ? Diablement croquants de bonheur ! Toute forme de cancer m’étant encore, à ce jour, épargné.

Mais pour toute tendance qui se respecte, il serait intéressant de se demander si c’est l’attrait du consommateur pour le bio qui « huile » ici la roue de la production ou l’industrie qui, elle, s’adapte et livre ce que ce même consommateur désire. Vous me direz que tout ce qui compte est que la visibilité bio soit là et que le virage soit bel et bien amorcé. Mais permettez tout de même ce petit grain de sable dans l’engrenage.

Plusieurs organismes crédibles chapeautent bien sûr un cahier des charges strict en matière de culture agrobiologique. Mais encore faut-il que ce cahier des charges soit appliqué à la lettre, au vignoble, mais aussi lors de la vinification. Ce qui, parfois, est loin d’être le cas. Fausse représentation alors ? Disons que les raccourcis existent. Ces raccourcis existent aussi du côté des commerciaux qui utilisent cette filière « saine et de bon goût » pour faire miroiter un produit qui, sous l’élan d’une publicité tendancieuse, est sublimé par le message.

Bien que je sois en tous points favorable à l’exercice hautement salutaire que constitue l’expérience biologique sur le terrain — on ne peut pas être contre la vertu ! —, il demeure que cette progression se heurtera éventuellement à ce plafond de verre qu’une niche encore trop étroite de consommateurs ne sera pas en mesure de faire éclater. Pour une raison de coûts, entre autres. Et là, je ne parle pas de vins nature, qui eux « s’éclatent » dans toutes les directions. Dans les bonnes, mais aussi — et trop souvent encore ! — dans les moins bonnes.

Le Cava catalan réinvente le bio

Lors d’un récent voyage en Espagne — périple dont je vous entretiendrai ici même la semaine prochaine —, j’apprenais qu’une nouvelle association venait tout juste de voir le jour, de la bouche même de Xavier Gramona de la maison catalane éponyme. Dans la foulée d’un autre organisme de certification du nom de Cava de Paraje Calificado, lancé, lui, en juin 2015. Son nom ? Corpinnat. L’affaire fait du bruit et crée actuellement des remous en appellation Penedès au sud de Barcelone (décidément en ébullition, cette région !) parmi la grande famille des « souffleurs de bulles ».

Six maisons familiales décidaient en effet au début d’avril dernier, avec Corpinnat, de revendiquer un nouveau statut en matière de bulles qui soit d’un tout autre ordre de ce qui se fait actuellement du côté de la réglementation du DO Cava. Elles ont pour nom Gramona bien sûr, mais aussi Llopart, Nadal, Recaredo, Sabate i Coca et Torello.

À la gestion interne du bio ou de la biodynamie, la feuille de route commune inclut aussi un séjour des vins sur lies fines d’un minimum de 18 mois (pour 15 mois en Champagne), quand ce n’est pas 30, 60 et même 180 mois pour ce Brut Nature Enoteca 2002 de la maison Gramona. Avec cet avantage de culture en bio et biodynamie, les bulles catalanes — dont se régalaient d’ailleurs à l’époque ces Champenois délestés de leurs stocks par les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale et qui les étiquetaient en douce comme étant des… champagnes (!) — seraient-elles en voie de chatouiller de trop près les seigneurs de Reims et d’Épernay ? Histoire à suivre !

guideaubry@gmail.com

Quelques vins de « roche » dégustés avec les Amis du vin du « Devoir »

J’ai souvent l’impression que la vigne solubilise des cailloux pour mieux les pomper via son système racinaire. Elle le fait d’autant mieux que l’environnement — selon des spécialistes consultés sur le sujet — se trouve à être sous l’influence d’une pratique agrobiologique ou biodynamique au vignoble. L’impact est bien évidemment notable sur des rouges, pensons par exemple à ceux du Douro et du Roussillon, campés sur leurs schistes, à ceux de l’Etna, fichés sur roche volcanique, aux saint-émilionais, issus du plateau calcaire, ou encore aux Beaujolais et Hermitage, portés par le granite.

Mais ce sont en réalité les blancs qui, dépourvus de leur « barrière » tannique, sont à même de laisser filtrer au mieux cette fameuse impression de jus de roche. Une connexion directe, sans intermédiaire, où le salé et l’amer deviennent proprement jubilatoires, surtout dans un contexte où le pH est faible. Voici quelques spécimens à vous mettre l’eau à la bouche.

Vinho Verde Alvarinho 2016, Morgadio da Tore, Sogrape, Portugal (19,95 $ – 13212441). L’exemple est classique, presque émouvant. Car cet alvarinho sait capter l’attention, au nez comme en bouche, avec son fruité de pêche de belle densité, sa suite suave et sa finale serrée et sapide, culminant avec éclat. Caractère et équilibre, surtout à ce prix. (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★★

Vouvray 2016, Carême, Loire, France (27,75 $ – 11633612). Ce chenin sec est tout simplement admirable de finesse. Subtil, il emprunte au nez comme en bouche des chemins de travers qui vont de la poire au coing, en passant par le citron et la cire d’abeille, le tout porté par une transparence minérale du plus bel éclat. Une cohésion cépage-terroir des plus pertinentes ! (5+) ★★★ 1/2. Moyenne du groupe : ★★★

Assyrtiko 2016, Argyros, Santorini, Grèce (25,90 $ – 11639344). Ce blanc sec vibrant donne l’impression d’avaler un morceau de ce bouton d’île blanche flottant sur l’azur d’une mer Égée aussi saline que solaire. Pour tout vous dire — et je ne suis pas le seul à le penser —, l’assyrtiko planté ici est à vous contracter les zygomatiques pour mieux vous faire claquer la langue sous la charge saline, acide, minérale et doucement amère de l’ensemble. Non seulement j’aime ce vin, mais permettez-moi de dire que je l’adore ! (5+) ★★★ 1/2. Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Riesling Kabinett Oberhäuser Leistenberg 2016, Dönnhoff, Nahe, Allemagne (41,25 $ – 13507329). Ce Leistenberg est passé sous le radar de l’ensemble du groupe présent ce soir-là. Aurais-je commis un inavouable infanticide ? Je ne suis pas bien loin de le penser ! Ici, le terroir filtrant, où sables et ardoises sur versants bien exposés en altitude, accouche d’un blanc cristallin d’une finesse inouïe. On y perçoit presque une pointe de gaz carbonique tant le minéral « pétille » sous la dent, gonflant au passage un tracé où douceur et vitalité jouent encore une fois de vertigineux contrastes. La suite est longue et aérienne avec de fines tonalités de fleurs blanches, de pamplemousse et d’abricot. (10+) © ★★★★. Moyenne du groupe : ★★1/2

Terra Costantino de Aetna 2015, Sicile, Italie (25,40 $ – 13551493). Ce bio à base des nerello mascalese et cappuccio, à la robe claire et orangée, sort tout droit des entrailles volcaniques de l’île en affichant rapidement ses couleurs minérales évoquant le latex et la fumée sur une trame poivrée serrante et très fraîche. De l’éclat, oui, bien que l’ensemble peine à s’extirper de cette pointe d’austérité liée au terroir. L’attendre un peu. (5+) ★★★
©. Moyenne du groupe : ★★ 1/2

Côtes-du-Roussillon-Villages Tradition 2015, Ferrer-Ribière, France (20 $ – 11096271). Ce rouge riche, généreux et ensoleillé pulse et ronronne sous des tanins charnus que vient resserrer et « chauffer » un peu plus le terroir local. Un rien animal, avec ce goût de figue mûre, de roche et de garrigue parfumée. (5) ★★★ ©. Moyenne du groupe : ★★★

La Fage 2015, Cosse-Maisonneuve, Cahors, Sud-Ouest, France (27,20 $ – 10783491). Il faut reconnaître avant tout ici la capacité des auteurs de ce beau vin à transcender la rusticité du fruité tout en soulignant un terroir qui ne lui veut que du bien… et lui donne tout son souffle. La robe est juvénile et profonde, les tanins frais et séveux, d’une étonnante civilité. Une leçon de malbec, mais surtout, ici, une confection impeccable ! (5+) ★★★ 1/2 ©. Moyenne du groupe : ★★★

Rosé des Roches 2016, Domaine de la Tour Vieille, Collioure, France (20,85 $ – 13574433). L’assemblage d’une syrah brièvement macérée et d’un grenache gentiment pressé souligne non seulement la couleur flamboyante de ce rosé, mais assure une fluidité à l’ensemble que vient enrichir au passage une mâche fruitée tout de même plus sérieuse. C’est vivant, éclatant et de bonne longueur. Rosé de caractère que ne dédaigneraient pas les oursins et autres bestioles de mer. (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★★1/2

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles